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Œuvres complètes de lord Byron, Tome 06

MARINO FALIERO, DOGE DE VENISE,

Paulin Paris translation

TRAGÉDIE HISTORIQUE.

PRÉFACE.

La conspiration du doge Marino Faliero est l'un des événemens les plus remarquables que renferment les annales du gouvernement, de la ville et du peuple les plus singuliers de nos tems modernes. Elle eut lieu en 1355. Tout, dans Venise, est ou a été extraordinaire; son aspect a l'air d'un rêve, son histoire a l'air d'un roman. On peut voir dans toutes les chroniques, l'histoire de Faliero; les plus longs détails se retrouvent dans le livre de la Vie des Doges, par Marin Sanuto: nous les avons transcrits dans l'appendice. Ce récit est simple et clair; peut-être même est-il plus dramatique que tous les drames que l'on pourrait être tenté de faire sur le même sujet.

Je ne connais chez les écrivains anglais aucune allusion à cet événement, si ce n'est dans les Vues d'Italie du docteur Moore. Son récit est mensonger et séduisant, plein de plaisanteries usées sur les vieux maris et les jeunes femmes. L'auteur s'étonne qu'une si petite cause ait produit un aussi grand effet, et il est inconcevable qu'un observateur aussi judicieux, aussi sévère que l'auteur de Zéluco ait pu trouver en cela quelque chose de surprenant. Oublie-t-il donc qu'une jatte d'eau répandue sur la robe de Mrs. Marsham fit ôter le commandement au duc de Marlborough, et conduisit à la honteuse paix d'Utrecht; que Louis XIV fut plongé dans les plus désastreuses guerres, parce que son ministre, l'ayant aperçu d'une fenêtre en flagrant délit, avait souhaité de lui trouver d'autres occupations; qu'Hélène perdit Troie; que Lucrèce chassa les Tarquins de Rome; que la Cava appela les Maures en Espagne; qu'un mari outragé conduisit les Gaulois à Clusium, et de là à Rome; qu'un simple vers de Frédéric II, roi de Prusse, sur l'abbé de Bernis, et une épigramme sur Mme de Pompadour, conduisirent à la bataille de Rosbach; que la conduite scandaleuse de Dearbhorgil avec Mac Murchad poussa l'Angleterre à l'asservissement de l'Irlande; qu'un moment de pique entre Marie-Antoinette et le duc d'Orléans précipita la première expulsion des Bourbons; et, pour ne pas multiplier les exemples, que Commode, Domitien et Caligula moururent victimes, non de leur tyrannie publique, mais d'une vengeance particulière; et qu'une défense faite à Cromwell de s'embarquer pour l'Amérique perdit et le roi et la république? Après ces exemples, et avec la moindre réflexion, il est vraiment singulier de voir le\docteur Moore s'étonner qu'un homme habitué au commandement, un homme qui avait été employé dans les charges les plus importantes, ait amèrement ressenti, dans un âge avancé, un affront resté impuni, et le plus vif qu'on puisse faire à un homme, qu'il soit prince ou le dernier des citoyens. L'âge de Faliero ne fait rien ici, si ce n'est qu'il justifie mieux encore le ressentiment.

Les jeunes gens commettent et oublient facilement l'outrage; le vieillard est plus circonspect, et a plus de mémoire.

Les réflexions de Laugier sont plus philosophiques:

Tale fù il fine ignominioso di un' uomo, che la sua nascità, la sua età, il suo carattere dovevano tener lontano dalle passioni produttriei de' grandi delitti. I suoi talenti per longo tempo esercitati ne' maggiori impieghi, la sua capacità sperimentata ne' governi e nella ambasciate, gli avevano acquistato la stima et la fiduccia de' cittadini, ed avevano uniti i suffragi per collocarlo alla testa della repubblica. Innalzato ad un' grado che terminava gloriosamente la sua vita, il risentimento di un' inguiria leggiera insinua nel suo cuore tal veleno che basta a corrompere le antiche sue qualità e a condurlo al termine de iscellerati; serio esempio, che prova non esservi età in qui la prudenza umana sia sicura, e che nell' uomo restano sempre passioni capaci a disonorarlo quando non invigili sopra stesso.

