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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 21

SUR L’EAU. (continued 2)

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J’aurais des esclaves noirs et beaux, drapés en des étoffes légères et courant vite, nu-pieds sur les tapis sourds.

Mes murs seraient moelleux et rebondissants comme des poitrines de femmes et, sur mes divans en cercle autour de chaque appartement, toutes les formes des coussins me permettraient de me coucher dans toutes les postures qu’on peut prendre.

Puis, quand je serais las du repos délicieux, las de jouir de l’immobilité et de mon rêve éternel, las du calme plaisir d’être bien, je ferais amener devant ma porte un cheval blanc ou noir aussi souple qu’une gazelle.

Et je partirais sur son dos, en buvant l’air qui fouette et grise, l’air sifflant des galops furieux.

Et j’irais comme une flèche sur cette terre colorée qui enivre le regard, dont la vue est savoureuse comme un vin.

A l’heure calme du soir, j’irais, d’une course affolée, vers le large horizon que le soleil couchant teinte en rose. Tout devient rose, là-bas, au crépuscule: les montagnes brûlées, le sable, les vêtements des Arabes, les dromadaires, les chevaux et les tentes.

Les flamants roses s’envolent des marais sur le ciel rose; et je pousserais des cris de délire, noyé dans la roseur illimitée du monde.

Je ne verrais plus, le long des trottoirs, assourdi par le bruit dur des fiacres sur les pavés, des hommes vêtus de noir, assis sur des chaises incommodes, boire l’absinthe en parlant d’affaires.

J’ignorerais le cours de la Bourse, les événements politiques, les changements de ministère, toutes les inutiles bêtises où nous gaspillons notre courte et trompeuse existence. Pourquoi ces peines, ces souffrances, ces luttes? Je me reposerais à l’abri du vent dans ma somptueuse et claire demeure.

J’aurais quatre ou cinq épouses en des appartements discrets et sourds, cinq épouses venues des cinq parties du monde, et qui m’apporteraient la saveur de la beauté féminine épanouie dans toutes les races.

Le rêve ailé flottait devant mes yeux fermés, dans mon esprit qui s’apaisait, quand j’entendis que mes hommes s’éveillaient, qu’ils allumaient leur fanal et se mettaient à travailler à une besogne longue et silencieuse.

Je leur criai:

—Que faites-vous donc?

Raymond répondit d’une voix hésitante:

—Nous préparons des palangres parce que nous avons pensé que monsieur serait bien aise de pêcher s’il faisait beau au jour levant.

Agay est en effet, pendant l’été, le rendez-vous de tous les pêcheurs de la côte. On vient là en famille, on couche à l’auberge ou dans les barques, et on mange la bouillabaisse au bord de la mer, à l’ombre des pins dont la résine chaude crépite au soleil.

Je demandai:

—Quelle heure est-il?

—Trois heures, monsieur.

Alors, sans me lever, allongeant le bras, j’ouvris la porte qui sépare ma chambre du poste d’équipage.

Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que le mât traverse pour venir s’emmancher dans la carlingue, dans cette niche si pleine d’objets divers et bizarres qu’on dirait un repaire de maraudeurs où l’on voit suspendus en ordre, le long des cloisons, des instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et des casseroles, puis, sur le sol entre les deux couchettes, un seau, un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent sous le rayon direct du fanal suspendu entre les bittes des ancres, à côté des puits de chaîne; et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables hameçons suspendus le long de la corde des palangres.

—A quelle heure faudra-t-il me lever? leur dis-je.

—Mais, tout de suite, monsieur.

Une demi-heure plus tard, nous embarquions tous les trois dans le youyou et nous abandonnions le Bel-Ami pour aller tendre notre filet au pied du Drammont, près de l’île d’Or.

Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut descendue au fond de la mer, on amorça trois petites lignes de fond, et le canot ayant mouillé une pierre au bout d’une corde, nous commençâmes à pêcher.

Il faisait jour déjà, et j’apercevais très bien la côte de Saint-Raphaël, auprès des bouches de l’Argens, et les sombres montagnes des Maures, courant jusqu’au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au delà du golfe de Saint-Tropez.

De toute la côte du Midi, c’est ce coin que j’aime le plus. Je l’aime comme si j’y étais né, comme si j’y avais grandi, parce qu’il est sauvage et coloré, que le Parisien, l’Anglais, l’Américain, l’homme du monde et le rastaquouère ne l’ont pas encore empoisonné.

Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt, puis une autre plus forte remua ma main, et, le cœur battant, je me mis à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l’eau transparente et bleue, et bientôt j’aperçus, sous l’ombre du bateau, un éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.

Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il fut à bord.

Puis j’en eus d’autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de dards, et des murènes, ces monstres hideux.

Rien n’est plus amusant que de lever une palangre. Que va-t-il sortir de cette mer? Quelle surprise, quelle joie ou quelle désillusion à chaque hameçon retiré de l’eau! Quelle émotion quand on aperçoit de loin une grosse bête qui se débat en montant lentement vers nous!

A dix heures nous étions revenus à bord du yacht, et les deux hommes radieux m’annoncèrent que notre pêche pesait onze kilos.

Mais j’allais payer ma nuit sans sommeil! La migraine, l’horrible mal, la migraine qui torture comme aucun supplice ne l’a pu faire, qui broie la tête, rend fou, égare les idées et disperse la mémoire ainsi qu’une poussière au vent, la migraine m’avait saisi, et je dus m’étendre dans ma couchette, un flacon d’éther sous les narines.

Au bout de quelques minutes, je crus entendre un murmure vague qui devint bientôt une espèce de bourdonnement, et il me semblait que tout l’intérieur de mon corps devenait léger, léger comme de l’air, qu’il se vaporisait.

Puis ce fut une sorte de torpeur de l’âme, de bien-être somnolent, malgré les douleurs qui persistaient, mais qui cessaient cependant d’être pénibles. C’était une de ces souffrances qu’on consent à supporter, et non plus ces déchirements affreux contre lesquels tout notre corps torturé proteste.

Bientôt l’étrange et charmante sensation de vide que j’avais dans la poitrine s’étendit, gagna les membres qui devinrent à leur tour légers, légers comme si la chair et les os se fussent fondus et que la peau seule fût restée, la peau nécessaire pour me faire percevoir la douceur de vivre, d’être couché dans ce bien-être. Je m’aperçus alors que je ne souffrais plus. La douleur s’en était allée, fondue aussi, évaporée. Et j’entendis des voix, quatre voix, deux dialogues, sans rien comprendre des paroles. Tantôt ce n’étaient que des sons indistincts, tantôt un mot me parvenait. Mais je reconnus que c’étaient là simplement les bourdonnements accentués de mes oreilles. Je ne dormais pas, je veillais, je comprenais, je sentais, je raisonnais avec une netteté, une profondeur, une puissance extraordinaires, et une joie d’esprit, une ivresse étrange venue de ce décuplement de mes facultés mentales.

Ce n’était pas du rêve comme avec du haschich, ce n’étaient pas les visions un peu maladives de l’opium; c’étaient une acuité prodigieuse de raisonnement, une manière nouvelle de voir, de juger, d’apprécier les choses et la vie, avec la certitude, la conscience absolue que cette manière était la vraie.

Et la vieille image de l’Écriture m’est revenue soudain à la pensée. Il me semblait que j’avais goûté à l’arbre de science, que tous les mystères se dévoilaient, tant je me trouvais sous l’empire d’une logique nouvelle, étrange, irréfutable. Et des arguments, des raisonnements, des preuves me venaient en foule, renversés immédiatement par une preuve, un raisonnement, un argument plus forts. Ma tête était devenue le champ de lutte des idées. J’étais un être supérieur, armé d’une intelligence invincible, et je goûtais une jouissance prodigieuse à la constatation de ma puissance...

Cela dura longtemps, longtemps. Je respirais toujours l’orifice de mon flacon d’éther. Soudain, je m’aperçus qu’il était vide. Et la douleur recommença.

Pendant dix heures, je dus endurer ce supplice contre lequel il n’est point de remèdes, puis je dormis, et le lendemain, alerte comme après une convalescence, ayant écrit ces quelques pages, je partis pour Saint-Raphaël.

Saint-Raphaël, 11 avril.

Nous avons eu, pour venir ici, un temps délicieux, une petite brise d’ouest qui nous a amenés en six bordées. Après avoir doublé le Drammont, j’aperçus les villas de Saint-Raphaël cachées dans les sapins, dans les petits sapins maigres que fatigue tout le long de l’année l’éternel coup de vent de Fréjus. Puis je passai entre les Lions, jolis rochers rouges qui semblent garder la ville, et j’entrai dans le port ensablé vers le fond, ce qui force à se tenir à cinquante mètres du quai, puis je descendis à terre.

Un grand rassemblement se tenait devant l’église. On mariait là dedans. Un prêtre autorisait en latin, avec une gravité pontificale, l’acte animal, solennel et comique qui agite si fort les hommes, les fait tant rire, tant souffrir, tant pleurer. Les familles, selon l’usage, avaient invité tous leurs parents et tous leurs amis à ce service funèbre de l’innocence d’une jeune fille, à ce spectacle inconvenant et pieux des conseils ecclésiastiques précédant ceux de la mère et de la bénédiction publique, donnée à ce qu’on voile d’ordinaire avec tant de pudeur et de souci.

Et le pays entier, plein d’idées grivoises, mû par cette curiosité friande et polissonne qui pousse les foules à ce spectacle, était venu là pour voir la tête que feraient les deux mariés. J’entrai dans cette foule et je la regardai.

Dieu, que les hommes sont laids! Pour la centième fois au moins, je remarquais au milieu de cette fête que, de toutes les races, la race humaine est la plus affreuse. Et là dedans une odeur de peuple flottait, une odeur fade et nauséabonde de chair malpropre, de chevelures grasses et d’ail, cette senteur d’ail que les gens du Midi répandent autour d’eux, par la bouche, par le nez et par la peau, comme les roses jettent leur parfum.

Certes les hommes sont tous les jours aussi laids et sentent tous les jours aussi mauvais, mais nos yeux habitués à les regarder, notre nez accoutumé à les sentir, ne distinguent leur hideur et leurs émanations que lorsque nous avons été privés quelque temps de leur vue et de leur puanteur.

L’homme est affreux! Il suffirait, pour composer une galerie de grotesques à faire rire un mort, de prendre les dix premiers passants venus, de les aligner et de les photographier avec leurs tailles inégales, leurs jambes trop longues ou trop courtes, leurs corps trop gros ou trop maigres, leurs faces rouges ou pâles, barbues ou glabres, leur air souriant ou sérieux.

Jadis, aux premiers temps du monde, l’homme sauvage, l’homme fort et nu, était certes aussi beau que le cheval, le cerf ou le lion. L’exercice de ses muscles, la libre vie, l’usage constant de sa vigueur et de son agilité entretenaient chez lui la grâce du mouvement qui est la première condition de la beauté, et l’élégance de la forme que donne seule l’agitation physique. Plus tard, les peuples artistes, épris de plastique, surent conserver à l’homme intelligent cette grâce et cette élégance, par les artifices de la gymnastique. Les soins du corps, les jeux de force et de souplesse, l’eau glacée et les étuves firent des Grecs de vrais modèles de beauté humaine; et ils nous laissèrent leurs statues, comme enseignement, pour nous montrer ce qu’étaient les corps de ces grands artistes.

