Note 6 — XLII Les époux de Espadaña
Henri Lucas translation
Pour sa part, D. Tiburcio ne pouvait songer sans une vague mélancolie à ce que serait sa lune de miel. Il se résigna cependant, surtout lorsqu’il vit se dresser le spectre de la faim. Ce n’est pas qu’il eût jamais eu ni grandes prétentions ni grandes ambitions: ses goûts étaient simples, ses désirs limités; mais son cœur, jusqu’alors vierge, avait rêvé d’une divinité bien différente.—Là-bas, dans sa jeunesse, lorsque lassé par le travail, il allait, après un frugal repas, se coucher dans un mauvais lit pour digérer le gazpacho6, il s’endormait en pensant à une image souriante et caressante. Ensuite, quand les privations et les ennuis se furent accrus, que les années écoulées n’eurent point amené la poétique figure, il rêva d’une bonne femme, économe, travailleuse, qui lui apporterait une petite dot, le consolerait des fatigues du travail et se disputerait avec lui de temps en temps!—oui, il songeait aux disputes comme à une joie! Mais, quand obligé de vaguer de pays en pays à la recherche, non pas de la fortune mais du pain quotidien, lorsque illusionné par les récits de ses compatriotes qui revenaient des colonies il se fut embarqué pour les Philippines, le réalisme de la femme de ménage céda la place à une métisse arrogante, à une belle indienne aux grands yeux noirs, drapée dans la soie et les tissus transparents, chargée d’or et de diamants, qui lui apporterait son amour, ses voitures, etc. Il arriva aux Philippines et crut son rêve réalisé, car les jeunes filles qui, en des calèches argentées, roulaient à la Luneta et au Malecon l’avaient d’abord regardé avec une certaine curiosité. Mais bientôt la métisse disparut ainsi que l’indienne et, après un long travail, le malheureux en fut réduit à se forger la vision d’une veuve, mais d’une veuve agréable. Quand il vit son rêve prendre corps en partie, la tristesse l’envahit, mais, comme il avait une certaine dose de philosophie naturelle, il se dit: «C’était un rêve; dans le monde on ne vit pas en rêvant!» Et il raisonnait ainsi: «Elle use beaucoup de poudre de riz, bah! quand on se marie! et puis je ferai qu’elle s’en déshabitue; elle a beaucoup de rides, mais mon habit a beaucoup de pièces et de déchirures; c’est une vieille prétentieuse et impérieuse, mais la faim est plus impérieuse et plus prétentieuse encore, d’ailleurs je suis né avec un caractère très doux et puis, qui sait? l’amour modifie bien des choses et bien des esprits; elle parle très mal le castillan, moi non plus je ne le parle pas très bien, le chef de Division me l’a dit en me notifiant ma démission; de plus qu’importe ceci? C’est une vieille laide et ridicule? je suis boiteux, édenté, chauve!» D. Tiburcio préférait soigner les autres que d’être soigné lui-même pour maladie d’inanition. Quand quelques amis se moquaient de lui: «Donne-moi du pain, répondait-il, et appelle-moi niais.»