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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

MONT-ORIOL. (continued 4)

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Presque tous les matins, entre deux visites, il entrait quelques minutes à l’église, et presque tous les dimanches il recevait la communion. Le curé, bientôt, lui fit avoir quelques malades, de vieilles filles, de pauvres gens qu’il soignait gratuitement, des dames pieuses qui demandaient conseil à leur directeur avant d’appeler un homme de science dont elles désiraient avant tout connaître les sentiments, la réserve et la pudeur professionnelles.

Puis un jour on annonça la venue de la princesse de Maldebourg, vieille Altesse Allemande, catholique très fervente, qui appela, le soir même de son arrivée, le docteur Black auprès d’elle, sur la recommandation d’un cardinal romain.

De ce moment il fut à la mode. Il était de bon goût, de bon ton, de grand chic de se faire soigner par lui. C’était le seul médecin comme il faut, disait-on, le seul en qui une femme pût avoir entièrement confiance.

Et l’on vit courir d’un hôtel à l’autre, du matin au soir, ce petit homme à tête de bouledogue qui parlait bas, toujours, dans tous les coins, avec tout le monde. Il semblait avoir des secrets importants à confier ou à recevoir sans cesse, car on le rencontrait dans les corridors en grande conférence mystérieuse avec les patrons des hôtels, avec les femmes de chambre de ses clients, avec quiconque approchait ses malades.

Dans la rue, dès qu’il apercevait une personne de sa connaissance, il allait droit à elle de son pas court et rapide, et il se mettait aussitôt à marmotter des recommandations nouvelles et minutieuses, à la façon d’un prêtre qui confesse.

Les vieilles femmes surtout l’adoraient. Il écoutait leurs histoires jusqu’au bout sans interrompre, prenait note de toutes leurs observations, de toutes leurs questions, de tous leurs désirs.

Il augmentait ou diminuait chaque jour le dosage de l’eau bue par ses malades, ce qui leur donnait pleine confiance dans le souci qu’il prenait d’eux.

—Nous en sommes restés hier à deux verres trois quarts, disait-il; eh bien! aujourd’hui nous prendrons seulement deux verres et demi, et demain trois verres... N’oubliez pas..., demain, trois verres... J’y tiens beaucoup, beaucoup!

Et tous ses malades étaient convaincus qu’il y tenait beaucoup, en effet.

Pour ne pas oublier ces chiffres et ces fractions de chiffres, il les inscrivait sur un calepin, afin de ne se jamais tromper. Car le client ne pardonne point une erreur d’un demi-verre.

Il réglait et modifiait avec la même minutie la durée des bains quotidiens, en vertu de principes de lui seul connus.

Le docteur Latonne, jaloux et exaspéré, haussait les épaules de dédain et déclarait:

—C’est un faiseur.

Sa haine contre le docteur Black l’avait même amené quelquefois jusqu’à médire des eaux minérales.

—Puisque nous savons à peine comment elles agissent, il est bien impossible de prescrire quotidiennement des modifications de dosage qu’aucune loi thérapeutique ne peut réglementer. Ces procédés-là font le plus grand tort à la médecine.

Le docteur Honorat se contentait de sourire. Il avait toujours soin d’oublier cinq minutes après une consultation le nombre de verres qu’il venait d’ordonner.

—Deux de plus ou de moins, disait-il à Gontran en ses heures de gaieté, il n’y a que la source pour s’en apercevoir; et encore, ça ne la gêne guère!

La seule plaisanterie méchante qu’il se permît sur son religieux confrère consistait à l’appeler «le médecin du Saint Bain de Siège». Il avait la jalousie prudente, narquoise et tranquille.

Il ajoutait quelquefois:

—Oh! celui-là, il connaît le malade à fond... et ça vaut encore mieux pour nous que de connaître la maladie!

Mais voilà qu’un matin, arriva à l’hôtel du Mont-Oriol une noble famille espagnole, le duc et la duchesse de Ramas-Aldavarra, qui amenaient avec eux leur médecin, un Italien, le docteur Mazelli, de Milan.

C’était un homme de trente ans, grand, mince, très joli garçon, portant moustaches seulement.

Dès le premier soir il fit la conquête de la table d’hôte, car le duc, homme triste, atteint d’une obésité monstrueuse, avait horreur de l’isolement et voulait manger dans la salle commune. Le docteur Mazelli connaissait déjà par leurs noms presque tous les habitués; il eut un mot aimable pour chaque homme, un compliment pour chaque femme, un sourire même pour chaque domestique.

Placé à la droite de la duchesse, une belle personne entre trente-cinq et quarante ans, au teint pâle, aux yeux noirs, aux cheveux bleuâtres, il lui disait à chaque plat: «Très peu», ou bien: «Non, pas ceci», ou bien: «Oui, mangez de cela.» Et il lui versait lui-même à boire, avec un soin très grand, en mesurant bien exactement les proportions de vin et d’eau qu’il mélangeait.

Il gouvernait aussi les nourritures du duc, mais avec une négligence visible. Le client, d’ailleurs, ne tenait aucun compte de ses avis, dévorait tout avec une voracité bestiale, buvait à chaque repas deux carafes de vin pur, puis allait s’abattre sur une chaise, à l’air, devant la porte de l’hôtel et se mettait à geindre de peine en se lamentant sur ses digestions.

Après le premier dîner, le docteur Mazelli, qui avait jugé et pesé tout son monde d’un coup d’œil, alla rejoindre, sur la terrasse du Casino, Gontran qui fumait un cigare, se nomma et se mit à causer.

Au bout d’une heure, ils étaient intimes. Le lendemain, à la sortie du bain, il se fit présenter à Christiane dont il gagna la sympathie en dix minutes de conversation, et il la mit en relations le jour même avec la duchesse, qui n’aimait point non plus la solitude.

Il veillait à tout dans la maison des Espagnols, donnait au chef d’excellents conseils sur la cuisine, à la femme de chambre des avis précieux sur l’hygiène de la tête pour conserver aux cheveux de sa maîtresse leur brillant, leur nuance superbe et leur abondance, au cocher des renseignements fort utiles de médecine vétérinaire, et il savait rendre les heures courtes et légères, inventer des distractions, trouver dans les hôtels des connaissances de passage toujours choisies avec discernement.

La duchesse disait à Christiane, en parlant de lui:

—C’est un homme merveilleux, chère madame, il sait tout, il fait tout. C’est à lui que je dois ma taille.

—Comment, votre taille?

—Oui, je commençais à engraisser et il m’a sauvée avec son régime et ses liqueurs.

Il savait, d’ailleurs, rendre intéressante la médecine elle-même tant il en parlait avec aisance, avec gaieté et avec un scepticisme léger qui lui servait à convaincre ses auditeurs de sa supériorité.

—C’est bien simple, disait-il, je ne crois pas aux remèdes. Ou plutôt je n’y crois guère. La vieille médecine partait de ce principe qu’il y a remède à tout. Dieu, croyait-on, dans sa divine mansuétude, avait créé des drogues pour tous les maux, seulement il avait laissé aux hommes, par malice peut-être, le soin de découvrir ces drogues. Or les hommes en ont découvert un nombre incalculable sans jamais savoir au juste à quel mal convient chacune. En vérité, il n’y a pas de remèdes; il y a seulement des maladies. Quand une maladie se déclare, il faut en interrompre le cours suivant les uns, le précipiter suivant les autres, par un moyen quelconque. Chaque école préconise son procédé. Dans le même cas, on voit employer les méthodes les plus contraires et les médications les plus opposées: la glace par l’un et l’extrême chaleur par l’autre, la diète par celui-ci et la nourriture forcée par celui-là. Je ne parle pas des innombrables produits vénéneux tirés des minéraux ou des végétaux que la chimie nous procure. Tout cela agit, il est vrai, mais personne ne sait comment. Quelquefois ça réussit, et quelquefois ça tue.

Et, avec beaucoup de verve, il indiquait l’impossibilité d’une certitude, l’absence de toute base scientifique tant que la chimie organique, la chimie biologique ne serait pas devenue le point de départ d’une médecine nouvelle. Il racontait des anecdotes, des erreurs monstrueuses des plus grands médecins, prouvait l’insanité et la fausseté de leur prétendue science.

—Faites fonctionner le corps, disait-il, faites fonctionner la peau, les muscles, tous les organes et surtout l’estomac, qui est le père nourricier de la machine entière, son régulateur et son magasin de vie.

Il affirmait qu’à son gré, rien que par le régime, il pouvait rendre les gens gais ou tristes, capables de travaux physiques ou de travaux intellectuels, selon la nature de l’alimentation qu’il leur imposait. Il pouvait même agir sur les facultés cérébrales, sur la mémoire, sur l’imagination, sur toutes les manifestations de l’intelligence. Et il terminait, en plaisantant, par ces mots:

—Moi, je soigne par le massage et le curaçao.

Il disait merveille du massage, et parlait comme d’un dieu du Hollandais Hamstrang, qui accomplissait des miracles. Puis, montrant ses mains fines et blanches:

—Avec ça on peut ressusciter des morts.

Et la duchesse ajoutait:

—Le fait est qu’il masse dans la perfection.

Il préconisait aussi les alcools en petites proportions pour exciter l’estomac à certains moments; et il faisait des mélanges, savamment combinés, que la duchesse devait boire, à heures fixes, soit avant, soit après ses repas.

On le voyait chaque jour arriver au Café du Casino, vers neuf heures et demie, et demander ses bouteilles. On les lui apportait fermées par de petits cadenas d’argent dont il avait la clef. Il versait un peu de l’une, un peu de l’autre, lentement, dans un verre bleu fort joli que tenait avec respect un valet de pied très correct.

