Note 1 — XLIX La voix des persécutés
Henri Lucas translation
—Señor, répondit-il d’une voix grave, vous accusez le peuple d’ingratitude; permettez que moi, qui suis de ce peuple qui souffre, je le défende. Les bienfaits, pour mériter la reconnaissance, doivent être désintéressés. Laissons de côté la mission divine, la charité chrétienne dont on a tant usé; faisons abstraction de l’Histoire, ne demandons pas ce qu’a fait l’Espagne du peuple juif qui a donné à toute l’Europe un livre, une religion et un Dieu; ce qu’elle a fait du peuple arabe qui lui avait donné sa civilisation, qui s’est montré tolérant pour sa religion, qui a réveillé son amour-propre national, tombé en léthargie, anéanti presque pendant la domination des Romains et des Goths. Vous dites que les Ordres nous ont donné la foi, qu’ils nous ont retirés de l’erreur; appelez-vous foi ces pratiques extérieures; religion, ce commerce de courroies et de scapulaires; vérité, ces miracles et ces contes que nous entendons tous les jours? Est-ce la loi de Jésus-Christ? Il n’était point nécessaire qu’un Dieu se laissât crucifier, que nous nous obligeassions à une gratitude éternelle: la superstition existait depuis longtemps, il suffisait de la perfectionner et de hausser le prix des marchandises. Vous me direz que, si imparfaite que soit notre religion actuelle, celle qu’elle a remplacée était pire encore; je le crois, j’en conviens, mais ne l’avons-nous pas payée trop cher par la perte de notre nationalité, de notre indépendance? Pour elle nous avons donné à ses prêtres nos meilleurs pueblos, nos champs les plus fertiles, et nous leur donnons encore nos économies pour l’achat d’objets religieux. On a importé pour notre usage un article d’industrie étrangère, nous l’avons largement payé, nous sommes en paix. Si vous me parlez de la protection accordée contre les encomenderos1, je pourrais vous répondre que c’est grâce aux religieux que nous sommes tombés sous le pouvoir des encomenderos; mais non, je reconnais qu’une foi sincère, qu’un véritable amour de l’humanité guidaient les premiers ministres qui abordèrent sur nos plages, je reconnais la dette de gratitude contractée envers ces nobles cœurs, je sais que l’Espagne d’alors abondait en héros de toutes classes, dans la religion comme dans la politique, dans l’ordre civil comme dans l’ordre militaire. Mais parce que les ancêtres furent vertueux, devons-nous consentir à tous les excès de leurs descendants dégénérés? Parce que l’on nous a fait un grand bien, sommes-nous si coupables de demander que l’on ne nous fasse pas de mal? Le pays n’exige pas l’abolition des Ordres, il demande seulement des réformes en rapport avec des circonstances nouvelles, avec des nécessités nouvelles.