Note (Retour au texte.) — CHAPITRE PREMIER.
Reading edition
Le monarque indien répondit qu'il acceptait volontiers la qualité de frère et d'ami du roi de Portugal, et qu'il lui enverrait des ambassadeurs. Il s'informa ensuite de la distance du Portugal à Calicut, et de la durée du voyage. Bentaybo eut ordre de pourvoir au logement et à tous les besoins des Portugais. Gama fut reconduit avec le même cortége. Le lendemain, il pria le catoual et Bentaybo d'examiner les présens qu'il destinait au samorin. C'étaient quatre pièces d'écarlate, six chapeaux, quatre branches de corail, du cuivre, du sucre, de l'huile et du miel. Tous deux sourirent à la vue de ces présens, et déclarèrent qu'on ne pouvait les offrir au samorin; qu'il n'en recevait point qui ne fût d'or ou de quelque matière aussi précieuse. L'amiral, un peu choqué, répondit que, s'il était venu pour commercer, il aurait apporté de l'or; qu'il offrait des présens d'ambassadeur en son propre nom, et nullement au nom du roi son maître, qui, ne connaissant point le samorin[8], n'avait pu lui envoyer des présens; mais qu'au retour de la flotte en Portugal, apprenant que Calicut était gouverné par un grand roi, il ne manquerait pas de lui envoyer par d'autres vaisseaux l'or et l'argent qu'on devait lui présenter. Enfin il demanda qu'il lui fût permis d'offrir ses présens tels qu'ils étaient, ou de les renvoyer à son vaisseau. Le catoual l'assura qu'il était libre de renvoyer ses présens; mais qu'il ne l'était pas de les offrir au samorin. L'amiral, irrité, protesta qu'il s'en expliquerait avec ce prince. Ses deux guides parurent approuver son dessein, et le quittèrent en le priant d'attendre leur retour, parce qu'il ne convenait pas qu'il parût sans eux devant le samorin. Le jour se passa sans qu'on les vît paraître. Le ministre était déjà gagné par une faction très-puissante qui méditait la ruine des Portugais. Les Maures d'Afrique et de la Mecque, qui commerçaient avec les Indes par l'Égypte et par la mer Rouge, avaient appris des facteurs qu'ils avaient à Mozambique, à Monbassa, à Mélinde, qu'une nation riche et puissante parcourait ces mers pour s'ouvrir une route à Calicut et aux autres contrées de l'Inde. La jalousie du commerce, espèce d'avarice plus forte que toutes les autres, parce qu'il s'y mêle beaucoup d'orgueil et d'ambition, avait armé par avance les négocians maures, établis en grand nombre à Calicut, contre ces nouveaux concurrens, qui leur venaient des extrémités du monde. Bentaybo, en leur disant que les Portugais apporteraient de l'or dans les Indes pour l'échanger contre des épices, n'avait fait que redoubler leurs alarmes. Ils craignaient que l'opulence et l'activité réunies ne donnassent trop d'avantage aux Portugais, et que l'Europe ne s'emparât de tout le commerce des Indes. Ils résolurent donc de perdre ces nouveaux venus dans l'esprit du samorin, et les moyens ne leur manquaient pas. Les violences que les Portugais avaient exercées sur les côtes d'Afrique, attestées par les facteurs maures, étaient un beau prétexte pour les peindre au roi de Calicut comme des pirates, dont le chef, sous le nom spécieux d'ambassadeur, ne cherchait que l'occasion de nuire et de piller. La pauvreté des présens qu'ils apportaient était une raison décisive aux yeux des Indiens, à qui la magnificence extérieure en impose plus qu'à tout autre peuple, et devait surtout blesser le samorin, qui s'attendait à un don considérable: car l'avidité est un des caractères du despotisme oriental. Aussi Gama fut-il fort mal reçu à sa seconde audience. On le fit attendre trois heures, et le samorin lui demanda d'un air irrité comment l'ambassadeur d'un monarque que l'on disait riche et puissant pouvait apporter de si chétifs présens. L'amiral allégua les mêmes raisons qu'il avait déjà données au ministre, et produisit les lettres de son maître. Bentaybo les interpréta. Elles finissaient par la promesse d'envoyer à Calicut les marchandises du Portugal, ou de l'or et de l'argent, suivant le choix du samorin. L'idée d'un commerce avantageux qui pouvait augmenter ses revenus, dont la plus grande partie consistait dans les droits d'entrée et de sortie, adoucit l'avare despote. Il demanda quelles étaient les marchandises du Portugal. Gama lui en fit un long détail. Il ajouta qu'il en avait des essais sur sa flotte, et offrit d'aller les chercher, en laissant quelques-uns des siens pour otages. Le samorin n'en exigea point, et lui permit de faire débarquer ses marchandises et de les vendre aussi avantageusement qu'il le pourrait. Le catoual eut ordre de le reconduire à son logement.