Note (retour) — PHILOSOPHIE POSITIVE. (continued 2)
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Outre la commune participation fondamentale de toutes les diverses classes de la société à l'anarchie intellectuelle et morale qui caractérise si profondément notre époque, chacune d'elles a aussi sa manière propre de manifester plus spécialement ses tendances anarchiques. C'est ce que font d'abord les savans actuels par les vains conflits journaliers qui s'élèvent entre eux sur leurs attributions respectives, chaque fois qu'une même question, touchant simultanément à plusieurs branches essentielles de la philosophie naturelle, soulève des débats sans issue, qui témoignent clairement l'absence de toute véritable discipline scientifique. Mais, quelle que soit l'importance très significative de cette première considération, l'anarchie scientifique se révèle aujourd'hui surtout, d'une manière à la fois bien plus caractéristique et plus dangereuse, par l'unanime répugnance de nos savans contre toutes sortes de généralités, par leur prédilection exclusive, vicieusement systématisée, pour des spécialités de plus en plus étroites 18. Ce n'est point ici le lieu de poser convenablement la grande question philosophique de la véritable harmonie fondamentale qui doit régner entre l'esprit d'ensemble et l'esprit de détail, et dont l'exacte appréciation ne peut constituer que l'une des principales conclusions finales de ce Traité. Dans l'analyse historique du développement intellectuel, nous aurons bientôt l'occasion d'apprécier déjà directement le spécieux paradoxe, graduellement élaboré pendant les deux derniers siècles, qui permet aujourd'hui à tant d'esprits médiocres de se faire même un facile mérite scientifique du rétrécissement excessif de leurs occupations journalières, au nom de cette étrange organisation du travail, incidemment signalée au second volume, qui assigne minutieusement les cadres respectifs des moindres spécialités, sans laisser aucune place déterminée à l'étude des rapports généraux, essentiellement abandonnée ainsi aux digressions accidentelles des divers savans, qui les cultiveraient, à titre de passe-temps, sans aucune préparation propre. Il deviendra dès lors irrécusable que ce prétendu principe ne constitue qu'une irrationnelle systématisation métaphysique, tendant à consacrer, comme absolue et indéfinie, la situation transitoire de notre intelligence pendant le premier âge de la philosophie positive, où l'esprit de détail devait, en effet, nécessairement régner, jusqu'à ce que la positivité eût successivement pénétré dans tous les ordres de phénomènes naturels, condition désormais suffisamment remplie. Quoi qu'il en soit, je ne dois ici distinctement indiquer, à ce sujet, que la simple considération politique, qui impose, avec tant d'évidence, l'indispensable obligation d'une entière généralité à toute philosophie aspirant réellement au gouvernement moral de l'humanité. C'est par cette unique qualité, comme je l'ai déjà fréquemment signalé, que la philosophie théologique et la philosophie métaphysique, malgré leur insuffisance et même leur décrépitude irrécusables, prolongent encore leur vaine prépondérance politique. Tant que la philosophie positive ne remplira point convenablement cette condition fondamentale, elle ne saurait sortir de son état présent de subalternité politique. L'expérience journalière ne montre-t-elle point, surtout en ce qui concerne les mesures ou les élections dirigées aujourd'hui par les corps savans, toutes les fois, en un mot, que l'esprit d'ensemble devient, à un degré quelconque, directement indispensable, que de bons esprits, entièrement étrangers à la science, mais habituellement placés à un point de vue général, sont finalement plus propres que les savans spéciaux, même au genre de gouvernement qui semblerait le plus devoir exclusivement appartenir à ceux-ci? On ne saurait nier aussi que l'imperfection ordinaire de l'enseignement scientifique ne tienne principalement aujourd'hui à cet éloignement pour l'esprit d'ensemble, dont nos savans s'enorgueillissent avec un si funeste aveuglement. Il est donc évident que, par cette irrationnelle disposition, ils contribuent eux-mêmes, autant que possible, à maintenir directement leur propre subalternité politique. Leurs sentimens sociaux sont, d'ailleurs, d'ordinaire, à la hauteur de leurs idées. En écartant habituellement la considération prépondérante des intérêts matériels, et en développant la faculté de saisir rapidement les diverses réactions sociales, la culture des sciences positives semblerait devoir, par sa nature, tendre puissamment à contenir, chez ceux qui s'y livrent, l'essor continu de l'égoïsme individuel: elle ne sert, au contraire, que trop souvent aujourd'hui, à le rendre plus systématique, et par suite plus corrupteur peut-être. Or, cette monstruosité passagère tient, sans doute, principalement au défaut d'idées générales chez les savans actuels, qui n'ont d'ailleurs, à cet égard, d'autre tort propre que d'en nier dogmatiquement l'indispensable nécessité.