Mais aujourd’hui, ô Apollon, regardons la race humaine s’agiter dans les fêtes! Les enfants, ventrus dès le berceau, déformés par l’étude précoce, abrutis par le collège qui leur use le corps à quinze ans en courbaturant leur esprit avant qu’il soit nubile, arrivent à l’adolescence, avec des membres mal poussés, mal attachés, dont les proportions normales ne sont jamais conservées.

Et contemplons la rue, les gens qui trottent avec leurs vêtements sales! Quant au paysan! Seigneur Dieu! Allons voir le paysan dans les champs, l’homme souche, noué, long comme une perche, toujours tors, courbé, plus affreux que les types barbares qu’on voit aux musées d’anthropologie.

Et rappelons-nous combien les nègres sont beaux de forme, sinon de face, ces hommes de bronze, grands et souples, combien les Arabes sont élégants de tournure et de figure!

D’ailleurs, j’ai, pour une autre raison encore, l’horreur des foules.

Je ne puis entrer dans un théâtre ni assister à une fête publique. J’y éprouve aussitôt un malaise bizarre, insoutenable, un énervement affreux, comme si je luttais de toute ma force contre une influence irrésistible et mystérieuse. Et je lutte en effet contre l’âme de la foule qui essaye de pénétrer en moi.

Que de fois j’ai constaté que l’intelligence s’agrandit et s’élève, dès qu’on vit seul, qu’elle s’amoindrit et s’abaisse dès qu’on se mêle de nouveau aux autres hommes. Les contacts, les idées répandues, tout ce qu’on dit, tout ce qu’on est forcé d’écouter, d’entendre et de répondre agissent sur la pensée. Un flux et reflux d’idées va de tête en tête, de maison en maison, de rue en rue, de ville en ville, de peuple à peuple, et un niveau s’établit, une moyenne d’intelligence pour toute agglomération nombreuse d’individus.

Les qualités d’initiative intellectuelle, de libre arbitre, de réflexion sage et même de pénétration de tout homme isolé, disparaissent en général dès que cet homme est mêlé à un grand nombre d’autres hommes.

Voici un passage d’une lettre de lord Chesterfield à son fils (1751), qui constate avec une rare humilité cette subite élimination des qualités actives de l’esprit dans toute nombreuse réunion:

«Lord Macclesfield, qui a eu la plus grande part dans la préparation du bill, et qui est l’un des plus grands mathématiciens et astronomes de l’Angleterre, parle ensuite, avec une connaissance approfondie de la question, et avec toute la clarté qu’une matière aussi embrouillée pouvait comporter. Mais comme ses mots, ses périodes et son élocution étaient loin de valoir les miens, la préférence me fut donnée à l’unanimité, bien injustement, je l’avoue. Ce sera toujours ainsi. Toute assemblée nombreuse est foule; quelles que soient les individualités qui la composent, il ne faut jamais tenir à une foule le langage de la raison pure. C’est seulement à ses passions, à ses sentiments et à ses intérêts apparents qu’il faut s’adresser.

«Une collectivité d’individus n’a plus de faculté de compréhension, etc...»

Cette profonde observation de lord Chesterfield, observation faite souvent d’ailleurs et notée avec intérêt par les philosophes de l’école scientifique, constitue un des arguments les plus sérieux contre les gouvernements représentatifs.

Le même phénomène, phénomène surprenant, se produit chaque fois qu’un grand nombre d’hommes est réuni. Toutes ces personnes, côte à côte, distinctes, différentes d’esprit, d’intelligence, de passions, d’éducation, de croyances, de préjugés, tout à coup, par le seul fait de leur réunion, forment un être spécial, doué d’une âme propre, d’une manière de penser nouvelle, commune, qui est une résultante inanalysable de la moyenne des opinions individuelles.

C’est une foule, et cette foule est quelqu’un, un vaste individu collectif, aussi distinct d’une autre foule qu’un homme est distinct d’un autre homme.

Une diction populaire affirme que «la foule ne raisonne pas». Or pourquoi la foule ne raisonne-t-elle pas, du moment que chaque particulier dans la foule raisonne? Pourquoi une foule fera-t-elle spontanément ce qu’aucune des unités de cette foule n’aurait fait? Pourquoi une foule a-t-elle des impulsions irrésistibles, des volontés féroces, des entraînements stupides que rien n’arrête, et, emportée par ces entraînements irréfléchis, accomplit-elle des actes qu’aucun des individus qui la composent n’accomplirait?

Un inconnu jette un cri, et voilà qu’une sorte de frénésie s’empare de tous, et tous, d’un même élan auquel personne n’essaye de résister, emportés par une même pensée qui instantanément leur devient commune, malgré les castes, les opinions, les croyances, les mœurs différentes, se précipiteront sur un homme, le massacreront, le noieront sans raison, presque sans prétexte, alors que chacun, s’il eût été seul, se serait précipité au risque de sa vie, pour sauver celui qu’il tue.

Et le soir, chacun rentré chez soi, se demandera quelle rage ou quelle folie l’a saisi, l’a jeté brusquement hors de sa nature et de son caractère, comment il a pu céder à cette impulsion féroce?

C’est qu’il avait cessé d’être un homme pour faire partie d’une foule. Sa volonté individuelle s’était mêlée à la volonté commune comme une goutte d’eau se mêle à un fleuve.

Sa personnalité avait disparu, devenant une infime parcelle d’une vaste et étrange personnalité, celle de la foule. Les paniques qui saisissent une armée et ces ouragans d’opinions qui entraînent un peuple entier, et la folie des danses macabres, ne sont-ils pas encore des exemples saisissants de ce même phénomène.

En somme, il n’est pas plus étonnant de voir les individus réunis former un tout que de voir des molécules rapprochées former un corps.

C’est à ce mystère qu’on doit attribuer la morale si spéciale des salles de spectacle et les variations de jugement si bizarres du public des répétitions générales au public des premières et du public des premières à celui des représentations suivantes, et les déplacements d’effets d’un soir à l’autre, et les erreurs de l’opinion qui condamne des œuvres comme Carmen, destinées plus tard à un immense succès.

Ce que j’ai dit des foules doit s’appliquer d’ailleurs à la société tout entière, et celui qui voudrait garder l’intégrité absolue de sa pensée, l’indépendance fière de son jugement, voir la vie, l’humanité et l’univers en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, c’est-à-dire de toute crainte, devrait s’écarter absolument de ce qu’on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse qu’il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter sans être, malgré lui, entamé de tous les côtés par leurs convictions, leurs idées, leurs superstitions, leurs traditions, leurs préjugés qui font ricocher sur lui leurs usages, leurs lois et leur morale surprenante d’hypocrisie et de lâcheté.

Ceux qui tentent de résister à ces influences amoindrissantes et incessantes se débattent en vain au milieu de liens menus, irrésistibles, innombrables et presque imperceptibles. Puis on cesse bientôt de lutter, par fatigue.

Mais un remous eut lieu dans le public, les mariés allaient sortir. Et soudain, je fis comme tout le monde, je me dressai sur la pointe des pieds pour voir, et j’avais envie de voir, une envie bête, basse, répugnante, une envie de peuple. La curiosité de mes voisins m’avait gagné comme une ivresse; je faisais partie de cette foule.

Pour occuper le reste de ma journée, je me décidai à faire une promenade en canot sur l’Argens. Ce fleuve, presque inconnu et ravissant, sépare la plaine de Fréjus des sauvages montagnes des Maures.

Je pris Raymond, qui me conduisit à l’aviron en longeant une grande plage basse jusqu’à l’embouchure, que nous trouvâmes impraticable et ensablée en partie. Un seul canal communiquait avec la mer, mais si rapide, si plein d’écume, de remous et de tourbillons, que nous ne pûmes le franchir.

Nous dûmes alors tirer le canot à terre et le porter à bras par-dessus les dunes jusqu’à cette espèce de lac admirable que forme l’Argens en cet endroit.

Au milieu d’une campagne marécageuse et verte, de ce vert puissant des arbres poussés dans l’eau, le fleuve s’enfonce entre deux rives tellement couvertes de verdure, de feuillages impénétrables et hauts, qu’on aperçoit à peine les montagnes voisines; il s’enfonce tournant toujours, gardant toujours un air de lac paisible, sans jamais laisser voir ou deviner qu’il continue sa route à travers ce calme pays désert et superbe.

Autant que dans ces plaines basses du Nord, où les sources suintent sous les pieds, coulent et vivifient la terre comme du sang, le sang clair et glacé du sol, on retrouve ici la sensation bizarre de vie abondante qui flotte sur les pays humides.

Des oiseaux aux grands pieds pendants s’élancent des roseaux, allongeant sur le ciel leur bec pointu; d’autres, larges et lourds, passent d’une berge à l’autre d’un vol pesant; d’autres encore, plus petits et rapides, fuient au ras du fleuve, lancés comme une pierre qui fait des ricochets. Les tourterelles, innombrables, roucoulent dans les cimes ou tournoient, vont d’un arbre à l’autre, semblent échanger des visites d’amour. On sent que partout autour de cette eau profonde, dans toute cette plaine jusqu’au pied des montagnes, il y a encore de l’eau, l’eau trompeuse endormie et vivante des marais, les grandes nappes claires où se mire le ciel, où glissent les nuages et d’où sortent des foules éparses de joncs bizarres, l’eau limpide et féconde où pourrit la vie, où fermente la mort, l’eau qui nourrit les fièvres et les miasmes, qui est en même temps une sève et un poison, qui s’étale, attirante et jolie, sur les putréfactions mystérieuses. L’air qu’on respire est délicieux, amollissant et redoutable. Sur tous ces talus qui séparent ces vastes mares tranquilles, dans toutes ces herbes épaisses grouille, se traîne, sautille et rampe le peuple visqueux et répugnant des animaux dont le sang est glacé. J’aime ces bêtes froides et fuyantes qu’on évite et qu’on redoute; elles ont pour moi quelque chose de sacré.

A l’heure où le soleil se couche, le marais m’enivre et m’affole. Après avoir été tout le jour le grand étang silencieux, assoupi sous la chaleur, il devient, au moment du crépuscule, un pays féerique et surnaturel. Dans son miroir calme et démesuré tombent les nuées, les nuées d’or, les nuées de sang, les nuées de feu; elles y tombent, s’y mouillent, s’y noient, s’y traînent. Elles sont là-haut, dans l’air immense, et elles sont en bas, sous nous, si près et insaisissables dans cette mince flaque d’eau que percent, comme des poils, les herbes pointues.

Toute la couleur donnée au monde, charmante, diverse et grisante, nous apparaît délicieusement finie, admirablement éclatante, infiniment nuancée, autour d’une feuille de nénuphar. Tous les rouges, tous les roses, tous les jaunes, tous les bleus, tous les verts, tous les violets, sont là, dans un peu d’eau, qui nous montre tout le ciel, tout l’espace, tout le rêve, et où passent des vols d’oiseaux. Et puis il y a autre chose encore, je ne sais quoi, dans les marais, au soleil couchant. J’y sens comme la révélation confuse d’un mystère inconnaissable, le souffle originel de la vie primitive qui était peut-être une bulle de gaz sortie d’un marécage à la tombée du jour.