Puis le docteur ordonnait:

—Voilà! Portez à la duchesse dans son bain, pour boire avant de s’habiller, en sortant de l’eau.

Et quand on lui demandait avec curiosité:

—Qu’est-ce que vous avez là dedans?

Il répondait:

—Rien que de l’anisette fine, du curaçao très pur et du bitter excellent.

Ce beau médecin, en quelques jours, devint le point de mire de tous les malades. Et toutes les ruses étaient employées pour lui arracher quelques avis.

Quand il passait par les allées du parc, à l’heure de la promenade, on n’entendait que ce cri: «Docteur!» sur toutes les chaises où étaient assises les belles dames, les jeunes dames, qui se reposaient un peu, entre deux verres de la source Christiane. Puis lorsqu’il s’était arrêté, un sourire sur la lèvre, on l’entraînait quelques instants dans le petit chemin qui longeait la rivière.

On lui parlait d’abord de choses et d’autres, puis discrètement, adroitement, coquettement, on arrivait à la question de santé, mais d’une façon indifférente comme si on eût touché à un fait-divers.

Car il n’était point, celui-là, à la dévotion du public. On ne le payait pas, on ne pouvait l’appeler chez soi, il appartenait à la duchesse, rien qu’à la duchesse. Cette situation même excitait les efforts, irritait les désirs. Et comme on affirmait tout bas que la duchesse était jalouse, très jalouse, ce fut entre toutes ces dames une lutte acharnée pour obtenir les conseils du joli docteur italien.

Il les donnait sans se faire trop prier.

Alors, entre les femmes qu’il avait favorisées de ses avis, commença le jeu des confidences intimes pour prouver sa sollicitude.

—Oh! ma chère, il m’a fait des questions, mais des questions...

—Très indiscrètes?

—Oh! indiscrètes! Dites effrayantes. Je ne savais absolument que répondre. Il voulait savoir des choses... mais des choses...

—C’est comme pour moi. Il m’a beaucoup interrogée sur mon mari!...

—Moi aussi... avec des détails... si... si personnels! C’est fort gênant ces questions-là. Cependant on comprend bien que c’est nécessaire.

—Oh! tout à fait. La santé dépend de ces menus détails. Moi il m’a promis de me masser, à Paris, cet hiver. J’en ai grand besoin pour compléter le traitement d’ici.

—Dites, ma chère, que comptez-vous faire? On ne peut pas le payer?

—Mon Dieu! j’avais l’intention de lui donner une épingle de cravate. Il doit les aimer, car il en a déjà deux ou trois fort jolies...

—Oh! comme vous m’embarrassez. La même idée m’était venue. Alors je lui donnerai une bague.

Et on complotait des surprises pour lui plaire, des cadeaux ingénieux pour le toucher, des gentillesses pour le séduire.

Il était devenu le «bruit du jour», le grand sujet de conversation, le seul objet de l’attention publique, quand se répandit la nouvelle que le comte Gontran de Ravenel faisait la cour à Charlotte Oriol, pour l’épouser. Et ce fut aussitôt dans Enval une assourdissante rumeur.

Depuis le soir où il avait ouvert avec elle le bal d’inauguration du Casino, Gontran s’était attaché à la robe de la jeune fille. Il avait pour elle, en public, tous les menus soins des hommes qui veulent plaire sans cacher leurs vues; et leurs relations ordinaires prenaient en même temps un caractère de galanterie enjouée et naturelle qui devait les conduire au sentiment.

Ils se voyaient presque chaque jour, car les fillettes s’étaient prises pour Christiane d’une excessive amitié, où entrait sans doute beaucoup de vanité flattée. Gontran, tout à coup, ne quitta plus sa sœur; et il se mit à organiser des parties pour le matin et des jeux pour le soir, dont s’étonnèrent beaucoup Christiane et Paul. Puis on s’aperçut qu’il s’occupait de Charlotte; il la taquinait avec gaieté, la complimentait sans en avoir l’air, lui montrait ces mille attentions légères qui nouent entre deux êtres des liens de tendresse. La jeune fille, accoutumée déjà aux manières libres et familières de ce gamin du monde parisien, ne remarqua rien d’abord, et se laissant aller à sa nature confiante et droite elle se mit à rire et à jouer avec lui, comme elle eût fait avec un frère.

Or elle rentrait avec sa sœur aînée, après une soirée à l’hôtel, où Gontran, plusieurs fois, avait essayé de l’embrasser à la suite de gages donnés dans une partie de pigeon-vole, quand Louise, qui semblait soucieuse et nerveuse depuis quelque temps, lui dit, d’un ton brusque:

—Tu ferais bien de veiller un peu à ta tenue. M. Gontran n’est pas convenable avec toi.

—Pas convenable? Qu’est-ce qu’il a dit?

—Tu le sais bien, ne fais pas la niaise. Il ne faudrait pas longtemps pour te laisser compromettre, de cette façon-là! Et si tu ne sais pas veiller sur ta conduite, c’est à moi d’y faire attention.

Charlotte confuse, honteuse, balbutia:

—Mais je ne sais pas... je t’assure... je n’ai rien vu...

Sa sœur reprit avec sévérité:

—Écoute, il ne faut pas que ça continue ainsi! S’il veut t’épouser, c’est à papa de réfléchir et de répondre; mais s’il veut seulement plaisanter, il faut qu’il cesse tout de suite.

Alors, brusquement, Charlotte se fâcha, sans savoir pourquoi, sans savoir de quoi. Elle était révoltée maintenant que sa sœur se mêlât de la diriger et de la réprimander; et elle lui déclara, la voix tremblante et les larmes aux yeux, qu’elle eût à ne jamais s’occuper de ce qui ne la regardait pas. Elle bégayait, exaspérée, prévenue par un instinct vague et sûr de la jalousie éveillée dans le cœur aigri de Louise.

Elles se quittèrent sans s’embrasser, et Charlotte pleura dans son lit en pensant à des choses qu’elle n’avait jamais prévues ni devinées.

Peu à peu ses larmes s’arrêtèrent et elle réfléchit.

C’était vrai pourtant que les manières de Gontran étaient changées. Elle l’avait senti jusqu’ici sans le comprendre. Elle le comprenait à présent. Il lui disait, à tout propos, des choses gentilles, délicates. Il lui avait baisé la main, une fois. Que voulait-il? Elle lui plaisait, mais jusqu’à quel point? Est-ce que, par hasard, il se pourrait qu’il l’épousât? Et aussitôt il lui sembla entendre, dans l’air, quelque part, dans la nuit vide où commençaient à voltiger ses rêves, une voix qui criait: «Comtesse de Ravenel.»

L’émotion fut si forte qu’elle s’assit dans son lit; puis elle chercha, avec ses pieds nus, ses pantoufles sous la chaise où elle avait jeté ses robes et elle alla ouvrir la fenêtre, sans savoir ce qu’elle faisait, pour donner de l’espace à ses espérances.

Elle entendit qu’on parlait dans la salle du bas, et la voix de Colosse s’éleva: «Laiche, laiche. Y sera temps de voir. Le païré arrangera cha. Y a pas de mal jusqu’ici. C’est le païré qui fera la chose.»

Elle voyait sur la maison d’en face le carré blanc de la fenêtre éclairée au-dessous d’elle. Elle se demandait: «Qui donc est là? De quoi parlent-ils?» Une ombre passa sur le mur lumineux. C’était sa sœur! Elle n’était donc pas couchée. Pourquoi? Mais la lumière s’éteignit, et Charlotte se remit à songer aux choses nouvelles qui remuaient dans son cœur.

Elle ne pouvait pas s’endormir maintenant. L’aimait-il? Oh, non! Pas encore! Mais il pouvait l’aimer puisqu’elle lui plaisait! Et s’il arrivait à l’aimer beaucoup, éperdument, comme on aime dans le monde, il l’épouserait sans aucun doute.

Née dans une maison de vignerons, elle avait gardé, bien qu’élevée dans le couvent des demoiselles de Clermont, une modestie et une humilité de paysanne. Elle pensait qu’elle aurait pour mari un notaire peut-être ou un avocat, ou un médecin; mais l’envie de devenir une vraie dame du grand monde, avec un titre de noblesse devant son nom, ne l’avait jamais pénétrée. A peine en achevant un roman d’amour avait-elle rêvassé quelques minutes sous l’effleurement de ce joli désir, qui s’était aussitôt envolé de son âme, comme s’envolent les chimères. Or, voilà que cette chose imprévue, impossible, évoquée tout à coup par quelques paroles de sa sœur, lui semblait se rapprocher d’elle, à la façon d’une voile de navire que pousse le vent.

Elle murmurait entre ses lèvres, avec chaque souffle en respirant: «Comtesse de Ravenel.» Et le noir de ses paupières fermées dans la nuit s’éclairait de visions. Elle voyait de beaux salons illuminés, de belles dames qui lui souriaient, de belles voitures qui l’attendaient devant le perron d’un château, et de grands domestiques en livrée inclinés sur son passage.

Elle avait chaud dans son lit; son cœur battait! Elle se releva une seconde fois pour boire un verre d’eau, et rester debout quelques instants, nu-pieds, sur le pavé froid de sa chambre.

Puis, un peu calmée, elle finit par s’endormir. Mais elle s’éveilla dès l’aurore, tant l’agitation de son esprit avait passé dans ses veines.

Elle eut honte de sa petite chambre aux murs blancs, peints à l’eau par le vitrier du pays, de ses pauvres rideaux d’indienne, et des deux chaises de paille qui ne quittaient jamais leur place aux deux coins de sa commode.

