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Au cœur de l'Auvergne

Note 49 — CHAPITRE XXI

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A l’inauguration du monument (du sculpteur Vaury, surmonté du buste par Constantin Meunier), M. J. Desaymard a redit ainsi cette cruelle destinée d’un génie contre qui s’acharnait la malchance :

« Emmanuel Chabrier naquit à Ambert, en 1841, d’une vieille famille Ambertoise. Tout, en lui, rappelait son pays natal : depuis son nom, à étymologie pastorale, jusqu’à son accent, ponctuant drôlement des locutions du crû : « Eh ! ma mie ! — Ah ! bonnes gens ! » depuis ses houppelandes et ses vastes chapeaux restés légendaires, jusqu’à la carrure de son corps replet, surmonté d’une face large et animée, au front puissant, au regard incisif. Mais surtout ce qui faisait de lui la personnification même de sa race, c’était son tempérament volontaire, véhément et combatif, la vie ardente qui bouillonnait en lui, et s’épanchait, tantôt en une verve comique intarissable, tantôt en une tendresse effrénée ; c’était enfin son inspiration, affirmant dans toutes ses œuvres la joie et la beauté de vivre.

« Voilà pourtant l’homme que guettait la plus cruelle Destinée : — toute sa carrière artistique ne fut qu’une suite de malchances broyant peu à peu sa volonté tenace. D’abord, sa vocation musicale fut contrariée ; il dut faire du droit pour obéir à son père et ne put étudier son art qu’à moments perdus, au gré des loisirs que lui laissaient ses occupations au Ministère de l’Intérieur (1862-1880). En 1881, cependant, une bonne fortune échut à Chabrier ; libéré du ministère, il put accepter les fonctions de secrétaire auprès de Charles Lamoureux, lancé alors en pleine bataille artistique et menant le bon combat wagnérien : Chabrier fut un de ceux qui contribuèrent à la victoire ; il en retira le bénéfice de se faire connaître autrement que comme auteur d’opérettes, et Lamoureux lança sa rhapsodie Espana qui eut la fortune que l’on sait. Mais à cette époque commença le calvaire de Gwendoline ; cet opéra, qui fut l’œuvre capitale de Chabrier, ne put trouver, pendant longtemps, de théâtre où se produire. Le 10 avril 1886, enfin, la première représentation de Gwendoline avait lieu… à la Monnaie de Bruxelles. Mais la malchance persistait : à peine Gwendoline triomphait-elle depuis quelques jours en Belgique, que le directeur de la Monnaie faisait faillite. Ensuite, l’infortuné chef-d’œuvre fit le tour de l’Allemagne, le tour de France, mais toujours sans pouvoir forcer les portes de l’Opéra. Alors Chabrier, qui avait besoin de gloire et aussi d’argent, mit son espoir sur une œuvre d’un art plus accessible au public : le Roi malgré lui. Accueillie avec faveur à l’Opéra-Comique, cette pièce y était à peine installée (21 mai 1887), que le théâtre, quelques jours après, devenait la proie du fameux incendie qui le détruisit. Malgré ce nouveau revers, Chabrier voyait encore un avenir brillant devant lui : les représentations de Gwendoline, quoique étrangères à Paris, l’avaient décidément rendu célèbre ; partout il était recherché, fêté ; en juin 1886, ses compatriotes s’étaient honorés de le recevoir et de lui faire présider un concours musical qui avait lieu à Clermont-Ferrand, et ce fut le retour triomphant au pays natal, dans l’apothéose d’une gloire naissante. Après l’écroulement brutal du Roi malgré lui, Chabrier se mit donc courageusement à l’œuvre, pour l’élaboration du drame lyrique qui devait être la suprême expression de son génie : Briséïs ; il ne put achever cette entreprise ; l’épuisement paralysa peu à peu ses facultés, usées par de trop grands efforts, par les déceptions, par la vaine attente de voir représenter Gwendoline à l’Opéra. Cette consolation, il l’eut à peine : quand Gwendoline parut enfin sur la scène de l’Académie Nationale de musique, le 27 décembre 1893, la raison de Chabrier était trop affaiblie pour qu’il pût se rendre compte clairement de ce qui se passait. Il mourut quelques mois plus tard, le 13 septembre 1894, dévoré par le regret de ne pouvoir achever Briséïs.

« L’œuvre d’Emmanuel Chabrier reflète les puissants contrastes de son génie. Tantôt d’une verve folle, d’un esprit hilarant, d’un pittoresque grouillant ou d’une grâce légère, elle nous offre à peu près les seuls exemples qu’on ait de ce que pourrait être la musique humoristique, c’est-à-dire, par opposition avec la vile opérette, une musique qui tirerait tout son effet comique de moyens purement artistiques : non seulement de la mélodie, mais de l’harmonie, du rythme, de l’orchestration, de la prosodie. Dans ce genre, la trilogie humoristique des Cochons roses, des Petits canards et des Gros Dindons est un pur chef-d’œuvre ; mais il faut citer aussi : dans la note surtout comique, l’opérette de l’Étoile ; dans la note surtout pittoresque, Espana Habanera, Joyeuse Marche, la Bourrée fantasque, les Valses Romantiques, et la plupart des Pièces pittoresques ; dans la note spirituelle et légère, l’Éducation manquée et le Roi malgré lui. Tantôt encore, l’œuvre de Chabrier nous fait entendre les accents de l’héroïsme, d’un héroïsme rude qui lui est bien spécial, et c’est Gwendoline, et ce sont les rôles de chrétiens dans le fragment de Briséïs. Tantôt enfin — et c’est peut-être là qu’était la note la plus intime de Chabrier, — sa musique nous traduit une tendresse infinie, parfois éplorée ; elle est une caresse enveloppante, elle exprime la vraie nature de son âme, qui était toute « d’effusion affectueuse », suivant le mot de Vincent d’Indy : telle est l’inspiration de quelques « pièces pittoresques » comme l’émouvant Sous-bois, de la plupart des romances, l’Ile Heureuse, le Credo d’amour, Toutes les fleurs, Tes yeux bleus, etc., de la Sulamite, et de presque tout le premier acte de Briséïs.

« Chabrier s’était fait un style bien personnel et facilement reconnaissable. Ses arpèges, ses appogiatures, ses audacieux enchaînements d’accords de neuvième, ses accouplements insolites de timbres, dans l’orchestration, créent une atmosphère musicale qui lui est bien propre. Certes, il n’a rien inventé, à proprement parler, en fait de technique musicale ; mais, par la hardiesse de son harmonie et de son instrumentation, il a eu la plus large part dans cet affranchissement de l’écriture musicale dont s’honore l’école moderne. En maints passages de Gwendoline, et surtout dans la Sulamite et Briséïs, on sent déjà très nettement l’esprit dans lequel seront conçues les œuvres de Debussy et de ses disciples. »

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