Saint-Tropez, 12 avril.

Nous sommes partis ce matin, vers huit heures, de Saint-Raphaël, par une forte brise de nord-ouest.

La mer sans vagues dans le golfe était blanche d’écume, blanche comme une nappe de savon, car le vent, ce terrible vent de Fréjus qui souffle presque chaque matin, semblait se jeter dessus pour lui arracher la peau, qu’il soulevait et roulait en petites lames de mousse éparpillées ensuite, puis reformées tout aussitôt.

Les gens du port nous ayant affirmé que cette rafale tomberait vers onze heures, nous nous décidâmes à nous mettre en route avec trois ris et le petit foc.

Le youyou fut embarqué sur le pont, au pied du mât, et le Bel-Ami sembla s’envoler dès sa sortie de la jetée. Bien qu’il ne portât presque point de toile, je ne l’avais jamais senti courir ainsi. On eût dit qu’il ne touchait point l’eau, et on ne se fût guère douté qu’il portait au bas de sa large quille, profonde de deux mètres, une barre de plomb de dix-huit cents kilogrammes, sans compter deux mille kilogrammes de lest dans sa cale et tout ce que nous avons à bord en gréement, ancres, chaînes, amarres et mobilier.

J’eus bien vite traversé le golfe au fond duquel se jette l’Argens, et, dès que je fus à l’abri des côtes, la brise cessa presque complètement. C’est là que commence cette région sauvage, sombre et superbe qu’on appelle encore le pays des Maures. C’est une longue presqu’île de montagnes dont les rivages seuls ont un développement de plus de cent kilomètres.

Saint-Tropez, à l’entrée de l’admirable golfe nommé jadis golfe de Grimaud, est la capitale de ce petit royaume sarrazin dont presque tous les villages, bâtis au sommet de pics qui les mettaient à l’abri des attaques, sont encore pleins de maisons mauresques avec leurs arcades, leurs étroites fenêtres et leurs cours intérieures où ont poussé de hauts palmiers qui dépassent à présent les toits.

Si on pénètre à pied dans les vallons inconnus de cet étrange massif de montagnes, on découvre une contrée invraisemblablement sauvage, sans routes, sans chemins, même sans sentiers, sans hameaux, sans maisons.

De temps en temps, après sept ou huit heures de marche, on aperçoit une masure, souvent abandonnée, et parfois habitée par une misérable famille de charbonniers.

Les monts des Maures ont, paraît-il, tout un système géologique particulier, une flore incomparable, la plus variée de l’Europe, dit-on, et d’immenses forêts de pins, de chênes-lièges et de châtaigniers.

J’ai fait, voici trois ans maintenant, au cœur de ce pays, une excursion aux ruines de la Chartreuse de la Verne, dont j’ai gardé un inoubliable souvenir. S’il fait beau demain, j’y retournerai.

Une route nouvelle suit la mer, allant de Saint-Raphaël à Saint-Tropez. Tout le long de cette avenue magnifique, ouverte à travers les forêts sur un incomparable rivage, on essaye de créer des stations hivernales. La première en projet est Saint-Aigulf.

Celle-ci offre un caractère particulier. Au milieu du bois de sapins qui descend jusqu’à la mer s’ouvrent, dans tous les sens, de larges chemins. Pas une maison, rien que le tracé des rues traversant des arbres. Voici les places, les carrefours, les boulevards. Leurs noms sont même inscrits sur des plaques de métal: boulevard Ruysdaël, boulevard Rubens, boulevard Van Dyck, boulevard Claude-Lorrain. On se demande pourquoi tous ces peintres? Ah! pourquoi? C’est que la Société s’est dit, comme Dieu lui-même avant d’allumer le soleil: «Ceci sera une station d’artistes!»

La Société! On ne sait pas dans le reste du monde tout ce que ce mot signifie d’espérances, de dangers, d’argent gagné et perdu sur les bords de la Méditerranée! La Société! terme mystérieux, fatal, profond, trompeur.

En ce lieu pourtant, la Société semble réaliser ses espérances, car elle a déjà des acheteurs, et des meilleurs, parmi les artistes. On lit de place en place: «Lot acheté par M. Carolus Duran; lot de M. Clairin; lot de Mlle Croizette, etc.» Cependant... qui sait?... Les Sociétés de la Méditerranée ne sont pas en veine.

Rien de plus drôle que cette spéculation furieuse qui aboutit à des faillites formidables. Quiconque a gagné dix mille francs sur un champ achète pour dix millions de terrains à vingt sous le mètre pour les revendre à vingt francs. On trace les boulevards, on amène l’eau, on prépare l’usine à gaz, et on attend l’amateur. L’amateur ne vient pas, mais la débâcle arrive.

J’aperçois, loin devant moi, des tours et des bouées qui indiquent les brisants des deux rivages à la bouche du golfe de Saint-Tropez.

La première tour se nomme tour des Sardinaux et signale un vrai banc de roches à fleur d’eau, dont quelques-unes montrent leurs têtes brunes, et la seconde a été baptisée Balise de la Sèche à l’huile.

Nous arrivons maintenant à l’entrée du golfe, qui s’enfonce au loin entre deux berges de montagnes et de forêts jusqu’au village de Grimaud, bâti sur une cime, tout au bout. L’antique château des Grimaldi, haute ruine qui domine le village, apparaît là-bas dans la brume comme une évocation de conte de fées.

Plus de vent. Le golfe a l’air d’un lac immense et calme où nous pénétrons doucement en profitant des derniers souffles de cette bourrasque matinale. A droite du passage, Sainte-Maxime, petit port blanc, se mire dans l’eau, où le reflet des maisons les reproduit la tête en bas aussi nettes que sur la berge. En face, Saint-Tropez apparaît, protégée par un vieux fort.

A onze heures, le Bel-Ami s’amarre au quai, à côté du petit vapeur qui fait le service de Saint-Raphaël. Seul, en effet, avec une vieille diligence qui porte les lettres et part la nuit par l’unique route qui traverse ces monts, le Lion-de-Mer, ancien yacht de plaisance, met les habitants de ce petit port isolé en communication avec le reste du monde.

C’est là une de ces charmantes et simples filles de la mer, une de ces bonnes petites villes modestes, poussées dans l’eau comme un coquillage, nourries de poissons et d’air marin, et qui produisent des matelots. Sur le port se dresse en bronze la statue du bailli de Suffren.

On y sent la pêche et le goudron qui flambe, la saumure et la coque des barques. On y voit, sur les pavés des rues, briller, comme des perles, des écailles de sardines, et le long des murs du port le peuple boiteux et paralysé des vieux marins qui se chauffe au soleil sur les bancs de pierre. Ils parlent de temps en temps des navigations passées et de ceux qu’ils ont connus jadis, des grands-pères de ces gamins qui courent là-bas. Leurs visages et leurs mains sont ridés, tannés, brunis, séchés par les vents, les fatigues, les embruns, les chaleurs de l’équateur et les glaces des mers du Nord, car ils ont vu, en rôdant par les océans, les dessus et les dessous du monde, et l’envers de toutes les terres et de toutes les latitudes. Devant eux passe, calé sur une canne, l’ancien capitaine au long cours qui commanda les Trois-Sœurs, ou les Deux-Amis, ou la Marie-Louise, ou la Jeune-Clémentine.

Tous le saluent, à la façon des soldats qui répondent à l’appel, d’une litanie de «Bonjour, capitaine!» modulés sur des tons différents.

On est là au pays de la mer, dans une brave petite cité salée et courageuse, qui se battit jadis contre les Sarrazins, contre le duc d’Anjou, contre les corsaires barbaresques, contre le connétable de Bourbon, et Charles-Quint, et le duc de Savoie et le duc d’Épernon.

En 1637, les habitants, les pères de ces tranquilles bourgeois, sans aucun aide, repoussèrent une flotte espagnole; et chaque année se renouvelle avec une ardeur surprenante le simulacre de cette attaque et de cette défense, qui emplit la ville de bousculades et de clameurs, et rappelle étrangement les grands divertissements populaires du moyen âge.

En 1813, la ville repoussa également une escadrille anglaise envoyée contre elle.

Aujourd’hui, elle pêche. Elle pêche des thons, des sardines, des loups, des langoustes, tous les poissons si jolis de cette mer bleue, et nourrit à elle seule une partie de la côte.

En mettant le pied sur le quai, après avoir fait ma toilette, j’entendis sonner midi, et j’aperçus deux vieux commis, clercs de notaire ou d’avoué, qui s’en allaient au repas, pareils à deux vieilles bêtes de travail un instant débridées pour qu’elles mangent l’avoine au fond d’un sac de toile.

O liberté! liberté! seul bonheur, seul espoir et seul rêve! De tous les misérables, de toutes les classes d’individus, de tous les ordres de travailleurs, de tous les hommes qui livrent quotidiennement le dur combat pour vivre, ceux-là sont le plus à plaindre, sont les plus déshérités de faveurs.

On ne le croit pas. On ne le sait point. Ils sont impuissants à se plaindre; ils ne peuvent pas se révolter; ils restent liés, bâillonnés dans leur misère, leur misère honteuse de plumitifs!

Ils ont fait des études, ils savent le droit; ils sont peut-être bacheliers.

Comme je l’aime, cette dédicace de Jules Vallès:

«A tous ceux qui, nourris de grec et de latin, sont morts de faim.»

Sait-on ce qu’ils gagnent, ces crève-misère? De huit cents à quinze cents francs par an!

Employés des noires études, employés des grands ministères, vous devez lire chaque matin sur la porte de la sinistre prison la célèbre phrase de Dante:

«Laissez toute espérance, vous qui entrez!»

On pénètre là, pour la première fois, à vingt ans pour y rester jusqu’à soixante et plus, et pendant cette longue période rien ne se passe. L’existence tout entière s’écoule dans le petit bureau sombre, toujours le même, tapissé de cartons verts. On y entre jeune, à l’heure des espoirs vigoureux. On en sort vieux, près de mourir. Toute cette moisson de souvenirs que nous faisons dans une vie, les événements imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous les hasards d’une existence libre sont inconnus à ces forçats.

Tous les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années se ressemblent. A la même heure, on arrive; à la même heure, on déjeune; à la même heure, on s’en va; et cela de vingt à soixante ans. Quatre accidents seulement font date: le mariage, la naissance du premier enfant, la mort de son père et de sa mère. Rien autre chose; pardon, les avancements. On ne sait rien de la vie ordinaire, rien du monde! On ignore jusqu’aux joyeuses journées de soleil dans les rues, et les vagabondages dans les champs, car jamais on n’est lâché avant l’heure réglementaire. On se constitue prisonnier à huit heures du matin; la prison s’ouvre à six heures, alors que la nuit vient... Mais, en compensation, pendant quinze jours par an, on a bien le droit,—droit discuté, marchandé, reproché, d’ailleurs—de rester enfermé dans son logis. Car où pourrait-on aller sans argent?