Elle se sentait paysanne, au milieu de ces meubles de rustres qui disaient son origine, elle se sentait humble, indigne de ce beau garçon moqueur dont la figure blonde et rieuse flottait devant ses yeux, s’effaçait puis revenait, s’emparait d’elle peu à peu, se logeait déjà dans son cœur.

Alors elle sauta du lit et courut chercher sa glace, sa petite glace de toilette, grande comme le fond d’une assiette; puis elle revint se coucher, son miroir entre les mains; et elle regarda son visage au milieu de ses cheveux défaits, sur le fond blanc de l’oreiller.

Parfois elle posait sur ses draps le léger morceau de verre qui lui montrait son image, et elle songeait combien ce mariage serait difficile, tant étaient grandes les distances entre eux. Alors un gros chagrin lui serrait la gorge. Mais aussitôt elle se regardait de nouveau en se souriant pour se plaire, et comme elle se jugeait gentille les difficultés disparaissaient.

Quand elle descendit pour déjeuner, sa sœur, qui avait l’air irrité, lui demanda:

—Qu’est-ce que tu comptes faire aujourd’hui?

Charlotte répondit sans hésiter:

—Est-ce que nous n’allons pas en voiture à Royat avec Mme Andermatt?

Louise reprit:

—Tu iras seule, alors, mais tu ferais mieux, après ce que je t’ai dit hier soir!...

La petite lui coupa la parole:

—Je ne te demande pas de conseils... mêle-toi de ce qui te regarde.

Et elles ne se parlèrent plus.

Le père Oriol et Jacques arrivèrent et se mirent à table. Le vieux demanda presque aussitôt:

—Qué-che que vous faites aujourd’hui, petites?

Charlotte n’attendit point que sa sœur répondît:

—Moi, je vais à Royat avec Mme Andermatt.

Les deux hommes la regardèrent d’un air satisfait, et le père murmura avec ce sourire engageant qu’il avait en traitant les affaires avantageuses.

—Ch’est bon, ch’est bon.

Elle fut plus surprise de ce contentement secret, deviné dans toute leur allure, que de la colère visible de Louise; et elle se demanda, un peu troublée: «Est-ce qu’ils auraient causé de ça tous ensemble?»

Aussitôt le repas fini elle remonta dans sa chambre, mit son chapeau, prit son ombrelle, jeta sur son bras un manteau léger, et elle s’en alla vers l’hôtel, car on devait partir dès une heure et demie.

Christiane s’étonna que Louise ne vînt point.

Charlotte se sentit rougir en répondant:

—Elle est un peu fatiguée, je crois qu’elle a mal à la tête.

Et on monta dans le landau, dans le grand landau à six places dont on se servait toujours. Le marquis et sa fille tenaient le fond, la petite Oriol se trouva donc assise entre les deux jeunes gens, à reculons.

On passa devant Tournoël, puis on suivit le pied de la montagne sur une belle route serpentant sous les noyers et les châtaigniers. Charlotte, plusieurs fois, remarqua que Gontran se serrait contre elle, mais avec trop de prudence pour qu’elle pût s’en offenser. Comme il était assis à sa droite, il lui parlait tout près de la joue; et elle n’osait pas se retourner pour lui répondre, par crainte du souffle de sa bouche qu’elle sentait déjà sur ses lèvres, et par crainte aussi de ses yeux dont le regard l’aurait gênée.

Il lui disait des gamineries galantes, des niaiseries drôles, des compliments plaisants et gentils.

Christiane ne parlait guère, alourdie, malade de sa grossesse. Et Paul semblait triste, préoccupé. Seul, le marquis causait sans trouble et sans souci, avec sa bonne grâce enjouée de vieux gentilhomme égoïste.

On descendit au parc de Royat pour écouter la musique, et Gontran, prenant le bras de Charlotte, partit avec elle en avant. L’armée de baigneurs, sur les chaises, autour du kiosque où le chef d’orchestre battait la mesure aux cuivres et aux violons, regardait défiler les promeneurs. Les femmes montraient leurs robes, leurs pieds allongés jusqu’au barreau de la chaise voisine, leurs fraîches coiffures d’été qui les faisaient plus charmantes.

Charlotte et Gontran erraient entre les gens assis, cherchant des figures comiques pour exciter leurs plaisanteries.

Il entendit à tout instant qu’on disait derrière eux: «Tiens! une jolie personne.» Il était flatté et se demandait si on la prenait pour sa sœur, pour sa femme ou pour sa maîtresse.

Christiane, assise entre son père et Paul, les vit passer plusieurs fois, et trouvant qu’ils avaient «l’air un peu jeune,» elle les appelait pour les calmer. Mais ils ne l’écoutaient point et continuaient à vagabonder dans la foule en s’amusant de tout leur cœur.

Elle dit tout bas à Paul Brétigny:

—Il finirait par la compromettre. Il faudra que nous lui parlions ce soir, en rentrant.

Paul répondit:

—J’y avais déjà songé. Vous avez tout à fait raison.

On alla dîner dans un des restaurants de Clermont-Ferrand, ceux de Royat ne valant rien, au dire du marquis qui était gourmand, et on rentra, la nuit tombée.

Charlotte était devenue sérieuse, Gontran lui ayant fortement serré la main en lui donnant ses gants, pour quitter la table. Sa conscience de fillette s’inquiétait tout à coup. C’était un aveu, cela! une démarche! une inconvenance! Qu’aurait-elle dû faire? Lui parler? mais quoi lui dire? Se fâcher eût été ridicule! Il fallait tant de tact dans ces circonstances-là! Mais en ne faisant rien, en ne disant rien, elle avait l’air d’accepter son avance, de devenir sa complice, de répondre «oui» à cette pression de main.

Et elle pesait la situation, s’accusant d’avoir été trop gaie et trop familière à Royat, trouvant à présent que sa sœur avait raison, qu’elle s’était compromise, perdue! La voiture roulait sur la route, Paul et Gontran fumaient en silence, le marquis dormait, Christiane regardait les étoiles, et Charlotte retenait à grand’peine ses larmes, car elle avait bu trois verres de champagne.

Lorsqu’on fut revenu, Christiane dit à son père:

—Comme il est nuit, tu vas reconduire la jeune fille.

Le marquis offrit son bras et s’éloigna aussitôt avec elle.

Paul prit Gontran par les épaules et lui murmura dans l’oreille:

—Viens causer cinq minutes avec ta sœur et avec moi.

Et ils montèrent dans le petit salon communiquant avec les chambres d’Andermatt et de sa femme. Dès qu’ils furent assis:

—Écoute, dit Christiane, M. Paul et moi nous voulons te faire de la morale.

—De la morale!... Mais à propos de quoi? Je suis sage comme une image, faute d’occasions.

—Ne plaisante pas. Tu fais une chose très imprudente et très dangereuse sans y penser. Tu compromets cette petite.

Il parut fort étonné.

—Qui ça?... Charlotte?

—Oui, Charlotte!

—Je compromets Charlotte?... Moi?

—Oui, tu la compromets. Tout le monde en parle ici, et tantôt encore, dans le parc de Royat, vous avez été bien... bien... légers. N’est-ce pas Brétigny?

Paul répondit:

—Oui, madame, je partage tout à fait votre sentiment.

Gontran tourna sa chaise, l’enfourcha comme un cheval, prit un nouveau cigare, l’alluma, puis se mit à rire.

—Ah! Donc, je compromets Charlotte Oriol?

Il attendit quelques secondes pour voir l’effet de sa réponse, puis déclara:

—Eh bien, qu’est-ce qui vous dit que je ne veux pas l’épouser?

Christiane fit un sursaut de stupéfaction.

—L’épouser?... Toi?... Mais tu es fou!...

—Pourquoi ça?

—Cette... cette petite... paysanne...

—Tra la... la... des préjugés... Est-ce ton mari qui te les apprend?...

Comme elle ne répondait rien à cet argument direct, il reprit, faisant lui-même les demandes et les réponses:

—Est-elle jolie?—Oui!—Est-elle bien élevée?—Oui!—Et plus naïve, et plus gentille, et plus simple, et plus franche que les filles du monde. Elle en sait autant qu’une autre, car elle parle anglais et auvergnat, ce qui fait deux langues étrangères. Elle sera riche autant qu’une héritière du ci-devant faubourg Saint-Germain qu’on devrait baptiser faubourg de Sainte-Dèche, et, enfin, si elle est fille d’un paysan, elle n’en sera que plus saine pour me donner de beaux enfants... Voilà...

Comme il avait toujours l’air de rire et de plaisanter, Christiane demanda en hésitant:

—Voyons, parles-tu sérieusement?

—Eh parbleu! Elle est charmante, cette fillette. Elle a bon cœur et jolie figure, gai caractère et belle humeur, la joue rose, l’œil clair, la dent blanche, la lèvre rouge, le cheveu long, luisant, épais et souple; et son vigneron de père sera riche comme un Crésus, grâce à ton mari, ma chère sœur. Que veux-tu de plus? Fille d’un paysan! Eh bien, la fille d’un paysan ne vaut-elle pas toutes les filles de la finance véreuse qui payent si cher des ducs douteux, et toutes les filles de la cocotterie titrée que nous a donnée l’Empire, et toutes les filles à double père qu’on rencontre dans la société? Mais si je l’épousais, cette fille-là, je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie!...

Christiane réfléchissait, puis soudain, convaincue, conquise, ravie, elle s’écria:

—Mais c’est vrai tout ce qu’il dit! C’est tout à fait vrai, tout à fait juste!... Alors tu l’épouses, mon petit Gontran?...

