Note 24 — CIIe ENTRETIEN.
Reading edition
Il a raison, pensais-je, il dit vrai, le poëte! La jeunesse emportée et d'humeur indiscrète Est la meilleure encor; sous son souffle jaloux Elle aime à rassembler tout ce qui flotte en nous De vif et d'immortel; dans l'ombre ou la tempête Elle attise en marchant son brasier sur sa tête: L'encens monte et jaillit! Elle a foi dans son vœu; Elle ose la première à l'avenir en feu, Quand chassant le vieux Siècle un nouveau s'initie, Lire ce que l'éclair lance de prophétie. Oui, la jeunesse est bonne; elle est seule à sentir Ce qui, passé trente ans, meurt ou ne peut sortir, Et devient comme une âme en prison dans la nôtre; La moitié de la vie est le tombeau de l'autre; Souvent tombeau blanchi, sépulcre décoré, Qui reçoit le banquet pour l'hôte préparé. C'est notre sort à tous; tu l'as dit, ô grand homme! Eh! n'étais-tu pas mieux celui que chacun nomme, Celui que nous cherchons, et qui remplis nos cœurs, Quand par delà les monts d'où fondent les vainqueurs, Dès les jours de Wagram, tu courais l'Italie, De Pise à Nisita promenant ta folie, Essayant la lumière et l'onde dans ta voix, Et chantant l'oranger pour la première fois? Oui, même avant la corde ajoutée à ta lyre, Avant le Crucifix, le Lac, avant Elvire, Lorsqu'à regret rompant tes voyages chéris, Retombé de Pæstum aux étés de Paris, Passant avec Jussieu[24] tout un jour à Vincennes À tailler en sifflets l'aubier des jeunes chênes; De Talma, les matins, pour Saül, accueilli; Puis retournant cacher tes hivers à Milly, Tu condamnais le sort,—oui, dans ce temps-là même (Si tu ne l'avais dit, ce serait un blasphème), Dans ce temps, plus d'amour enflait ce noble sein, Plus de pleurs grossissaient la source sans bassin, Plus de germes errants pleuvaient de ta colline, Et tu ressemblais mieux à notre Lamartine! C'est la loi: tout poëte à la gloire arrivé, À mesure qu'au jour son astre s'est levé, A pâli dans son cœur. Infirmes que nous sommes! Avant que rien de nous parvienne aux autres hommes, Avant que ces passants, ces voisins, nos entours, Aient eu le temps d'aimer nos chants et nos amours, Nous-mêmes déclinons! comme au fond de l'espace Tel soleil voyageur qui scintille et qui passe, Quand son premier rayon a jusqu'à nous percé, Et qu'on dit: Le voilà, s'est peut-être éclipsé!