Le charpentier grimpe dans le ciel; le cocher rôde par les rues; le mécanicien des chemins de fer traverse les bois, les plaines, les montagnes, va sans cesse des murs de la ville au large horizon bleu des mers. L’employé ne quitte point son bureau, cercueil de ce vivant; et dans la même petite glace où il s’est regardé jeune, avec sa moustache blonde, le jour de son arrivée, il se contemple, chauve, avec sa barbe blanche, le jour où il est mis dehors. Alors, c’est fini, la vie est fermée, l’avenir clos. Comment cela se fait-il qu’on en soit là déjà? Comment donc a-t-on pu vieillir ainsi sans qu’aucun événement se soit accompli, qu’aucune surprise de l’existence vous ait jamais secoué? Cela est pourtant. Place aux jeunes, aux jeunes employés!

Alors, on s’en va, plus misérable encore, et on meurt presque tout de suite de la brusque rupture de cette longue et acharnée habitude du bureau quotidien, des mêmes mouvements, des mêmes actions, des mêmes besognes aux mêmes heures.

Au moment où j’entrais à l’hôtel pour y déjeuner, on me remit un effrayant paquet de lettres et de journaux qui m’attendaient, et mon cœur se serra comme sous la menace d’un malheur. J’ai la peur et la haine des lettres; ce sont des liens. Ces petits carrés de papier qui portent mon nom me semblent faire, quand je les déchire, un bruit de chaînes, le bruit des chaînes qui m’attachent aux vivants que j’ai connus, que je connais.

Toutes me disent, bien qu’écrites par des mains différentes: «Où êtes-vous? Que faites-vous? Pourquoi disparaître ainsi sans annoncer où vous allez? Avec qui vous cachez-vous?» Une autre ajoutait: «Comment voulez-vous qu’on s’attache à vous si vous fuyez toujours vos amis; c’est même blessant pour eux...»

Eh bien, qu’on ne s’attache pas à moi! Personne ne comprendra donc l’affection sans y joindre une idée de possession et de despotisme. Il semble que les relations ne puissent exister sans entraîner avec elles des obligations, des susceptibilités et un certain degré de servitude. Dès qu’on a souri aux politesses d’un inconnu, cet inconnu a barres sur vous, s’inquiète de ce que vous faites et vous reproche de le négliger. Si nous allons jusqu’à l’amitié, chacun s’imagine avoir des droits; les rapports deviennent des devoirs, et les liens qui nous unissent semblent terminés avec des nœuds coulants.

Cette inquiétude affectueuse, cette jalousie soupçonneuse, contrôleuse, cramponnante des êtres qui se sont rencontrés et qui se croient enchaînés l’un à l’autre parce qu’ils se sont plu, n’est faite que de la peur harcelante de la solitude qui hante les hommes sur cette terre.

Chacun de nous, sentant le vide autour de lui, le vide insondable où s’agite son cœur, où se débat sa pensée, va comme un fou, les bras ouverts, les lèvres tendues, cherchant un être à étreindre. Et il étreint à droite, à gauche, au hasard, sans savoir, sans regarder, sans comprendre, pour n’être plus seul. Il semble dire, dès qu’il a serré les mains: «Maintenant vous m’appartenez un peu. Vous me devez quelque chose de vous, de votre vie, de votre pensée, de votre temps.» Et voilà pourquoi tant de gens croient s’aimer qui s’ignorent entièrement, tant de gens vont les mains dans les mains ou la bouche sur la bouche, sans avoir pris le temps même de se regarder. Il faut qu’ils aiment, pour n’être plus seuls, qu’ils aiment d’amitié, de tendresse, mais qu’ils aiment pour toujours. Et ils le disent, jurent, s’exaltent, versent tout leur cœur dans un cœur inconnu trouvé la veille, toute leur âme dans une âme de rencontre dont le visage leur a plu. Et, de cette hâte à s’unir, naissent tant de méprises, de surprises, d’erreurs et de drames.

Ainsi que nous restons seuls, malgré tous nos efforts, de même nous restons libres malgré toutes les étreintes.

Personne, jamais, n’appartient à personne. On se prête, malgré soi, à ce jeu coquet ou passionné de la possession, mais on ne se donne jamais. L’homme, exaspéré par ce besoin d’être le maître de quelqu’un, a institué la tyrannie, l’esclavage et le mariage. Il peut tuer, torturer, emprisonner, mais la volonté humaine lui échappe toujours, même quand elle a consenti quelques instants à se soumettre.

Est-ce que les mères possèdent leurs enfants? Est-ce que le petit être, à peine sorti du ventre, ne se met pas à crier pour dire ce qu’il veut, pour annoncer son isolement et affirmer son indépendance?

Est-ce qu’une femme vous appartient jamais? Savez-vous ce qu’elle pense, même si elle vous adore? Baisez sa chair, pâmez-vous sur ses lèvres. Un mot sorti de votre bouche ou de la sienne, un seul mot suffira pour mettre entre vous une implacable haine!

Tous les sentiments affectueux perdent leur charme s’ils deviennent autoritaires. De ce qu’il me plaît de voir quelqu’un et de lui parler, s’ensuit-il qu’il me soit permis de savoir ce qu’il fait et ce qu’il aime?

L’agitation des villes grandes et petites, de tous les groupes de la société, la curiosité méchante, envieuse, médisante, calomniatrice, le souci incessant des relations, des affections d’autrui, des commérages et des scandales, ne viennent-ils pas de cette prétention que nous avons de contrôler la conduite des autres, comme si tous nous appartenaient à des degrés différents? Et nous nous imaginons en effet que nous avons des droits sur eux, sur leur vie, car nous la voulons réglée selon la nôtre, sur leurs pensées, car nous les réclamons de même ordre que les nôtres, sur leurs opinions, car nous ne les tolérons pas différentes des nôtres, sur leur réputation, car nous l’exigeons selon nos principes, sur leurs mœurs, car nous nous indignons quand elles ne sont pas soumises à notre morale.

Je déjeunai au bout d’une longue table dans l’hôtel du Bailli de Suffren, et je continuais à lire mes lettres et mes journaux, quand je fus distrait par les propos bruyants d’une demi-douzaine d’hommes assis à l’autre extrémité.

C’étaient des commis voyageurs. Ils parlèrent de tout avec conviction, avec autorité, avec blague, avec dédain, et ils me donnèrent nettement la sensation de ce qu’est l’âme française, c’est-à-dire la moyenne de l’intelligence, de la raison, de la logique et de l’esprit en France. Un d’eux, un grand à tignasse rousse, portait la médaille militaire et une médaille de sauvetage—un brave.—Un petit gros faisait des calembours sans répit et en riait lui-même à pleine gorge, avant d’avoir laissé aux autres le temps de comprendre. Un homme à cheveux ras, réorganisait l’armée et la magistrature, réformait les lois et la Constitution, définissait une République idéale pour son âme de placeur de vins. Deux voisins s’amusaient beaucoup en se racontant leurs bonnes fortunes, des aventures d’arrière-boutique ou des conquêtes de servantes.

Et je voyais en eux toute la France, la France légendaire, spirituelle, mobile, brave et galante.

Ces hommes étaient des types de la race, types vulgaires qu’il me suffirait de poétiser un peu pour retrouver le Français tel que nous le montre l’histoire, cette vieille dame exaltée et menteuse.

Et c’est vraiment une race amusante que la nôtre, par des qualités très spéciales qu’on ne retrouve nulle part ailleurs.

C’est d’abord notre mobilité qui diversifie si allègrement nos mœurs et nos institutions. Elle fait ressembler le passé de notre pays à un surprenant roman d’aventures dont la suite à demain est toujours pleine d’imprévu, de drame et de comédie, de choses terribles ou grotesques. Qu’on se fâche et qu’on s’indigne, suivant les opinions qu’on a, il est bien certain que nulle histoire au monde n’est plus amusante et plus mouvementée que la nôtre.

Au point de vue de l’art pur—et pourquoi n’admettrait-on pas ce point de vue spécial et désintéressé en politique comme en littérature?—elle demeure sans rivale. Quoi de plus curieux et de plus surprenant que les événements accomplis seulement depuis un siècle?

Que verrons-nous demain? Cette attente de l’imprévu n’est-elle pas, au fond, charmante? Tout est possible chez nous, même les plus invraisemblables drôleries et les plus tragiques aventures.

De quoi nous étonnerions-nous? Quand un pays a eu des Jeanne d’Arc et des Napoléon, il peut être considéré comme un sol miraculeux.

Et puis nous aimons les femmes; nous les aimons bien, avec fougue et avec légèreté, avec esprit et avec respect.

Notre galanterie ne peut être comparée à rien dans aucun autre pays.

Celui qui garde au cœur la flamme galante des derniers siècles, entoure les femmes d’une tendresse profonde, douce, émue et alerte en même temps. Il aime tout ce qui est d’elles, tout ce qui vient d’elles, tout ce qu’elles sont, et tout ce qu’elles font. Il aime leurs toilettes, leurs bibelots, leurs parures, leurs ruses, leurs naïvetés, leurs perfidies, leurs mensonges et leurs gentillesses. Il les aime toutes, les riches comme les pauvres, les jeunes et même les vieilles, les brunes, les blondes, les grasses, les maigres. Il se sent à son aise près d’elles, au milieu d’elles. Il y demeurerait indéfiniment, sans fatigue, sans ennui, heureux de leur seule présence.

Il sait, dès les premiers mots, par un regard, par un sourire, leur montrer qu’il les aime, éveiller leur attention, aiguillonner leur désir de plaire, leur faire déployer toutes leurs séductions. Entre elles et lui s’établit aussitôt une sympathie vive, une camaraderie d’instinct, comme une parenté de caractère et de nature.

Entre elles et lui commence une sorte de combat, de coquetterie et de galanterie, se noue une amitié mystérieuse et guerroyeuse, se resserre une obscure affinité de cœur et d’esprit.

Il sait leur dire ce qui leur plaît, leur faire comprendre ce qu’il pense, leur montrer sans les choquer jamais, sans jamais froisser leur frêle et mobile pudeur, un désir discret et vif, toujours éveillé dans ses yeux, toujours frémissant sur sa bouche, toujours allumé dans ses veines. Il est leur ami et leur esclave, le serviteur de leurs caprices et l’admirateur de leur personne. Il est prêt à leur appel, à les aider, à les défendre comme des alliés secrets. Il aimerait se dévouer pour elles, pour celles qu’il connaît peu, pour celles qu’il ne connaît pas, pour celles qu’il n’a jamais vues.

Il ne leur demande rien qu’un peu de gentille affection, un peu de confiance ou un peu d’intérêt, un peu de bonne grâce ou même de perfide malice.

Il aime, dans la rue, la femme qui passe et dont le regard le frôle. Il aime la fillette en cheveux qui va, un nœud bleu sur la tête, une fleur sur le sein, l’œil timide ou hardi, d’un pas lent ou pressé, à travers la foule des trottoirs. Il aime les inconnues coudoyées, la petite marchande qui rêve sur sa porte, la belle nonchalante étendue dans sa voiture découverte.