Ce fut lui, alors, qui la calma.

—Pas si vite... pas si vite... laisse-moi réfléchir à mon tour. Je constate seulement: Si je l’épousais, je ferais le premier acte sage et raisonnable de ma vie. Ça ne veut pas dire encore que je l’épouserai; mais j’y songe, je l’étudie, je lui fais un peu la cour pour voir si elle me plaira tout à fait. Enfin je ne te réponds ni oui ni non, mais c’est plus près de oui que de non.

Christiane se tourna vers Paul:

—Qu’est-ce que vous en pensez, monsieur Brétigny?

Elle l’appelait tantôt monsieur Brétigny, et tantôt Brétigny tout court.

Lui, toujours séduit par les choses où il croyait voir de la grandeur, par les mésalliances qui lui paraissaient généreuses, par tout l’apparat sentimental où se cache le cœur humain, répondit:

—Moi je trouve qu’il a raison maintenant. Si elle lui plaît, qu’il l’épouse, il ne pourrait trouver mieux...

Mais le marquis et Andermatt rentraient, qui les firent parler d’autre chose; et les deux jeunes gens allèrent au Casino voir si la salle de jeu n’était pas encore fermée.

A dater de ce jour, Christiane et Paul semblèrent favoriser la cour ouverte que Gontran faisait à Charlotte.

On invitait plus souvent la jeune fille, on la gardait à dîner, on la traitait enfin comme si elle eût fait déjà partie de la famille.

Elle voyait bien tout cela, le comprenait, s’en affolait! Sa petite tête battait les champs et bâtissait en Espagne de fantastiques palais. Gontran, cependant, ne lui avait rien dit; mais son allure, toutes ses paroles, le ton qu’il prenait avec elle, son air de galanterie plus sérieuse, la caresse de son regard semblaient lui répéter chaque jour: «Je vous ai choisie; vous serez ma femme.»

Et le ton d’amitié douce, d’abandon discret, de réserve chaste qu’elle avait maintenant avec lui, semblait répondre: «Je le sais, et je dirai «oui» quand vous demanderez ma main.»

Dans la famille de la jeune fille on chuchotait. Louise ne lui parlait plus guère que pour l’irriter par des allusions blessantes, par des paroles aigres et mordantes. Le père Oriol et Jacques semblaient contents.

Elle ne s’était point demandé cependant si elle aimait ce joli prétendant dont elle serait sans doute la femme. Il lui plaisait, elle songeait à lui sans cesse, elle le trouvait beau, spirituel, élégant, elle pensait surtout à ce qu’elle ferait quand il l’aurait épousée.

Dans Enval on avait oublié les rivalités haineuses des médecins et des propriétaires des sources, les suppositions sur l’affection de la duchesse de Ramas pour son docteur, tous les potins qui coulent avec l’eau des stations thermales, pour ne s’occuper que de cette chose extraordinaire: le comte Gontran de Ravenel allait épouser la petite Oriol.

Alors Gontran jugea le moment venu et prenant Andermatt par le bras, un matin, au sortir de table, il lui dit:

—Mon cher, le fer est chaud, battez-le! Voici la situation bien exacte. La petite attend ma demande sans que je me sois avancé en rien, mais elle ne la repoussera pas, soyez-en sûr. C’est le père qu’il faut tâter de telle sorte que nous fassions en même temps vos affaires et les miennes.

Andermatt répondit:

—Soyez tranquille. Je m’en charge. Je vais le sonder aujourd’hui même, sans vous compromettre et sans vous avancer; et quand la situation sera bien nette, je parlerai.

—Parfait.

Puis, après quelques instants de silence, Gontran reprit:

—Tenez, c’est peut-être ma dernière journée de garçon. Je vais à Royat où j’ai aperçu l’autre jour quelques connaissances. Je rentrerai dans la nuit et j’irai frapper à votre porte, pour savoir.

Il fit seller son cheval et s’en alla par la montagne, humant le vent pur et léger, et galopant par moments pour sentir la rapide caresse de l’air effleurer la peau fraîche de ses joues et chatouiller ses moustaches.

La soirée à Royat fut gaie. Il y rencontra des amis que des filles accompagnaient. On soupa longtemps; il revint fort tard. Tout le monde reposait dans l’hôtel du Mont-Oriol quand Gontran se mit à frapper à la porte d’Andermatt.

Personne ne répondit d’abord; puis, comme les coups devenaient violents, une voix enrouée, une voix de dormeur, grommela de l’intérieur:

—Qui est là?

—C’est moi, Gontran.

—Attendez, j’ouvre.

Andermatt apparut en chemise de nuit, la face bouffie, le poil du menton hérissé, la tête enveloppée d’un foulard. Puis, il se remit dans son lit, s’assit, et, les mains étendues sur le drap:

—Eh bien, mon cher, ça ne va pas. Voici la situation. J’ai sondé ce vieux renard d’Oriol, sans parler de vous, en disant qu’un de mes amis—j’ai peut-être laissé comprendre qu’il s’agissait de Paul Brétigny—pourrait convenir à une de ses filles, et j’ai demandé quelle dot il leur donnait. Il m’a répondu en demandant à son tour quelle était la fortune du jeune homme; et j’ai fixé trois cent mille francs, avec des espérances.

—Mais je n’ai rien, murmura Gontran.

—Je vous les prête, mon cher. Si nous faisons ensemble cette affaire-là, vos terrains me donneront assez pour me rembourser.

Gontran ricana:

—Fort bien. J’aurai la femme et vous l’argent.

Mais Andermatt se fâcha tout à fait:

—Si je m’occupe de vous pour que vous m’insultiez, c’est fini, brisons là...

Gontran s’excusa:

—Ne vous fâchez pas, mon cher, et pardonnez-moi. Je sais que vous êtes un fort honnête homme, d’une irréprochable loyauté en affaires. Je ne vous demanderais pas un pourboire si j’étais votre cocher, mais je vous confierais ma fortune si j’étais millionnaire...

William, calmé, reprit:

—Nous reviendrons là-dessus tout à l’heure. Terminons à présent la grosse question. Le vieux n’a pas été dupe de mes ruses et m’a répondu: «C’est selon de laquelle il s’agit. Si c’est de Louise, l’aînée, voilà sa dot.» Et il m’a énuméré toutes les terres qui entourent l’établissement, celles qui relient les bains à l’hôtel et l’hôtel au Casino, toutes celles enfin qui nous sont indispensables, celles qui ont pour moi une inestimable valeur. Il donne au contraire à la cadette l’autre côté du mont, qui vaudra aussi beaucoup d’argent plus tard, sans doute, mais qui ne vaut rien pour moi. J’ai cherché, par tous les moyens possibles, à lui faire modifier cette répartition et à intervertir les lots. Je me suis heurté à un entêtement de mulet. Il ne changera pas, c’est décidé. Réfléchissez, qu’en pensez-vous?

Gontran fort troublé, fort perplexe, répondit:

—Qu’en pensez-vous vous-même? Croyez-vous qu’il ait songé à moi en faisant ainsi les parts?

—Je n’en doute pas. Le rustre s’est dit: «Puisque la petite lui plaît, gardons le sac».

Il a espéré vous donner sa fille en conservant ses meilleures terres... Et puis, peut-être a-t-il voulu avantager l’aînée... Il la préfère... qui sait... elle lui ressemble davantage... elle est plus rusée... plus adroite... plus pratique... Je la crois forte, cette gamine-là... Moi, à votre place... je changerais mon bâton d’épaule...

Mais Gontran, abasourdi, murmurait:

—Diable... diable... diable!... Et les terres de Charlotte... vous n’en voulez pas, vous?...

Andermatt s’écria:

—Moi... non... mille fois non!... Il me faut celles qui relient mes bains, mon hôtel et mon Casino. C’est bien simple. Je ne donnerais rien des autres, qui ne pourront se vendre que plus tard, par petits lots, à des particuliers...

Gontran répétait toujours:

—Diable... diable... en voilà une affaire embêtante... Alors vous me conseillez?

—Je ne vous conseille rien. Je pense que vous ferez bien de réfléchir avant de vous décider entre les deux sœurs.

—Oui... oui... c’est juste... je réfléchirai... je vais dormir d’abord... ça porte conseil...

Il se levait; Andermatt le retint:

—Pardon, mon cher, deux mots sur une autre chose. J’ai l’air de ne pas comprendre, mais je comprends très bien les allusions dont vous me piquez sans cesse, et je n’en veux plus.

Vous me reprochez d’être juif, c’est-à-dire de gagner de l’argent, d’être avare, d’être spéculateur à friser la filouterie. Or, mon cher, je passe ma vie à vous prêter cet argent que je gagne non sans peine, c’est-à-dire à vous le donner. Enfin laissons! Mais il y a un point que je n’admets pas! Non, je ne suis point un avare; la preuve c’est que je fais à votre sœur des cadeaux de vingt mille francs, que j’ai donné à votre père un Théodore Rousseau de dix mille francs dont il avait envie, que je vous ai offert, en venant ici, le cheval sur lequel vous avez été à Royat, tantôt.

En quoi donc suis-je avare? En ceci que je ne me laisse pas voler. Et nous sommes tous comme ça dans ma race, et nous avons raison, monsieur. Je veux vous le dire une fois pour toutes. On nous traite d’avares parce que nous savons la valeur exacte des choses. Pour vous un piano c’est un piano, une chaise c’est une chaise, un pantalon c’est un pantalon. Pour nous aussi, mais cela représente en même temps une valeur, une valeur marchande appréciable et précise qu’un homme pratique doit évaluer d’un seul coup d’œil, non point par économie, mais pour ne pas favoriser la fraude.

