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Au Pays des Moines (Noli me Tangere)

Note 1 — XLIX La voix des persécutés

Henri Lucas translation

—Il y a environ soixante ans, mon grand-père vivait à Manille; il était employé comme comptable chez un commerçant espagnol. Bien qu’il fût alors très jeune, il était marié et avait un fils. Une nuit, sans que l’on sût comment, le magasin prit feu et l’incendie se communiqua à toute la maison et aux habitations environnantes. Les pertes furent innombrables, on chercha un coupable et le commerçant accusa mon grand-père. En vain protesta-t-il de son innocence, il était pauvre, il ne pouvait payer les avocats célèbres, on le condamna à être bâtonné publiquement et promené par les rues de Manille. Il y a peu de temps qu’a été supprimé ce châtiment infamant, que le peuple appelle caballo y vaca1, pire mille fois que la mort elle-même. Mon aïeul, abandonné de tous, excepté de sa jeune épouse, se vit attaché à un cheval, suivi d’une foule cruelle, frappé à chaque carrefour, à la face des hommes, ses frères, dans le voisinage des nombreux temples d’un Dieu de paix. Quand le malheureux, marqué à jamais d’infamie, eut satisfait de son sang, de ses tortures et de ses cris, la vengeance des hommes, on le détacha, mais il eût mieux valu pour lui être mort! Par une de ces cruautés raffinées que savent parfois inventer les bourreaux, la liberté lui fût rendue; sa femme, alors enceinte, s’en alla vainement de porte en porte mendier du travail ou quelque aumône pour soigner son mari malade et son pauvre enfant; qui pouvait avoir confiance ou pitié? N’était-ce pas la femme d’un incendiaire et d’un infâme? L’épouse, donc, dut s’adonner à la prostitution!

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