Dès qu’il se trouve en face d’une femme il a le cœur ému et l’esprit en éveil. Il pense à elle, parle pour elle, tâche de lui plaire et de lui faire comprendre qu’elle lui plaît. Il a des tendresses qui lui viennent aux lèvres, des caresses dans le regard, une envie de lui baiser la main, de toucher l’étoffe de sa robe. Pour lui, les femmes parent le monde et rendent séduisante la vie.

Il aime s’asseoir à leurs pieds pour le seul plaisir d’être là; il aime rencontrer leur œil, rien que pour y chercher leur pensée fuyante et voilée; il aime écouter leur voix uniquement parce que c’est une voix de femme.

C’est par elles et pour elles que le Français a appris à causer, et avoir de l’esprit toujours.

Causer, qu’est cela? Mystère! C’est l’art de ne jamais paraître ennuyeux, de savoir tout dire avec intérêt, de plaire avec n’importe quoi, de séduire avec rien du tout.

Comment définir ce vif effleurement des choses par les mots, ce jeu de raquette avec des paroles souples, cette espèce de sourire léger des idées que doit être la causerie.

Seul au monde, le Français a de l’esprit, et seul il le goûte et le comprend.

Il a l’esprit qui passe et l’esprit qui reste, l’esprit des rues et l’esprit des livres.

Ce qui demeure, c’est l’esprit, dans le sens large du mot, ce grand souffle ironique ou gai répandu sur notre peuple depuis qu’il pense et qu’il parle; c’est la verve terrible de Montaigne et de Rabelais, l’ironie de Voltaire, de Beaumarchais, de Saint-Simon et le prodigieux rire de Molière.

La saillie, le mot est la monnaie très menue de cet esprit-là. Et pourtant, c’est encore un côté, un caractère tout particulier de notre intelligence nationale. C’est un de ses charmes les plus vifs. Il fait la gaieté sceptique de notre vie parisienne, l’insouciance aimable de nos mœurs. Il est une partie de notre aménité.

Autrefois, on faisait en vers ces jeux plaisants; aujourd’hui, on les fait en prose. Cela s’appelle, selon les temps, épigrammes, bons mots, traits, pointes, gauloiseries. Ils courent la ville et les salons, naissent partout, sur le boulevard comme à Montmartre. Et ceux de Montmartre valent souvent ceux du boulevard. On les imprime dans les journaux. D’un bout à l’autre de la France, ils font rire. Car nous savons rire.

Pourquoi un mot plutôt qu’un autre, le rapprochement imprévu, bizarre de deux termes, de deux idées ou même de deux sons, une calembredaine quelconque, un coq-à-l’âne inattendu ouvrent-ils la vanne de notre gaieté, font-ils éclater tout d’un coup, comme une mine qui sauterait, tout Paris et toute la province?

Pourquoi tous les Français riront-ils, alors que tous les Anglais et tous les Allemands ne comprendront pas notre amusement? Pourquoi? Uniquement parce que nous sommes Français, que nous avons l’intelligence française, que nous possédons la charmante faculté du rire.

Chez nous, d’ailleurs, il suffit d’un peu d’esprit pour gouverner. La bonne humeur tient lieu de génie, un bon mot sacre un homme et le fait grand pour la postérité. Tout le reste importe peu. Le peuple aime ceux qui l’amusent et pardonne à ceux qui le font rire.

Un seul coup d’œil jeté sur le passé de notre patrie nous fera comprendre que la renommée de nos grands hommes n’a jamais été faite que par des mots heureux. Les plus détestables princes sont devenus populaires par des plaisanteries agréables, répétées et retenues de siècle en siècle.

Le trône de France est soutenu par des devises de mirliton.

Des mots, des mots, rien que des mots, ironiques ou héroïques, plaisants ou polissons, les mots surnagent sur notre histoire et la font paraître comparable à un recueil de calembours.

Clovis, le roi chrétien, s’écria, en entendant lire la Passion:

«Que n’étais-je là avec mes Francs!»

Ce prince, pour régner seul, massacra ses alliés et ses parents, commit tous les crimes imaginables. On le regarde cependant comme un monarque civilisateur et pieux.

«Que n’étais-je là avec mes Francs?»

Nous ne saurions rien du bon roi Dagobert, si la chanson ne nous avait appris quelques particularités, sans doute erronées, de son existence.

Pépin, voulant déposséder du trône le roi Childéric, posa au pape Zacharie l’insidieuse question que voici: «Lequel des deux est le plus digne de régner, celui qui remplit dignement toutes les fonctions de roi, sans en avoir le titre, ou celui qui porte ce titre sans savoir gouverner?»

Que savons-nous de Louis VI? Rien. Pardon. Au combat de Brenneville, comme un Anglais posait la main sur lui en s’écriant: «Le roi est pris!», ce prince, vraiment Français, répondit: «Ne sais-tu pas qu’on ne prend jamais un roi, même aux échecs!»

Louis IX, bien que saint, ne nous laissa pas un seul mot à retenir. Aussi son règne nous apparaît-il comme horriblement ennuyeux, plein d’oraisons et de pénitences.

Philippe VI, ce niais battu et blessé à Crécy, alla frapper à la porte du château de l’Arbroie, en criant: «Ouvrez, c’est la fortune de la France!» Nous lui savons encore gré de cette parole de mélodrame.

Jean II, prisonnier du prince de Galles, lui dit, avec une bonne grâce chevaleresque et une galanterie de troubadour français: «Je comptais vous donner à souper aujourd’hui; mais la fortune en dispose autrement et veut que je soupe chez vous.»

On n’est pas plus gracieux dans l’adversité.

«Ce n’est pas au roi de France à venger les querelles du duc d’Orléans,» déclara Louis XII avec générosité.

Et c’est là, vraiment, un grand mot de roi, un mot digne d’être retenu par tous les princes.

François Ier, ce grand nigaud, coureur de filles et général malheureux, a sauvé sa mémoire et entouré son nom d’une auréole impérissable, en écrivant à sa mère ces quelques mots superbes, après la défaite de Pavie: «Tout est perdu, madame, fors l’honneur.»

Est-ce que cette parole, aujourd’hui, ne nous semble pas aussi belle qu’une victoire? N’a-t-elle pas illustré le prince plus que la conquête d’un royaume? Nous avons oublié les noms de la plupart des grandes batailles livrées à cette époque lointaine; oubliera-t-on jamais: «Tout est perdu, fors l’honneur...?»

Henri IV! Saluez, messieurs, c’est le maître! Sournois, sceptique, malin, faux bonhomme, rusé comme pas un, plus trompeur qu’on ne saurait croire, débauché, ivrogne et sans croyance à rien, il a su, par quelques mots heureux, se faire dans l’histoire une admirable réputation de roi chevaleresque, généreux, brave homme, loyal et probe.

Oh! le fourbe, comme il savait jouer, celui-là, avec la bêtise humaine.

«Pends-toi, brave Crillon, nous avons vaincu sans toi!»

Après une parole semblable, un général est toujours prêt à se faire pendre ou tuer pour son maître.

Au moment de livrer la fameuse bataille d’Ivry: «Enfants, si les cornettes vous manquent, ralliez-vous à mon panache blanc; vous le trouverez toujours au chemin de l’honneur et de la victoire!»

Pouvait-il n’être pas toujours victorieux, celui qui savait parler ainsi à ses capitaines et à ses troupes?

Il veut Paris, le roi sceptique; il le veut, mais il lui faut choisir entre sa foi et la belle ville: «Baste! murmura-t-il, Paris vaut bien une messe!» Et il changea de religion comme il aurait changé d’habit. N’est-il pas vrai cependant, que le mot fit accepter la chose? «Paris vaut bien une messe!» fit rire les gens d’esprit, et l’on ne se fâcha pas trop.

N’est-il pas devenu le patron des pères de famille en demandant à l’ambassadeur d’Espagne, qui le trouva jouant au cheval avec le dauphin: «Monsieur l’ambassadeur, êtes-vous père?»

L’Espagnol répondit: «Oui, sire.»

«En ce cas, dit le roi, je continue.»

Mais il a conquis pour l’éternité le cœur français, le cœur des bourgeois et le cœur du peuple par le plus beau mot qu’ait jamais prononcé un prince, un mot de génie, plein de profondeur, de bonhomie, de malice et de sens.

«Si Dieu m’accorde vie, je veux qu’il n’y ait si pauvre paysan en mon royaume qui ne puisse mettre la poule au pot le dimanche.»

C’est avec ces paroles-là qu’on prend, qu’on gouverne, qu’on domine les foules enthousiastes et niaises. Par deux paroles, Henri IV a dessiné sa physionomie pour la postérité. On ne peut prononcer son nom sans avoir aussitôt une vision de panache blanc, et une saveur de poule au pot.

Louis XIII ne fit pas de mots. Ce triste roi eut un triste règne.

Louis XIV donna la formule du pouvoir personnel absolu. «L’État, c’est moi.»

Il donna la mesure de l’orgueil royal dans son complet épanouissement: «J’ai failli attendre.»

Il donna l’exemple des ronflantes paroles politiques qui font les alliances entre deux peuples: «Il n’y a plus de Pyrénées.»

Tout son règne est dans ces quelques mots.

Louis XV, le roi corrompu, élégant et spirituel, nous a laissé la note charmante de sa souveraine insouciance: «Après moi, le déluge!»

Si Louis XVI avait eu l’esprit de faire un mot, il aurait peut-être sauvé la monarchie. Avec une saillie, n’aurait-il pas évité la guillotine?

Napoléon Ier jeta à poignées les mots qu’il fallait aux cœurs de ses soldats.

Napoléon III éteignit avec une courte phrase toutes les colères futures de la nation en promettant: «L’Empire, c’est la paix!» L’Empire, c’est la paix! affirmation superbe, mensonge admirable! Après avoir dit cela, il pouvait déclarer la guerre à toute l’Europe sans rien craindre de son peuple. Il avait trouvé une formule simple, nette, saisissante, capable de frapper les esprits, et contre laquelle les faits ne pouvaient plus prévaloir.

Il a fait la guerre à la Chine, au Mexique, à la Russie, à l’Autriche, à tout le monde. Qu’importe? Certaines gens parlent encore avec conviction des dix-huit ans de tranquillité qu’il nous donna. «L’Empire, c’est la paix.»

Mais c’est aussi avec des mots, des mots plus mortels que des balles, que M. Rochefort abattit l’Empire, le crevant de ses traits, le déchiquetant et l’émiettant.

Le maréchal de Mac-Mahon lui-même nous a laissé un souvenir de son passage au pouvoir: «J’y suis, j’y reste!» Et c’est par un mot de Gambetta qu’il fut à son tour culbuté: «Se soumettre ou se démettre.»

Avec ces deux verbes, plus puissants qu’une révolution, plus formidables que des barricades, plus invincibles qu’une armée, plus redoutables que tous les votes, le tribun renversa le soldat, écrasa sa gloire, anéantit sa force et son prestige.

Quant à ceux qui nous gouvernent aujourd’hui, ils tomberont, car ils n’ont pas d’esprit; ils tomberont, car au jour du danger, au jour de l’émeute, au jour de la bascule inévitable, ils ne sauront pas faire rire la France et la désarmer.

