Note 41 — ACTE CINQUIÈME
François Guizot translation
Note 41: (retour)
Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'Antoine et Cléopâtre pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: All for love or the World well lost. Elle a plus de régularité, plus d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées, et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le divin Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la meilleure qu'il ait faite.
L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites, c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami, le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine, qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle tentative contre Octave.
Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui. Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher, et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une scène très-courte qui finit le troisième acte.
Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; il en charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des charmes de Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui déclarer son amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, profite de cet aveu pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre avec Dolabella; ils la racontent à Antoine, qui, indigné contre eux, leur en fait les plus amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cléopâtre en rejette toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie pour le retenir. Ils se séparent.
Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de César. Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, se retire dans son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir d'Antoine; il prie Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci s'étant poignardé lui-même, Antoine se précipite sur son épée. Cléopâtre accourt, le trouve mourant, et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.
Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden avec celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. Quiconque lira cette pièce de Dryden y verra partout les soins et le travail du poëte, qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources où il a puisé. Il est vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils n'y manquent pas complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du lecteur, il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera oublier ou négliger toutes les froides réflexions de la critique.
L'Antoine et Cléopâtre de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en connais que l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même auteur, intitulée: Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in imitation of the Roman way of writing: elle est imprimée avec une collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. Elle est en vers rimés et dans un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble, et très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléopâtre à quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va même jusqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté en différentes occasions de la vérité de l'histoire; mais les épisodes de son invention n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exemple, sur la scène un grand scélérat, Achillas, à qui il fait ourdir des trames secrètes pour s'emparer du trône d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse Iras. L'imitation du style romain, qu'annonce le titre de la pièce, ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore manquent-ils du vrai style lyrique.