(Laugier, traduction italienne, vol. iv, p. 30 et 31.)

Où le docteur Moore a-t-il vu que Marino Faliero ait imploré sa vie? J'ai compulsé les chroniqueurs, et n'y ai rien trouvé de cette espèce; il est vrai qu'il avoua tout. On le conduisit devant la torture; mais on ne dit nulle part que les tourmens lui aient fait demander grâce; et cette circonstance de l'avoir mis en présence de la torture semble prouver tout autre chose qu'un défaut de courage, que d'ailleurs les historiens, peu disposés à le favoriser, n'auraient pas manqué de mentionner. Une pareille prière est aussi contraire à la vérité de l'histoire qu'elle l'eût certainement été à son caractère comme soldat, et à l'âge dans lequel il vivait et auquel il mourut. Je ne sais rien qui puisse justifier celui qui, après un certain intervalle de tems, se permet de calomnier un caractère historique. La vérité doit du moins appartenir aux morts et aux malheureux; et ceux qui perdirent la vie sur un échafaud ont en général assez de leurs fautes, sans qu'on leur attribue une faiblesse que la grande probabilité de la fin violente qu'on leur réservait rend tout-à-fait invraisemblable. Le voile noir peint à la place assignée, dans le rang des doges, à Marino Faliero, et l'escalier du géant, où il fut couronné, découronné et décapité, frappent aussi fortement mon imagination que le font la violence de son caractère et son étrange histoire. Plus d'une fois j'ai cherché, en 1819, sa tombe dans l'église San Giovani e San Paolo. Un jour que j'étais arrêté devant le monument d'une autre famille, un prêtre vint à moi et me dit: Je pourrais vous montrer des monumens plus beaux que cela. Je lui appris que j'étais à la recherche de ceux de la famille Faliero, et en particulier du doge Marino. «Oh! répliqua-t-il, je vais vous y conduire;» et me menant à l'extérieur, il me fit remarquer dans le mur un sarcophage, avec une inscription illisible. Il m'apprit qu'il se trouvait auparavant dans un couvent contigu, mais qu'on l'en avait tiré à l'époque de l'arrivée des Français pour le placer dans cet endroit; qu'on avait ouvert la tombe au moment de son déplacement; que quelques os restaient encore, mais aucune trace positive de la décapitation. La statue équestre dont j'ai fait mention dans le troisième acte, comme étant placée devant cette église, n'est pas d'un Faliero, mais de quelque autre guerrier, maintenant oublié; quoique d'une date postérieure. Il y eut deux autres doges de la même famille avant Marino: Ordelafo, qui fut tué en 1117, dans une bataille à Zara, où plus tard son descendant vainquit les Huns; et Vital Faliero, qui régnait en 1082. La famille, originaire de Fano, était l'une des plus illustres en noblesse et en opulence de la ville, qui réunissait les familles les plus riches et les plus anciennes de l'Europe. L'étendue que j'ai donnée à mon drame prouve assez l'intérêt que j'y avais pris. Je puis avoir fait une mauvaise tragédie, mais du moins aurai-je transporté dans notre langue un événement historique vraiment digne de mémoire.

En parlant du drame de Marino Faliero, j'oubliais de rappeler que le désir (trop faible encore) de respecter la règle des unités, qu'on accuse le théâtre anglais de trop fouler aux pieds, m'a décidé à représenter la conspiration comme déjà formée, et le doge y accédant long-tems après. Dans le fait, elle fut son propre ouvrage, et celui d'Israël Bertuccio. Quant au reste des personnages (à l'exception de la duchesse), aux incidens et à la durée de l'action, qui fut merveilleusement rapide, tout est strictement historique dans ma pièce, si ce n'est que toutes les délibérations eurent lieu, non pas dans une maison particulière, mais dans le palais ducal. Si je m'étais en cela conformé à la vérité; l'unité aurait été mieux gardée; mais j'ai préféré faire apparaître le doge dans la grande assemblée des conspirateurs, au lieu de le placer toujours en conversation monotone avec les mêmes individus. Je renvoie pour les faits aux extraits italiens de l'appendice.

Notes in this chapter

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