De toutes ces paroles historiques il n’en est pas dix qui soient authentiques. Qu’importe, pourvu qu’on les croie prononcées par ceux à qui on les prête:

Dans le pays des bossus, Il faut l’être Ou le paraître,

dit la chanson populaire.

Cependant les commis voyageurs parlaient maintenant de l’émancipation des femmes, de leurs droits et de la place nouvelle qu’elles voulaient prendre dans la société.

Les uns approuvaient, d’autres se fâchaient; le petit gros plaisantait sans repos, et termina en même temps ce déjeuner et la discussion par cette anecdote assez plaisante:

«Dernièrement, disait-il, un grand meeting avait eu lieu en Angleterre, où cette question avait été traitée. Comme un orateur venait de développer de nombreux arguments en faveur des femmes et terminait par cette phrase:

«En résumé, messieurs, elle est bien petite la différence qui distingue l’homme de la femme.»

«Une voix forte, enthousiaste, convaincue, s’éleva dans la foule et cria:

«Hurrah pour la petite différence!»

Saint-Tropez, 13 avril.

Comme il faisait fort beau ce matin, je partis pour la Chartreuse de la Verne.

Deux souvenirs m’entraînaient vers cette ruine: celui de la sensation de solitude infinie et de tristesse inoubliable ressentie dans le cloître perdu, et puis celui d’un vieux couple de paysans chez qui m’avait conduit, l’année d’avant, un ami qui me guidait à travers le pays des Maures.

Assis dans un char à bancs, car la route deviendra bientôt impraticable pour une voiture suspendue, je suivis d’abord le golfe jusqu’au fond. J’apercevais, sur l’autre rive en face, les bois de pins où la Société essaye encore une station. La plage, d’ailleurs, est admirable et le pays entier magnifique. La route ensuite s’enfonce dans les montagnes et bientôt traverse le bourg de Cogolin. Un peu plus loin, je la quitte pour prendre un chemin défoncé qui ressemble à une longue ornière. Une rivière, ou plutôt un grand ruisseau, coule à côté, et tous les cent mètres coupe cette ravine, l’inonde, s’éloigne un peu, revient, se trompe encore, quitte son lit et noie la route, puis tombe dans un fossé, s’égare dans un champ de pierres, paraît soudain devenu sage et suit son cours quelque temps; mais, saisi tout à coup par une brusque fantaisie, il se précipite de nouveau dans le chemin qu’il change en mare, où le cheval enfonce jusqu’au poitrail et la haute voiture jusqu’au coffre.

Plus de maisons; de place en place une hutte de charbonniers. Les plus pauvres demeurent en des trous. Se figure-t-on que des hommes habitent en des trous, qu’ils vivent là toute l’année, cassant du bois et le brûlant pour en extraire du charbon, mangeant du pain et des oignons, buvant de l’eau et couchant comme les lapins en leurs terriers, au fond d’une étroite caverne creusée dans le granit. On vient d’ailleurs de découvrir, au milieu de ces vallons inexplorés, un solitaire, un vrai solitaire, caché là depuis trente ans, ignoré de tous, même des gardes forestiers.

L’existence de ce sauvage, révélée je ne sais par qui, fut signalée sans doute au conducteur de la diligence, qui en parla au maître de poste, qui en causa avec le directeur ou la directrice du télégraphe, qui s’étonna devant le rédacteur d’un Petit Midi quelconque, qui en fit une chronique à sensation reproduite par toutes les feuilles de la Provence.

La gendarmerie se mit en marche et découvrit le solitaire, sans l’inquiéter d’ailleurs, ce qui prouve qu’il devait avoir gardé ses papiers. Mais un photographe, excité par cette nouvelle, se mit en route à son tour, erra trois jours et trois nuits à travers les montagnes, et finit par photographier quelqu’un, le vrai solitaire, disent les uns, un faux, affirment les autres.

Or l’an dernier, l’ami qui me révéla ce bizarre pays me fit voir deux êtres plus curieux assurément que le pauvre diable qui vint cacher dans ces bois impénétrables un chagrin, un remords, un désespoir inguérissable, ou peut-être le simple ennui de vivre.

Voici comment il les avait trouvés. Errant à cheval à travers ces vallons, il rencontra tout à coup une sorte d’exploitation prospère, des vignes, des champs et une ferme humble, mais habitable.

Il entra. Une femme le reçut, âgée de soixante-dix ans environ, une paysanne. Son homme, assis sous un arbre, se leva et vint saluer.

—Il est sourd, dit-elle.

C’était un grand vieillard de quatre-vingts ans, étonnamment fort, droit et beau.

Ils avaient à leur service un valet et une servante. Mon ami, un peu surpris de rencontrer dans ce désert ces êtres singuliers, s’informa d’eux. Ils étaient là depuis fort longtemps; on les respectait beaucoup, et ils passaient pour avoir de l’aisance, une aisance de paysans.

Il revint les voir plusieurs fois et devint peu à peu le confident de la femme. Il lui apportait des journaux, des livres, s’étonnant de trouver en elle des idées, ou plutôt des restes d’idées qui ne semblaient point de sa caste. Elle n’était d’ailleurs ni lettrée, ni intelligente, ni spirituelle, mais semblait avoir, au fond de sa mémoire, des traces de pensées oubliées, le souvenir endormi d’une éducation ancienne.

Un jour, elle lui demanda son nom.

—Je m’appelle le comte de X..., dit-il.

Elle reprit, mue par une de ces obscures vanités gîtées au fond de toutes les âmes:

—Moi aussi, je suis noble!

Puis elle continua, parlant pour la première fois assurément de cette chose si vieille, inconnue de tous.

—Je suis la fille d’un colonel. Mon mari était sous-officier dans le régiment que commandait papa. Je suis devenue amoureuse de lui, et nous nous sommes sauvés ensemble.

—Et vous êtes venus ici?

—Oui, nous nous cachions.

—Et vous n’avez jamais revu votre famille?

—Oh! non; songez que mon mari était déserteur.

—Vous n’avez jamais écrit à personne?

—Oh! non.

—Et vous n’avez jamais entendu parler de personne de votre famille, ni de votre père, ni de votre mère?

—Oh! non! Maman était morte.

Cette femme avait gardé quelque chose d’enfantin, l’air naïf de celles qui se jettent dans l’amour comme dans un précipice.

Il demanda encore:

—Vous n’avez jamais raconté cela à personne.

—Oh! non. Je le dis maintenant parce que Maurice est sourd. Tant qu’il entendait, je n’aurais pas osé en parler. Et puis, je n’ai jamais vu que des paysans depuis que je me suis sauvée.

—Avez-vous été heureuse, au moins?

—Oh! oui, très heureuse. Il m’a rendue très heureuse. Je n’ai jamais rien regretté.

Et j’avais été voir à mon tour, l’année précédente, cette femme, ce couple, comme on va visiter une relique miraculeuse.

J’avais contemplé, triste, surpris, émerveillé et dégoûté, cette fille qui avait suivi cet homme, ce rustre, séduite par son uniforme de hussard cavalcadeur, et qui plus tard, sous ses haillons de paysan, avait continué de le voir avec le dolman bleu sur le dos, le sabre au flanc, et chaussé de la botte éperonnée qui sonne.

Cependant elle était devenue elle-même une paysanne. Au fond de ce désert, elle s’était faite à cette vie sans charmes, sans luxe, sans délicatesse d’aucune sorte, elle s’était pliée à ces habitudes simples. Et elle l’aimait encore. Elle était devenue une femme du peuple, en bonnet, en jupe de toile. Elle mangeait dans un plat de terre sur une table de bois, assise sur une chaise de paille, une bouillie de choux et de pommes de terre au lard. Elle couchait sur une paillasse à son côté.

Elle n’avait jamais pensé à rien, qu’à lui! Elle n’avait regretté ni les parures, ni les étoffes, ni les élégances, ni la mollesse des sièges, ni la tiédeur parfumée des chambres enveloppées de tentures, ni la douceur des duvets où plongent les corps pour le repos. Elle n’avait eu jamais besoin que de lui! Pourvu qu’il fût là, elle ne désirait rien.

Elle avait abandonné la vie, toute jeune, et le monde, et ceux qui l’avaient élevée, aimée. Elle était venue, seule avec lui, en ce sauvage ravin. Et il avait été tout pour elle, tout ce qu’on désire, tout ce qu’on rêve, tout ce qu’on attend sans cesse, tout ce qu’on espère sans fin. Il avait empli de bonheur son existence, d’un bout à l’autre. Elle n’aurait pas pu être plus heureuse.

Maintenant j’allais, pour la seconde fois, la revoir avec l’étonnement et le vague mépris que je sentais en moi pour elle.

Elle habitait de l’autre côté du mont qui porte la Chartreuse de la Verne, près de la route d’Hyères, où une autre voiture m’attendait, car l’ornière que nous avions suivie cessait tout à coup et devenait un simple sentier accessible seulement aux piétons et aux mulets.

Je me mis donc à monter, seul, à pied et à pas lents. J’étais dans une forêt délicieuse, un vrai maquis corse, un bois de contes de fées fait de lianes fleuries, de plantes aromatiques aux odeurs puissantes et de grands arbres magnifiques.

Les granits dans le chemin brillaient et roulaient, et par les jours entre les branches j’apercevais soudain de larges vallées sombres, s’allongeant à perte de vue, pleines de verdure.

J’avais chaud, mon sang vif coulait à travers ma chair, je le sentais courir dans mes veines un peu brûlant, rapide, alerte, rythmé, entraînant comme une chanson, la grande chanson bête et gaie de la vie qui s’agite au soleil. J’étais content, j’étais fort, j’accélérais ma marche, escaladant les rocs, sautant, courant, découvrant de minute en minute un pays plus large, un gigantesque filet de vallons déserts où ne montait pas la fumée d’un seul toit.

Puis, je gagnai la cime, que d’autres cimes, plus hautes, dominaient, et après quelques détours, j’aperçus sur le flanc de la montagne en face, derrière une châtaigneraie immense qui allait du sommet au fond d’une vallée, une ruine noire, un amas de pierres sombres et de bâtiments anciens supportés par de hautes arcades. Pour l’atteindre, il fallut contourner un large ravin et traverser la châtaigneraie. Les arbres, vieux comme l’abbaye, survivent à cette morte, énormes, mutilés, agonisants. Les uns sont tombés ne pouvant plus porter leur âge, d’autres décapités n’ont plus qu’un tronc creux où se cacheraient dix hommes. Et ils ont l’air d’une armée formidable de géants antiques et foudroyés qui montent encore à l’assaut du ciel. On sent les siècles et la moisissure, l’antique vie des racines pourries dans ce bois fantastique où rien ne fleurit plus au pied de ces colosses. C’est, entre les troncs gris, un sol dur de pierres et d’herbe rare.

Voici deux sources captées ou des fontaines pour faire boire les vaches.

J’approche de l’abbaye et je découvre tous les vieux bâtiments dont les plus anciens datent du XIIe siècle et dont les plus récents sont habités par une famille de pâtres.