Que diriez-vous si une débitante de tabac vous demandait quatre sous d’un timbre-poste ou d’une boîte d’allumettes-bougies? Vous iriez chercher un sergent de ville, monsieur, pour un sou, oui, pour un sou! tant vous seriez indigné! Et cela parce que vous connaissez, par hasard, la valeur de ces deux objets. Eh bien, moi, je sais la valeur de tous les objets trafiquables; et cette indignation qui vous saisirait si on réclamait quatre sous d’un timbre-poste, je l’éprouve quand on me demande vingt francs pour un parapluie qui en vaut quinze! Comprenez-vous? Je proteste contre le vol établi, incessant, abominable des marchands, des domestiques, des cochers. Je proteste contre l’improbité commerciale de toute votre race qui nous méprise. Je donne le pourboire que je dois donner relatif au service rendu, et non le pourboire de fantaisie que vous jetez, sans savoir pourquoi, et qui va de cinq sous à cent sous, selon le caprice de votre humeur! Comprenez-vous?

Gontran s’était levé, et, souriant avec cette ironie fine qui allait bien sur sa lèvre:

—Oui, mon cher, je comprends, et vous avez tout à fait raison, d’autant plus raison que mon grand-père, le vieux marquis de Ravenel, n’a presque rien laissé à mon pauvre père, par suite de la mauvaise habitude qu’il avait de ne jamais ramasser la monnaie rendue par les marchands quand il payait un objet quelconque. Il trouvait cela indigne d’un gentilhomme, et donnait toujours la somme ronde et la pièce entière.

Et Gontran sortit d’un air très content.

III

ON allait se mettre à table pour dîner, le lendemain, dans la salle à manger particulière des familles Andermatt et de Ravenel, quand Gontran ouvrit la porte en annonçant:

—Mesdemoiselles Oriol.

Elles entrèrent, gênées, poussées par lui qui riait en s’expliquant:

—Voilà, je les ai enlevées toutes les deux, en pleine rue. Ça a fait scandale, d’ailleurs. Je vous les amène de force, parce que j’ai à m’expliquer avec mademoiselle Louise et que je ne pouvais le faire au milieu du pays.

Il leur ôta leurs chapeaux, leurs ombrelles, qu’elles avaient encore, car elles revenaient d’une promenade, les fit asseoir, embrassa sa sœur, serra les mains de son père, de son beau-frère et de Paul, puis, revenant vers Louise Oriol:

—Ah çà, mademoiselle, voulez-vous me dire à présent, ce que vous avez contre nous depuis quelque temps?

Elle semblait effarée comme un oiseau pris au filet et que le chasseur emporte.

—Mais rien, monsieur, rien de rien! Qu’est-ce qui vous a fait croire ça?

—Mais tout, mademoiselle, tout de tout! Vous ne venez plus ici, vous ne venez plus dans l’arche de Noé (il avait ainsi baptisé le grand landau). Vous prenez des airs revêches quand je vous rencontre et quand je vous parle.

—Mais non, monsieur, je vous assure.

—Mais oui, mam’zelle, je vous l’affirme. En tout cas je ne veux point que cela dure et je vais signer la paix avec vous, aujourd’hui même. Oh! vous savez, je suis entêté, moi. Vous aurez beau me faire grise mine, je saurai bien venir à bout de ces manières-là et vous forcer à devenir gracieuse avec nous comme votre sœur, qui est un ange de gentillesse.

On annonça le dîner servi et ils passèrent dans la salle à manger. Gontran prit le bras de Louise.

Il fut plein d’attentions pour elle et pour sa sœur, partageant ses compliments avec un tact admirable, disant à la cadette:

—Vous, vous êtes notre camarade, je vais vous négliger pendant quelques jours. On fait moins de frais pour les amis que pour les autres, vous savez.

Et il disait à l’aînée:

—Vous, je veux vous séduire, mademoiselle, et je vous préviens en ennemi loyal. Je vous ferai même la cour. Ah! vous rougissez, c’est bon signe. Vous verrez que je suis gentil, quand je m’en donne la peine. N’est-ce pas, mademoiselle Charlotte?

Et elles rougissaient en effet toutes les deux; et Louise balbutiait de son air grave:

—Oh! monsieur, comme vous êtes fou!

Il répondait:

—Bah! vous en entendrez bien d’autres plus tard, dans le monde, quand vous serez mariée, ce qui ne tardera pas. C’est alors qu’on vous en fera, des compliments!

Christiane et Paul Brétigny l’approuvaient d’avoir ramené Louise Oriol; le marquis souriait, amusé par ce marivaudage enfantin; Andermatt pensait: «Pas bête, le gaillard.» Et Gontran, irrité du rôle qu’il lui fallait jouer, porté par ses sens vers Charlotte et par son intérêt vers Louise, murmurait entre ses dents, avec des sourires pour celle-ci: «Ah! ton gredin de père a cru me jouer; mais je vais te mener tambour battant, ma petite; et tu verras si je m’y prends bien.»

Et il les comparait en les regardant l’une après l’autre. Certes, la plus jeune lui plaisait davantage; elle était plus drôle, plus vivante, avec son nez un peu relevé, ses yeux vifs, son front étroit et ses belles dents un peu trop grandes, dans sa bouche un peu trop large.

Cependant, l’autre était aussi jolie, plus froide, moins gaie. Elle n’aurait jamais d’esprit, celle-là, ni de charme dans la vie intime, mais quand on annoncerait à l’entrée d’un bal: «Madame la comtesse de Ravenel», elle pourrait bien porter son nom, mieux que la cadette peut-être, avec un peu d’habitude et de frottement aux gens bien nés. N’importe, il rageait; il leur en voulait à toutes les deux, au père et au frère aussi, et il se promettait de leur faire payer sa mésaventure plus tard, quand il serait le maître.

Lorsqu’on fut revenu dans le salon, il se fit dire les cartes par Louise, qui savait fort bien annoncer l’avenir. Le marquis, Andermatt et Charlotte écoutaient avec attention, attirés malgré eux par le mystère de l’inconnu, par le possible de l’invraisemblable, par cette crédulité invincible au merveilleux qui hante l’homme et trouble souvent les plus forts esprits devant les plus niaises inventions des charlatans.

Paul et Christiane causaient dans l’embrasure d’une fenêtre ouverte.

Elle était misérable depuis quelque temps, ne se sentant plus chérie de la même façon; et leur malentendu d’amour s’accentuait chaque jour par leur faute mutuelle. Elle avait soupçonné ce malheur pour la première fois, le soir de la fête, en emmenant Paul sur la route. Mais comprenant qu’il n’avait plus la même tendresse dans le regard, la même caresse dans la voix, le même souci passionné qu’autrefois, elle n’avait pu deviner la cause de ce changement.

Il existait depuis longtemps, depuis le jour où elle lui avait crié, avec bonheur, en arrivant au rendez-vous quotidien: «Tu sais, je me crois enceinte vraiment.» Il avait éprouvé alors, à fleur de peau, un petit frisson désagréable.

Puis, à chacune de leurs rencontres, elle lui parla de cette grossesse qui faisait bondir son cœur de joie; mais cette préoccupation d’une chose qu’il jugeait, lui, fâcheuse, vilaine, malpropre, froissait son exaltation dévote pour l’idole qu’il adorait.

Plus tard, quand il la vit changée, maigrie, les joues creuses, le teint jaune, il pensa qu’elle aurait dû lui épargner ce spectacle et disparaître quelques mois, pour reparaître ensuite plus fraîche et plus jolie que jamais, en sachant faire oublier cet accident, ou peut-être en sachant unir à son charme coquet de maîtresse, un autre charme, savant et discret de jeune mère, qui ne laisse voir son enfant que de loin, enveloppé de rubans roses.

Elle avait d’ailleurs une occasion rare de montrer ce tact qu’il attendait d’elle, en allant passer l’été à Mont-Oriol et en le laissant à Paris, lui, pour qu’il ne la vît pas défraîchie et déformée. Il espérait bien qu’elle le comprendrait!

Mais à peine arrivée en Auvergne elle l’avait appelé en des lettres incessantes et désespérées, si nombreuses et si pressantes qu’il était venu par faiblesse, par pitié. Et maintenant, elle l’accablait de sa tendresse disgracieuse et gémissante; et il éprouvait un désir immodéré de la quitter, de ne plus la voir, de ne plus l’entendre chanter sa chanson amoureuse, irritante et déplacée. Il aurait voulu lui crier tout ce qu’il avait sur le cœur, lui expliquer combien elle se montrait maladroite et sotte, mais il ne le pouvait faire, et il n’osait pas s’en aller, et il ne pouvait non plus s’abstenir de lui témoigner son impatience par des paroles amères et blessantes.

Elle en souffrait d’autant plus que, malade, alourdie chaque jour davantage, travaillée par toutes les misères des femmes grosses, elle avait plus besoin que jamais d’être consolée, dorlotée, enveloppée d’affection. Elle l’aimait avec cet abandon complet du corps, de l’âme, de son être entier, qui fait de l’amour, quelquefois, un sacrifice sans réserves et sans limites. Elle ne se croyait plus sa maîtresse, mais sa femme, sa compagne, sa dévouée, sa fidèle, son esclave prosternée, sa chose. Pour elle, il ne s’agissait plus entre eux de galanterie, de coquetterie, de désir de plaire toujours, de frais de grâce à faire encore, puisqu’elle lui appartenait complètement, puisqu’ils étaient liés par cette chaîne si douce et si puissante: l’enfant qui naîtrait bientôt.

