Note (retour) — DE LA LITTÉRATURE DES NÈGRES.
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Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce Page qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage, chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la liberté des Noirs125. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs, surtout par les manouvriers qu'on appeloit les engagés de trente-six mois! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du Voyage à la Louiziane126. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de philantrope, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de négrophiles et blancophages, dans l'espérance qu'elles imprimeroient une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu 1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu 3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes, pour faire assassiner un philantrope qu'on avait pendu en effigie au cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures, des injures et des persécutions.