Dans la première cour on voit aux traces des animaux, qu’un reste de vie hante encore ces lieux, puis après avoir traversé des salles croulantes pareilles à celles de toutes les ruines, on arrive dans le cloître, long et bas promenoir encore couvert, entourant un préau de ronces et de hautes herbes. Nulle part au monde je n’ai senti sur mon cœur un poids de mélancolie aussi lourd qu’en cet antique et sinistre marchoir de moines. Certes, la forme des arcades et la proportion du lieu contribuent à cette émotion, à ce serrement de cœur, et attristent l’âme par l’œil, comme la ligne heureuse d’un monument gai réjouit la vue. L’homme qui a construit cette retraite devait être un désespéré pour avoir su créer cette promenade de désolation. On a envie de pleurer entre ces murs et de gémir, on a envie de souffrir, d’aviver les plaies de son cœur, d’agrandir, d’élargir jusqu’à l’infini tous les chagrins comprimés en nous.

Je grimpai par une brèche pour voir le paysage au dehors, et je compris.—Rien autour de nous, rien que la mort.—Derrière l’abbaye une montagne allant au ciel, autour des ruines la châtaigneraie, et devant, une vallée, et plus loin, d’autres vallées,—des pins, des pins, un océan de pins, et tout à l’horizon, encore des pins sur des sommets.

Et je m’en allai.

Je traversai ensuite un bois de chênes-lièges où j’avais eu l’autre année une surprise émouvante et forte.

C’était par un jour gris, en octobre, au moment où l’on vient arracher l’écorce de ces arbres pour en faire des bouchons. On les dépouille ainsi depuis le pied jusqu’aux premières branches, et le tronc dénudé devient rouge, d’un rouge de sang comme un membre d’écorché. Ils ont des formes bizarres, contournées, des allures d’êtres estropiés, épileptiques qui se tordent, et je me crus soudain jeté dans une forêt de suppliciés, dans une forêt sanglante de l’enfer où les hommes avaient des racines, où les corps déformés par les supplices ressemblaient à des arbres, où la vie coulait sans cesse, dans une souffrance sans fin, par ces plaies saignantes qui mettaient en moi cette crispation et cette défaillance que produisent sur les nerveux la vue brusque du sang, la rencontre imprévue d’un homme écrasé ou tombé d’un toit. Et cette émotion fut si vive, et cette sensation fut si forte que je crus entendre des plaintes, des cris déchirants, lointains, innombrables, et qu’ayant touché, pour raffermir mon cœur, un de ces arbres, je crus voir, je vis, en la retournant vers moi, ma main toute rouge.

Aujourd’hui ils sont guéris—jusqu’au prochain écorchement.

Mais j’aperçois enfin la route qui passe auprès de la ferme où s’abrita le long bonheur du sous-officier de hussards et de la fille du colonel.

De loin, je reconnais l’homme qui se promène dans ses vignes. Tant mieux: la femme sera seule à la maison.

La servante lave devant la porte.

—Votre maîtresse est ici, lui dis-je.

Elle répondit d’un air singulier, avec l’accent du Midi.

—Non m’sieu, voilà six mois qu’elle n’est plus.

—Elle est morte?

—Oui m’sieu.

—Et de quoi?

La femme hésita, puis murmura:

—Elle est morte, elle est morte donc.

—Mais de quoi?

—D’une chute, donc!

—D’une chute, où çà?

—Mais de la fenêtre.

Je donnai vingt sous.

—Racontez-moi, lui dis-je.

Elle avait sans doute grande envie de parler, sans doute aussi elle avait dû répéter souvent cette histoire depuis six mois, car elle la récita longuement comme une chose sue et invariable.

Et j’appris que depuis trente ans, l’homme, le vieux, le sourd, avait une maîtresse au village voisin, et que sa femme l’ayant appris par hasard d’un charretier qui passait et qui causa de ça, sans la connaître, s’était sauvée au grenier éperdue et hurlante, puis lancée par la fenêtre, non point peut-être par réflexion, mais affolée par l’horrible douleur de cette surprise qui la jetait en avant, d’une irrésistible poussée, comme un fouet qui frappe et déchire. Elle avait gravi l’escalier, franchi la porte, et sans savoir, sans pouvoir arrêter son élan, continuant à courir devant elle, avait sauté dans le vide.

Il n’avait rien su, lui, il ne savait pas encore, il ne saurait jamais puisqu’il était sourd. Sa femme était morte, voilà tout. Il fallait bien que tout le monde mourût!

Je le voyais de loin donnant par signes des ordres aux ouvriers.

Mais j’aperçus la voiture qui m’attendait à l’ombre d’un arbre, et je revins à Saint-Tropez.

14 avril.

J’allais me coucher hier soir, bien qu’il fût à peine neuf heures, quand on me remit un télégramme.

Un ami, un de ceux que j’aime, me disait: «Je suis à Monte-Carlo, pour quatre jours, et je t’envoie des dépêches dans tous les ports de la côte. Viens donc me retrouver.»

Et voilà que le désir de le voir, le désir de causer, de rire, de parler du monde, des choses, des gens, de médire, de potiner, de juger, de blâmer, de supposer, de bavarder, s’alluma en moi comme un incendie. Le matin même j’aurais été exaspéré de ce rappel, et, ce soir, j’en étais ravi; j’aurais voulu déjà être là-bas, voir la grande salle du restaurant pleine de monde, entendre cette rumeur de voix où les chiffres de la roulette dominent toutes les phrases comme le Dominus vobiscum des offices divins.

J’appelai Bernard.

—Nous partirons vers quatre heures du matin pour Monaco, lui dis-je.

Il répondit avec philosophie:

—S’il fait beau, monsieur.

—Il fera beau.

—C’est que le baromètre baisse.

—Bah! Il remontera.

Le matelot souriait de son sourire incrédule.

Je me couchai et je m’endormis.

Ce fut moi qui réveillai les hommes. Il faisait sombre, quelques nuées cachaient le ciel. Le baromètre avait encore baissé.

Les deux matelots remuaient la tête d’un air méfiant.

Je répétais:

—Bah! il fera beau. Allons, en route!

Bernard disait:

—Quand je peux voir au large, je sais ce que je fais; mais ici, dans ce port, au fond de ce golfe, on ne sait rien, monsieur, on ne voit rien; il y aurait une mer démontée que nous ne le saurions pas.

Je répondais:

—Le baromètre a baissé, donc nous n’aurons pas de vent d’est. Or, si nous avons le vent d’ouest, nous pourrons nous réfugier à Agay, qui est à six ou sept milles.

Les hommes ne semblaient pas rassurés; cependant ils se préparaient à partir.

—Prenons-nous le canot sur le pont? demanda Bernard.

—Non. Vous verrez qu’il fera beau. Gardons-le à la traîne, derrière nous.

Un quart d’heure plus tard, nous quittions le port, et nous nous engagions dans la sortie du golfe, poussés par une brise intermittente et légère.

Je riais.

—Eh bien! vous voyez qu’il fait beau.

Nous eûmes bientôt franchi la tour noire et blanche bâtie sur la basse Rabiou, et bien que protégé par le cap Camarat, qui s’avance au loin dans la pleine mer, et dont le feu à éclats apparaissait de minute en minute, le Bel-Ami était déjà soulevé par de longues vagues puissantes et lentes, ces collines d’eau qui marchent, l’une derrière l’autre, sans bruit, sans secousse, sans écume, menaçantes sans colère, effrayantes par leur tranquillité.

On ne voyait rien, on sentait seulement les montées et les descentes du yacht sur cette mer remuante et ténébreuse.

Bernard disait:

—Il y a eu gros vent au large cette nuit, monsieur. Nous aurons de la chance si nous arrivons sans misère.

Le jour se levait, clair, sur la foule agitée des vagues, et nous regardions tous les trois au large si la bourrasque ne reprenait pas.

Cependant le bateau allait vite, vent arrière et poussé par la mer. Déjà nous nous trouvions par le travers d’Agay, et nous délibérâmes si nous ferions route vers Cannes, en prévision du mauvais temps, ou vers Nice, en passant au large des îles.

Bernard préférait entrer à Cannes; mais comme la brise ne fraîchissait pas, je me décidai pour Nice.

Pendant trois heures tout alla bien, quoique le pauvre petit yacht roulât comme un bouchon dans cette houle profonde.

Quiconque n’a pas vu cette mer du large, cette mer de montagnes qui vont d’une course rapide et pesante, séparées par des vallées qui se déplacent de seconde en seconde, comblées et reformées sans cesse, ne devine pas, ne soupçonne pas la force mystérieuse, redoutable, terrifiante et superbe des flots.

Notre petit canot nous suivait loin derrière nous, au bout d’une amarre de quarante mètres, dans ce chaos liquide et dansant. Nous le perdions de vue à tout moment, puis soudain il reparaissait au sommet d’une vague, nageant comme un gros oiseau blanc.

Voici Cannes, là-bas, au fond de son golfe Saint-Honorat, avec sa tour debout dans les flots, devant nous le cap d’Antibes.

La brise fraîchit peu à peu, et sur la crête des vagues les moutons apparaissent, ces moutons neigeux qui vont si vite et dont le troupeau illimité court, sans pâtre et sans chien, sous le ciel infini.

Bernard me dit:

—C’est tout juste si nous gagnerons Antibes.

En effet, les coups de mer arrivent, brisant sur nous, avec un bruit violent, inexprimable. Les rafales brusques nous bousculent, nous jettent dans les trous béants d’où nous sortons en nous redressant avec des secousses terribles.

Le pic est amené, mais le gui, à chaque oscillation du yacht, touche les vagues, semble prêt à arracher le mât qui va s’envoler avec sa voile, nous laissant seuls, flottant, perdus sur l’eau furieuse.

Bernard crie:

—Le canot, monsieur.

Je me retourne. Une vague monstrueuse l’emplit, le roule, l’enveloppe dans sa bave comme si elle le dévorait, et brisant l’amarre qui l’attache à nous, le garde, à moitié coulé, noyé, proie conquise, vaincue, qu’elle va jeter aux roches, là-bas, sur le cap.

Les minutes semblent des heures. Rien à faire, il faut aller, il faut gagner la pointe devant nous, et, quand nous l’aurons doublée, nous serons à l’abri, sauvés.

Enfin, nous l’atteignons! La mer à présent est calme, unie, protégée par la longue bande de roches et de terres qui forme le cap d’Antibes.

Le port est là, dont nous sommes partis depuis quelques jours à peine, bien que je croie être en route depuis des mois, et nous y entrons comme midi sonne.

Les matelots, revenus chez eux, sont radieux, quoique Bernard répète à tout moment:

—Ah! monsieur, notre pauvre petit canot, ça me fait gros cœur, de l’avoir vu périr comme ça!

Je pris donc le train de quatre heures pour aller dîner avec mon ami dans la principauté de Monaco.

Je voudrais avoir le loisir de parler longuement de cet État surprenant, moins grand qu’un village de France, mais où l’on trouve un souverain absolu, des évêques, une armée de jésuites et de séminaristes plus nombreuse que celle du Prince, une artillerie dont les canons sont presque rayés, une étiquette plus cérémonieuse que celle de feu Louis XIV, des principes d’autorité plus despotiques que ceux de Guillaume de Prusse, joints à une tolérance magnifique pour les vices de l’humanité, dont vivent le souverain, les évêques, les jésuites, les séminaristes, les ministres, l’armée, la magistrature, tout le monde.