Dès qu’ils furent seuls dans la fenêtre, elle recommença sa tendre lamentation:

—Paul, mon cher Paul, dis, m’aimes-tu toujours autant?

—Mais oui! Voyons, tu me répètes cela tous les jours, ça finit par être monotone.

—Pardonne-moi! C’est que je ne puis plus le croire, et j’ai besoin que tu me rassures, j’ai besoin de t’entendre me le dire sans cesse, ce mot si bon; et comme tu ne me le répètes plus si souvent qu’autrefois, je suis obligée de le demander, de l’implorer, de le mendier.

—Eh bien oui, je t’aime! Mais parlons d’autre chose, je t’en supplie!

—Oh! que tu es dur!

—Mais non, je ne suis pas dur. Seulement... seulement, tu ne comprends pas... tu ne comprends pas que...

—Oh oui! Je comprends bien que tu ne m’aimes plus. Si tu savais comme je souffre!

—Voyons, Christiane, je t’en conjure, ne me rends pas nerveux. Si tu savais, toi, comme c’est maladroit ce que tu fais là.

—Oh! si tu m’aimais, tu ne parlerais pas ainsi.

—Mais, sacrebleu, si je ne t’aimais plus je ne serais point venu.

—Écoute. Tu m’appartiens, maintenant, tu es à moi, et je suis à toi. Il y a entre nous cette attache d’une vie naissante que rien ne brise; mais promets-moi que si tu ne m’aimais plus, un jour, plus tard, tu me le dirais?

—Oui, je te le promets.

—Tu me le jures?

—Je te le jure.

—Mais alors, tout de même, nous resterions amis, n’est-ce pas?

—Certainement, que nous resterions amis.

—Le jour où tu ne m’aimeras plus d’amour tu viendras me trouver, et tu me diras: «Ma petite Christiane, je t’aime bien, mais ce n’est plus la même chose. Soyons amis, là, rien qu’amis.»

—C’est entendu, je te le promets.

—Tu me le jures?

—Je te le jure.

—N’importe, j’aurai bien du chagrin! Comme tu m’adorais l’an dernier!

Une voix cria derrière eux:

—Madame la duchesse de Ramas Aldavarra!

Elle venait en voisine, car Christiane recevait, tous les soirs, les principaux baigneurs, comme reçoivent les princes en leurs royaumes.

Le docteur Mazelli suivait la belle Espagnole avec des airs souriants et soumis. Les deux femmes se serrèrent la main, s’assirent et se mirent à causer.

Andermatt appelait Paul:

—Mon cher ami, venez donc, Mlle Oriol fait les cartes admirablement, elle m’a dit des choses surprenantes.

Il le prit par le bras et ajouta:

—Quel drôle d’être vous êtes, vous! A Paris, nous ne vous voyons jamais, pas une fois par mois, malgré les instances de ma femme. Ici, il a fallu quinze lettres pour vous faire venir. Et depuis que vous êtes arrivé on dirait que vous perdez un million par jour, tant vous avez une tête désolée. Allons, cachez-vous une affaire qui vous chiffonne? On pourrait peut-être vous aider? Il faut nous le dire.

—Rien du tout, mon cher. Si je ne viens pas plus souvent vous voir, à Paris... C’est qu’à Paris, vous comprenez?...

—Parfaitement... je saisis. Mais ici, au moins, il faut être en train. Je vous prépare deux ou trois fêtes qui seront, je crois, très réussies.

On annonçait:

—Madame Barre et Monsieur le professeur Cloche.

Il entra avec sa fille, une jeune veuve, rousse et hardie. Puis, presque aussitôt le même valet cria:

—Monsieur le professeur Mas-Roussel.

Sa femme l’accompagnait, pâle, mûre, avec des bandeaux plats sur les tempes.

Le professeur Rémusot était parti la veille, après avoir acheté son chalet à des conditions exceptionnellement favorables, disait-on.

Les deux autres médecins auraient bien voulu connaître ces conditions, mais Andermatt répondait seulement:

—Oh, nous avons pris de petits arrangements avantageux pour tout le monde. Si vous désiriez l’imiter on verrait à s’entendre, on verrait... Quand vous serez décidé vous me préviendrez et alors nous causerons.

Le docteur Latonne apparut à son tour, puis le docteur Honorat, sans son épouse qu’il ne sortait pas.

Un bruit de voix maintenant emplissait le salon, une rumeur de causeries. Gontran ne quittait plus Louise Oriol, lui parlait sur l’épaule, et de temps en temps disait en riant à quiconque passait près de lui:

—C’est une ennemie dont je fais la conquête.

Mazelli s’était assis auprès de la fille du professeur Cloche. Depuis quelques jours il la suivait sans cesse; et elle recevait ses avances avec une audace provocante.

La duchesse ne le perdait point de vue, semblait irritée et frémissante. Tout à coup, elle se leva, traversa le salon, et rompant le tête-à-tête de son médecin avec la jolie rousse:

—Dites donc, Mazelli, nous allons rentrer. Je me sens un peu mal à l’aise.

Dès qu’ils furent sortis, Christiane, qui s’était rapprochée de Paul, lui dit:

—Pauvre femme! Elle doit tant souffrir!

Il demanda avec étourderie:

—Qui donc?

—La duchesse! Vous ne voyez pas comme elle est jalouse.

Il répondit brusquement:

—Si vous vous mettez à gémir sur tous les crampons, maintenant, vous n’êtes pas au bout de vos larmes.

Elle se détourna, prête à pleurer vraiment, tant elle le trouvait cruel, et, s’asseyant auprès de Charlotte Oriol qui demeurait seule, surprise, ne comprenant plus ce que faisait Gontran, elle lui dit sans que la fillette pénétrât le sens de ses paroles:

—Il y a des jours où l’on voudrait être mort.

Andermatt, au milieu des médecins, racontait le cas extraordinaire du père Clovis dont les jambes recommençaient à vivre. Il paraissait si convaincu que personne n’eût pu douter de sa bonne foi.

Depuis qu’il avait pénétré la ruse des paysans et du paralytique, compris qu’il s’était laissé duper et convaincre, l’année d’avant, par l’envie seule dont il était mordu de croire à l’efficacité des eaux, depuis surtout qu’il n’avait pu se débarrasser, sans payer, des plaintes redoutables du vieux, il en avait fait une réclame puissante et il en jouait à merveille.

Mazelli venait de rentrer, libre, après avoir reconduit sa cliente au logis.

Gontran le prit par le bras:

—Dites donc, beau docteur, un conseil. Laquelle préférez-vous des petites Oriol?

Le joli médecin lui souffla dans l’oreille:

—Pour coucher, la jeune; pour épouser, l’aînée.

Gontran riait:

—Tiens, nous sommes exactement du même avis. J’en suis ravi!

Puis allant à sa sœur qui causait toujours avec Charlotte:

—Tu ne sais pas? Je viens de décider que nous irions jeudi au puy de la Nugère. C’est le plus beau cratère de la chaîne. Tout le monde consent. C’est entendu.

Christiane murmura avec indifférence:

—Je veux bien tout ce que vous voudrez.

Mais le professeur Cloche, suivi de sa fille, venait prendre congé, et Mazelli, s’offrant à les reconduire, sortit derrière la jeune veuve.

Tous partirent en quelques minutes, car Christiane se couchait à onze heures.

Le marquis, Paul et Gontran accompagnèrent les petites Oriol. Gontran et Louise allaient devant, et Brétigny, quelques pas en arrière, sentait sur son bras trembler un peu le bras de Charlotte.

On se sépara en criant: «A jeudi, onze heures, pour déjeuner à l’hôtel.»

En revenant, ils rencontrèrent Andermatt retenu au coin du jardin par le professeur Mas-Roussel qui lui disait:

—Eh bien, si cela ne vous dérange pas, j’irai causer avec vous, demain matin, de cette petite affaire du chalet.

William se joignit aux jeunes gens pour rentrer, et se haussant à l’oreille de son beau-frère:

—Tous mes compliments, mon cher, vous avez été admirable.

Gontran, depuis deux ans, était harcelé par des besoins d’argent qui lui gâtaient l’existence. Tant qu’il avait mangé la fortune de sa mère, il s’était laissé vivre avec la nonchalance et l’indifférence héritées de son père, dans ce milieu de jeunes gens, riches, blasés et corrompus, qu’on cite dans les journaux chaque matin, qui sont du monde et y vont peu, et prennent à la fréquentation des femmes galantes des mœurs et des cœurs de filles.

Ils étaient une douzaine du même groupe qu’on retrouvait tous les soirs au même café, sur le boulevard, entre minuit et trois heures du matin. Fort élégants, toujours en habit et en gilet blanc, portant des boutons de chemise de vingt louis changés chaque mois et achetés chez les premiers bijoutiers, ils vivaient avec l’unique souci de s’amuser, de cueillir des femmes, de faire parler d’eux et de trouver de l’argent par tous les moyens possibles.

Comme ils ne savaient rien que les scandales de la veille, les échos des alcôves et des écuries, les duels et les histoires de jeux, tout l’horizon de leur pensée était fermé par ces murailles.

Ils avaient eu toutes les femmes cotées sur le marché galant, se les étaient passées, se les étaient cédées, se les étaient prêtées, et causaient entre eux de leurs mérites amoureux comme des qualités d’un cheval de courses. Ils fréquentaient aussi le monde bruyant et titré dont on parle, et dont les femmes, presque toutes, entretenaient des liaisons connues, sous l’œil indifférent, ou détourné, ou fermé, ou peu clairvoyant du mari; et ils les jugeaient, ces femmes, comme les autres, les confondaient dans leur estime, tout en établissant une légère différence due à la naissance et au rang social.