Saluons d’ailleurs ce bon roi pacifique qui sans peur des invasions et des révolutions, règne en paix sur son heureux petit peuple au milieu des cérémonies d’une cour où sont conservées intactes les traditions des quatre révérences, des vingt-six baisemains et de toutes les formules usitées autrefois autour des Grands Dominateurs.

Ce monarque pourtant n’est point sanguinaire ni vindicatif; et quand il bannit, car il bannit, la mesure est appliquée avec des ménagements infinis.

En faut-il donner des preuves?

Un joueur obstiné, dans un jour de déveine, insulta le souverain. Il fut expulsé par décret.

Pendant un mois, il rôda autour du Paradis défendu, craignant le glaive de l’archange sous la forme du sabre d’un gendarme. Un jour enfin il s’enhardit, franchit la frontière, gagne en trente secondes le cœur du pays, pénètre dans le Casino. Mais soudain un fonctionnaire l’arrête:

—N’êtes-vous pas banni, monsieur?

—Oui, monsieur, mais je repars par le premier train.

—Oh! en ce cas, fort bien, monsieur, vous pouvez entrer.

Et chaque semaine il revient; et chaque fois le même fonctionnaire lui pose la même question à laquelle il répond de la même façon.

La justice peut-elle être plus douce?

Mais, une des années dernières, un cas fort grave et tout nouveau se produisit dans le royaume.

Un assassinat eut lieu.

Un homme, un monégasque, pas un de ces étrangers errants qu’on rencontre par légions sur ces côtes, un mari, dans un moment de colère, tua sa femme.

Oh! il la tua sans raison, sans prétexte acceptable. L’émotion fut unanime dans toute la principauté.

La Cour suprême se réunit pour juger ce cas exceptionnel (jamais un assassinat n’avait eu lieu), et le misérable fut condamné à mort à l’unanimité.

Le souverain indigné ratifia l’arrêt.

Il ne restait plus qu’à exécuter le criminel. Alors une difficulté surgit. Le pays ne possédait ni bourreau ni guillotine.

Que faire? Sur l’avis du ministre des affaires étrangères, le prince entama des négociations avec le gouvernement français pour obtenir le prêt d’un coupeur de têtes avec son appareil.

De longues délibérations eurent lieu au ministère à Paris. On répondit enfin en envoyant la note des frais pour déplacement des bois et du praticien. Le tout montait à seize mille francs.

Sa Majesté Monégasque songea que l’opération lui coûterait bien cher; l’assassin ne valait certes pas ce prix. Seize mille francs pour le cou d’un drôle! Ah! mais non.

On adressa alors la même demande au gouvernement italien. Un roi, un frère ne se montrerait pas sans doute si exigeant qu’une république.

Le gouvernement italien envoya un mémoire qui montait à douze mille francs.

Douze mille francs! Il faudrait prélever un impôt nouveau, un impôt de deux francs par tête d’habitant. Cela suffirait pour amener des troubles inconnus dans l’État.

On songea à faire décapiter le gueux par un simple soldat. Mais le général, consulté, répondit en hésitant que ses hommes n’avaient peut-être pas une pratique suffisante de l’arme blanche pour s’acquitter d’une tâche demandant une grande expérience dans le maniement du sabre.

Alors le prince convoqua de nouveau la Cour suprême et lui soumit ce cas embarrassant. On délibéra longtemps, sans découvrir aucun moyen pratique. Enfin le premier président proposa de commuer la peine de mort en celle de prison perpétuelle, et la mesure fut adoptée.

Mais on ne possédait pas de prison. Il fallut en installer une, et un geôlier fut nommé, qui prit livraison du prisonnier.

Pendant six mois tout alla bien. Le captif dormait tout le jour sur une paillasse dans son réduit, et le gardien en faisait autant sur une chaise devant la porte en regardant passer les voyageurs.

Mais le prince est économe, c’est là son moindre défaut, et il se fait rendre compte des plus petites dépenses accomplies dans son État (la liste n’en est pas longue). On lui remit donc la note des frais relatifs à la création de cette fonction nouvelle, à l’entretien de la prison, du prisonnier et du veilleur. Le traitement de ce dernier grevait lourdement le budget du souverain.

Il fit d’abord la grimace; mais quand il songea que cela pouvait durer toujours (le condamné était jeune), il prévint son ministre de la justice d’avoir à prendre des mesures pour supprimer cette dépense.

Le ministre consulta le président du tribunal, et tous deux convinrent qu’on supprimerait la charge de geôlier. Le prisonnier, invité à se garder tout seul, ne pouvait manquer de s’évader, ce qui résoudrait la question à la satisfaction de tous.

Le geôlier fut donc rendu à sa famille, et un aide de cuisine du palais resta chargé simplement de porter, matin et soir, la nourriture du coupable. Mais celui-ci ne fit aucune tentative pour reconquérir sa liberté.

Or, un jour, comme on avait négligé de lui fournir ses aliments, on le vit arriver tranquillement pour les réclamer; et il prit dès lors l’habitude, afin d’éviter une course au cuisinier, de venir aux heures des repas manger au palais avec les gens de service, dont il devint l’ami.

Après le déjeuner, il allait faire un tour jusqu’à Monte-Carlo. Il entrait parfois au Casino risquer cinq francs sur le tapis vert. Quand il avait gagné, il s’offrait un bon dîner dans un hôtel en renom, puis il revenait dans sa prison, dont il fermait avec soin la porte au dedans.

Il ne découcha pas une seule fois.

La situation devenait difficile, non pour le condamné, mais pour les juges.

La Cour se réunit de nouveau, et il fut décidé qu’on inviterait le criminel à sortir des États de Monaco.

Lorsqu’on lui signifia cet arrêt, il répondit simplement:

«Je vous trouve plaisants. Eh bien, qu’est-ce que je deviendrai, moi? Je n’ai plus de moyen d’existence. Je n’ai plus de famille. Que voulez-vous que je fasse? J’étais condamné à mort. Vous ne m’avez pas exécuté. Je n’ai rien dit. Je suis ensuite condamné à la prison perpétuelle et remis aux mains d’un geôlier. Vous m’avez enlevé mon gardien. Je n’ai rien dit encore.

«Aujourd’hui, vous voulez me chasser du pays. Ah! mais non. Je suis prisonnier, votre prisonnier, jugé et condamné par vous. J’accomplis ma peine fidèlement. Je reste ici.»

La Cour suprême fut atterrée. Le prince eut une colère terrible et ordonna de prendre des mesures.

On se remit à délibérer.

Alors, il fut décidé qu’on offrirait au coupable une pension de six cents francs pour aller vivre à l’étranger.

Il accepta.

Il a loué un petit enclos à cinq minutes de l’État de son ancien souverain, et il vit heureux sur sa terre, cultivant quelques légumes et méprisant les potentats.

Mais la cour de Monaco, instruite un peu tard par cet exemple, s’est décidée à traiter avec le gouvernement français; maintenant elle nous livre ses condamnés que nous mettons à l’ombre, moyennant une pension modique.

On peut voir, aux archives judiciaires de la principauté, l’arrêt qui règle la pension du drôle en l’obligeant à sortir du territoire monégasque.

En face du palais du prince se dresse l’établissement rival, la Roulette. Aucune haine d’ailleurs, aucune hostilité de l’un à l’autre, car celui-ci soutient celui-là qui le protège. Exemple admirable, exemple unique de deux familles voisines et puissantes vivant en paix dans un petit État, exemple bien fait pour effacer le souvenir des Capulets et des Montaigus.

Ici, la maison souveraine et là la maison de jeux, l’ancienne et la nouvelle société fraternisant au bruit de l’or.

Autant les salons du prince sont d’un accès difficile, autant ceux du Casino sont ouverts aux étrangers.

Je me rends à ces derniers.

Un bruit d’argent, continu comme celui des flots, un bruit profond, léger, redoutable, emplit l’oreille dès l’entrée, puis emplit l’âme, remue le cœur, trouble l’esprit, affole la pensée. Partout on l’entend, ce bruit qui chante, qui crie, qui appelle, qui tente, qui déchire.

Autour des tables, un peuple affreux de joueurs, l’écume des continents et des sociétés, mêlée avec des princes, ou rois futurs, des femmes du monde, des bourgeois, des usuriers, des filles fourbues, un mélange, unique sur la terre, d’hommes de toutes les races, de toutes les castes, de toutes les sortes, de toutes les provenances, un musée de rastaquouères russes, brésiliens, chiliens, italiens, espagnols, allemands, de vieilles femmes à cabas, de jeunes drôlesses portant au poignet un petit sac où sont enfermés des clefs, un mouchoir et trois dernières pièces de cent sous destinées au tapis vert quand on croira sentir la veine.

Je m’approche de la première table, et je vois... pâlie, le front plissé, la lèvre dure, la figure entière crispée et méchante... la jeune femme de la baie d’Agay, la belle amoureuse du bois ensoleillé et du doux clair de lune. Assis devant elle, il est là, lui, nerveux, la main posée sur quelques louis.

—Joue sur le premier carré, dit-elle.

Il demande avec angoisse:

—Tout?

—Oui, tout.

Il pose les louis, en petit tas.

Le croupier fait tourner la roue. La bille court, danse, s’arrête.

—Rien ne va plus, jette la voix, qui reprend au bout d’un instant:

—Vingt-huit.

La jeune femme tressaille, et, d’un ton dur et bref:

—Viens-t’en.

Il se lève, et, sans la regarder, la suit, et on sent qu’entre eux quelque chose d’affreux a surgi.

Quelqu’un dit:

—Bonsoir l’amour. Ils n’ont pas l’air d’accord aujourd’hui.

Une main me frappe sur l’épaule. Je me retourne. C’est mon ami.

Il me reste à demander pardon pour avoir ainsi parlé de moi. J’avais écrit pour moi seul ce journal de rêvasseries, ou plutôt j’avais profité de ma solitude flottante pour arrêter les idées errantes qui traversent notre esprit comme des oiseaux.

On me demande de publier ces pages sans suite, sans composition, sans art, qui vont l’une derrière l’autre sans raison et finissent brusquement, sans motif, parce qu’un coup de vent a terminé mon voyage.

Je cède à ce désir. J’ai peut-être tort.

NOTE.

Sur l’Eau a paru dans Les Lettres et les Arts, livraisons des 1er février, 1er mars et 1er avril 1888. Sauf une adjonction assez importante (pages 131 à 146) les deux textes de la Revue et du livre sont identiques. Mais on y trouve, reprises et fondues dans le corps du récit, un assez grand nombre de chroniques parues dans le Gaulois et le Gil-Blas.

D’autre part, voici ce que Maupassant écrivait à M. Frédéric Masson, directeur de la Revue, qui lui réclamait son texte avec insistance: «Quant au manuscrit dont je veux faire une chose très soignée, parce qu’il est plein de pensées intimes, qu’il est mon journal, il me faut tout mon temps pour le mettre à jour et je ne pourrais en donner la première partie sans un dérangement avant le 12.»

Sur l’Eau a été publié en librairie en 1888.

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