A force d’employer des ruses pour trouver l’argent nécessaire à leur vie, de tromper les usuriers, d’emprunter de tous côtés, d’éconduire les fournisseurs, de rire au nez du tailleur apportant tous les six mois une note grossie de trois mille francs, d’entendre les filles conter leurs roueries de femelles avides, de voir tricher dans les cercles, de se savoir, de se sentir volés eux-mêmes par tout le monde, par les domestiques, les marchands, les grands restaurateurs et autres, de connaître et de mettre la main dans certains tripotages de bourse ou d’affaires louches pour en tirer quelques louis, leur sens moral s’était émoussé, s’était usé, et leur seul point d’honneur consistait à se battre en duel dès qu’ils se sentaient soupçonnés de toutes les choses dont ils étaient capables ou coupables.

Tous, ou presque tous devaient finir, au bout de quelques ans de cette existence, par un mariage riche, ou par un scandale, ou par un suicide, ou par une disparition mystérieuse, aussi complète que la mort.

Mais ils comptaient sur le mariage riche. Les uns espéraient en leur famille pour le leur procurer, les autres cherchaient eux-mêmes sans qu’il y parût, et avaient des listes d’héritières comme on a des listes de maisons à vendre. Ils épiaient surtout les exotiques, les Américaines du Nord et du Sud qu’ils éblouiraient par leur chic, par leur renom de viveurs, par le bruit de leurs succès et l’élégance de leur personne. Et leurs fournisseurs aussi comptaient sur le mariage riche.

Mais cette chasse à la fille bien dotée pouvait être longue. En tout cas, elle exigeait des recherches, du travail de séduction, des fatigues, des visites, toute une mise en œuvre d’énergie dont Gontran, insouciant par nature, demeurait tout à fait incapable.

Depuis longtemps, il se disait, sentant chaque jour davantage les souffrances du manque d’argent: «Il faut pourtant que j’avise.» Mais il n’avisait pas, et ne trouvait rien.

Il en était réduit à la poursuite ingénieuse de la petite somme, à tous les procédés douteux des gens à bout de ressources, et, pour finir, aux longs séjours dans la famille, quand Andermatt lui avait tout à coup suggéré l’idée d’épouser une des jeunes Oriol.

Il s’était tu d’abord, par prudence, bien que la jeune fille lui parût, à première vue, trop au-dessous de lui pour consentir à cette mésalliance. Mais quelques minutes de réflexion avaient bien vite modifié son avis, et il s’était aussitôt décidé à faire sa cour en plaisantant, une cour de ville d’eaux, qui ne le compromettrait pas et lui permettrait de reculer.

Connaissant admirablement son beau-frère, il savait que cette proposition avait dû être longuement réfléchie, pesée et préparée par lui, que dans sa bouche elle valait un gros prix, difficile à trouver ailleurs.

Nulle peine à prendre en outre, se baisser et ramasser une jolie fille, car la cadette lui plaisait beaucoup, et il s’était dit souvent qu’elle pourrait être fort agréable à rencontrer plus tard.

Il avait donc choisi Charlotte Oriol, et, en peu de temps, l’avait amenée au point nécessaire pour qu’une demande régulière pût être faite.

Or, le père donnant à son autre fille la dot convoitée par Andermatt, Gontran avait dû ou renoncer à ce mariage, ou se retourner vers l’aînée.

Son mécontentement avait été vif, et il avait songé, dans les premiers moments, à envoyer au diable son beau-frère et à rester garçon, jusqu’à nouvelle occasion.

Mais il se trouvait justement alors tout à fait à sec, tellement à sec qu’il avait dû demander pour sa partie du Casino, vingt-cinq louis à Paul, après beaucoup d’autres, jamais rendus. Et puis, il faudrait la chercher, cette femme, la trouver, la séduire. Il aurait peut-être à lutter contre une famille hostile, tandis que sans changer de place, avec quelques jours de soins et de galanterie, il prendrait l’aînée des Oriol comme il avait su conquérir la cadette. Il s’assurait ainsi dans son beau-frère un banquier qu’il rendrait toujours responsable, à qui il pourrait faire d’éternels reproches, et dont la caisse lui resterait ouverte.

Quant à sa femme, il la conduirait à Paris, en la présentant comme la fille de l’associé d’Andermatt. Elle portait d’ailleurs le nom de la ville d’eaux, où il ne la ramènerait jamais! jamais! jamais! en vertu de ce principe que les fleuves ne remontent pas à leur source. Elle était bien de figure et de tournure, assez distinguée pour le devenir tout à fait, assez intelligente pour comprendre le monde, pour s’y tenir, y faire figure, même lui faire honneur. On dirait: «Ce farceur-là a épousé une belle fille dont il a l’air de se moquer pas mal», et il s’en moquerait pas mal, en effet, car il comptait reprendre à côté d’elle sa vie de garçon, avec de l’argent dans ses poches.

Il s’était donc retourné vers Louise Oriol, et profitant sans le savoir de la jalousie éveillée dans le cœur ombrageux de la jeune fille, avait excité en elle une coquetterie encore endormie, et un désir vague de prendre à sa sœur ce bel amoureux qu’on appelait: «Monsieur le comte».

Elle ne s’était point dit cela, elle n’avait ni réfléchi, ni combiné, surprise par sa rencontre et par leur enlèvement. Mais en le voyant empressé et galant, elle avait senti, à son allure, à ses regards, à toute son attitude, qu’il n’était point amoureux de Charlotte, et, sans chercher à voir plus loin, elle se sentait heureuse, joyeuse, presque victorieuse, en se couchant.

On hésita longtemps, le jeudi suivant, avant de partir pour le puy de la Nugère. Le ciel sombre et l’air lourd faisaient craindre la pluie. Mais Gontran insista si fort qu’il entraîna les indécis.

Le déjeuner avait été triste. Christiane et Paul s’étaient querellés la veille sans cause apparente. Andermatt avait peur que le mariage de Gontran ne se fît pas, car le père Oriol avait parlé de lui en termes ambigus, le matin même. Gontran, prévenu, était furieux et résolu à réussir. Charlotte, qui pressentait le triomphe de sa sœur, sans rien comprendre à ce revirement, voulait absolument rester au village. On la décida, non sans peine, à venir.

L’arche de Noé emporta donc ses passagers ordinaires, au grand complet, vers le haut plateau qui domine Volvic.

Louise Oriol, devenue brusquement loquace, faisait les honneurs de la route. Elle expliqua comment la pierre de Volvic, qui n’est autre chose que la lave des puys environnants, a servi à construire toutes les églises et toutes les maisons du pays, ce qui donne aux villes d’Auvergne l’air sombre et charbonneux qu’elles ont. Elle montra les chantiers où l’on taille cette pierre, indiqua la coulée exploitée comme une carrière, d’où on extrait la lave brute, et fit admirer, debout sur un sommet et planant au-dessus de Volvic, l’immense Vierge noire qui protège la cité.

Puis on monta vers le plateau supérieur, bosselé de volcans anciens. Les chevaux allaient au pas sur la route longue et pénible. De beaux bois verts bordaient le chemin. Et personne ne parlait plus.

Christiane songeait à Tazenat. C’était la même voiture! c’étaient les mêmes êtres, mais ce n’étaient plus les mêmes cœurs! Tout semblait pareil... et pourtant?... pourtant?... Qu’était-il donc arrivé? Presque rien!... Un peu d’amour de plus chez elle!... un peu d’amour de moins chez lui!... presque rien!... la différence du désir qui naît au désir qui meurt!... presque rien!... l’invisible déchirure que la lassitude fait aux tendresses!... oh! presque rien, presque rien!... et le regard des yeux changé, parce que les mêmes yeux ne voient plus de même le même visage!... Qu’est-ce qu’un regard?... Presque rien!

Le cocher s’arrêta et dit:

—C’est ici, à droite, par ce sentier, dans le bois. Vous n’avez qu’à le suivre pour arriver.

Tous descendirent, excepté le marquis, qui trouvait le temps trop chaud. Louise et Gontran partirent en avant et Charlotte demeura derrière, avec Paul et Christiane, qui pouvait à peine marcher. Le chemin leur parut long, à travers le bois, puis ils arrivèrent sur une crête couverte de hautes herbes et qui conduisait, en montant toujours, aux bords de l’ancien cratère.

Louise et Gontran, arrêtés au faîte, grands et minces tous deux, avaient l’air debout dans les nuages.

Quand on les eut rejoints, l’âme exaltée de Paul Brétigny eut un élan de lyrisme.

Autour d’eux, derrière eux, à droite, à gauche, ils étaient entourés de cônes étranges, décapités, les uns élancés, les autres écrasés, mais tous gardant leur bizarre physionomie de volcans morts. Ces lourds tronçons de montagnes à cime plate s’élevaient du sud à l’ouest, sur un immense plateau d’aspect désolé qui, haut lui-même de mille mètres au-dessus de la Limagne, la dominait à perte de vue vers l’est et le nord, jusqu’à l’invisible horizon, toujours voilé, toujours bleuâtre.

Le puy de Dôme, à droite, dépassait tous ses frères, soixante-dix à quatre-vingts cratères endormis à présent. Plus loin, les puys de Gravenoire, de Crouel, de la Pedge, de Sault, de Noschamps, de la Vache. Plus près, le puy du Pariou, le puy de Côme, les puys de Jumes, de Tressoux, de Louchadière: un énorme cimetière de volcans.

Les jeunes gens regardaient cela stupéfaits. A leurs pieds se creusait le premier cratère de la Nugère, profonde cuve de gazon au fond de laquelle on voyait encore trois énormes blocs de lave brune, soulevés par le dernier souffle du monstre, puis retombés dans sa gueule expirante, et restés là, depuis des siècles et des siècles, pour toujours.

Gontran cria:

—Moi, je vais au fond. Je veux voir comment ça rend l’âme, ces bêtes-là. Allons, mesdemoiselles, une petite course sur la pente. Et, saisissant le bras de Louise, il l’entraîna. Charlotte les suivit, courant derrière eux; puis soudain elle s’arrêta, les regarda fuir, enlacés et bondissants, et, se retournant brusquement, elle remonta vers Christiane et Paul assis sur l’herbe au sommet de la descente. Quand elle les eut rejoints elle tomba sur les genoux et, cachant sa figure dans la robe de la jeune femme, elle se mit à sangloter.

Christiane, qui avait compris, et que tous les chagrins des autres transperçaient depuis quelque temps comme des blessures faites à elle-même, lui jeta ses bras sur le cou et, gagnée aussi par les larmes, elle murmura:

—Pauvre petite, pauvre petite!

L’enfant pleurait toujours, prosternée, la tête cachée et, de ses mains tombées à terre, elle arrachait l’herbe d’un geste inconscient.

Brétigny s’était levé pour ne pas paraître avoir vu, mais cette misère de fillette, cette détresse d’innocente l’emplirent brusquement d’indignation contre Gontran. Lui, que l’angoisse profonde de Christiane exaspérait, fut touché jusqu’au fond du cœur par cette première désillusion de gamine.

Il revint et, s’agenouillant à son tour pour lui parler:

—Voyons, calmez-vous, je vous en supplie. Ils vont remonter, calmez-vous. Il ne faut pas qu’on vous voie pleurer.

Elle se redressa effarée par cette idée que sa sœur pourrait la retrouver avec des larmes dans les yeux. Sa gorge restait pleine de sanglots qu’elle retenait, qu’elle dévorait, qui rentraient en son cœur pour le rendre plus gros de peine. Elle balbutiait:

—Oui... oui... c’est fini... ce n’est rien... c’est fini... Tenez... on ne voit plus... n’est-ce pas?... on ne voit plus.

Christiane lui essuyait les joues avec son mouchoir, puis le passait aussi sur les siennes. Elle dit à Paul:

—Allez donc voir ce qu’ils font. On ne les aperçoit plus. Ils ont disparu sous les blocs de lave. Moi je vais garder cette petite et la consoler.

Brétigny s’était relevé et, la voix tremblante:

—J’y vais... et je les ramène, mais il aura affaire à moi... votre frère... aujourd’hui même... et il m’expliquera sa conduite inqualifiable après ce qu’il nous a dit l’autre jour.

Il se mit à descendre en courant vers le centre du cratère.

Gontran, entraînant Louise, l’avait lancée de toute sa force sur le rapide versant du grand trou, afin de la retenir, de la soutenir, de lui faire perdre haleine, de l’étourdir et de l’effrayer. Elle, emportée par son élan, essayait de l’arrêter, balbutiait:

—Oh! pas si vite... je vais tomber... mais vous êtes fou... je vais tomber!...

Ils vinrent heurter les blocs de lave et demeurèrent debout, essoufflés tous deux. Puis ils en firent le tour, regardant de larges crevasses formant dessous une sorte de caverne à double issue.

Lorsque le volcan, à bout de vie, avait rejeté cette dernière écume, ne pouvant la lancer au ciel comme autrefois, il l’avait crachée, épaissie, à moitié froide, et elle s’était figée sur ses lèvres moribondes.

—Faut entrer là-dessous, dit Gontran.

Et il poussa devant lui la jeune fille. Puis, dès qu’ils furent dans la grotte:

—Eh bien, mademoiselle, voici le moment de vous faire une déclaration.

Elle fut stupéfaite:

—Une déclaration... à moi!

—Mais oui, en quatre mots: Je vous trouve charmante.

—C’est à ma sœur qu’il faut dire ça.

—Oh! Vous savez bien que je ne fais pas de déclaration à votre sœur.

—Allons donc.

—Voyons, vous ne seriez pas femme si vous n’aviez point compris que je me suis montré galant auprès d’elle pour voir ce que vous en penseriez!... et quelle figure vous me feriez!... Vous m’avez fait une figure furieuse. Oh! que j’ai été content! Alors j’ai tâché de vous montrer, avec tous les égards possibles, ce que je pensais de vous!...

On ne lui avait jamais parlé ainsi. Elle se sentait confuse et ravie, le cœur plein de joie et d’orgueil.

Il reprit:

—Je sais bien que j’ai été vilain pour votre petite sœur. Tant pis. Elle ne s’y est pas trompée, elle, allez. Vous voyez qu’elle est restée sur la côte, qu’elle n’a pas voulu nous suivre... Oh! elle a compris, elle a compris!...

Il avait saisi une des mains de Louise Oriol et il lui baisa le bout des doigts doucement, galamment, et en murmurant:

—Comme vous êtes gentille! Comme vous êtes gentille!

Elle, appuyée contre la paroi de lave, écoutait son cœur battre d’émotion, sans rien dire. La pensée, la seule qui flottait en son esprit troublé était une pensée de triomphe: elle avait vaincu sa sœur.

Mais une ombre apparut à l’entrée de la grotte. Paul Brétigny les regardait. Gontran laissa retomber d’une façon naturelle la petite main qu’il tenait sur ses lèvres et il dit:

—Tiens, te voici... Tu es seul?

—Oui. On s’est étonné de vous voir disparaître là-dessous.

—Eh bien nous revenons, mon cher. Nous regardions ça. Est-ce assez curieux?

Louise, rouge jusqu’aux tempes, sortit la première et se mit à remonter la pente, suivie par les deux jeunes gens qui parlaient bas derrière elle.

Christiane et Charlotte les regardaient venir et les attendaient, la main dans la main.

On retourna vers la voiture où le marquis était resté; et l’arche de Noé repartit pour Enval.

Tout à coup, au milieu d’une petite forêt de pins, le landau s’arrêta et le cocher se mit à jurer; un vieil âne mort barrait la route.

Tout le monde le voulut voir et descendit. Il était étendu sur la poussière noirâtre, sombre lui-même, et tellement maigre que sa peau, usée à la saillie des os, semblait au moment d’être crevée par eux si la bête n’avait point rendu le dernier soupir. Toute la carcasse se dessinait sous le poil rongé de ses côtes, et sa tête avait l’air énorme, une pauvre tête aux yeux clos, tranquille sur son lit de pierre broyée, si tranquille, si morte qu’elle paraissait heureuse et surprise de ce repos nouveau. Ses grandes oreilles, molles à présent, gisaient comme des loques. Deux plaies vives à ses genoux disaient qu’il était tombé souvent, ce jour-là même, avant de s’abattre pour la dernière fois; et une autre plaie sur le flanc indiquait la place où son maître, depuis des années et des années, le piquait avec une pointe de fer fixée au bout d’un bâton pour hâter sa marche alourdie.

Le cocher, l’ayant pris par les jambes de derrière, le traînait vers un fossé; et le cou s’allongea comme pour braire encore, pour pousser une dernière plainte. Quand il fut sur l’herbe, l’homme, furieux, murmura:

—Quelles brutes de laisser ça au milieu de la route.

Personne autre n’avait parlé; on remonta dans la voiture.

Christiane, navrée, bouleversée, voyait toute cette misérable vie d’animal finie au bord d’un chemin: le petit bourricot joyeux, à grosse tête où luisaient de gros yeux, comique et bon enfant, avec ses poils rudes et ses hautes oreilles, gambadant, libre encore, dans les jambes de sa mère, puis la première charrette, la première montée, les premiers coups! et puis, et puis l’incessante et terrible marche par les interminables routes! les coups! les coups! les charges trop lourdes, les soleils accablants, et pour nourriture un peu de paille, un peu de foin, quelques branchages, et la tentation des prairies vertes tout le long des durs chemins!

Et puis encore, l’âge venant, la pointe de fer pour remplacer la souple baguette, et le martyre affreux de la bête usée, essoufflée, meurtrie, traînant toujours des fardeaux exagérés, et souffrant dans tous ses membres, dans tout son vieux corps, râpé comme un habit de mendiant. Et puis la mort, la mort bienfaisante à trois pas de l’herbe du fossé, où la traîne, en jurant, un homme qui passe, pour dégager la route.

Christiane, pour la première fois, comprit la misère des créatures esclaves; et la mort aussi lui apparut comme une chose bien bonne par moments.

Tout à coup ils passèrent devant une petite charrette qu’un homme presque nu, une femme en guenilles et un chien décharné traînaient, exténués de fatigue.

On les voyait suer et haleter. Le chien, la langue tirée, maigre et galeux, était attaché entre les roues. Dans cette charrette, du bois ramassé partout, volé sans doute, des racines, des souches, des branchages brisés qui semblaient cacher d’autres choses; puis, sur ces branches, des loques et, sur ces loques, un enfant, rien qu’une tête sortant de haillons gris, une boule ronde avec deux yeux, un nez, une bouche!

C’était une famille, cela, une famille humaine! L’âne avait succombé aux fatigues, et l’homme, sans pitié pour le serviteur mort, sans le pousser même jusqu’à l’ornière, l’avait laissé en plein chemin, devant les voitures qui viendraient. Puis, s’attelant à son tour avec sa femme dans les brancards vides, ils s’étaient mis à tirer comme tirait la bête tout à l’heure. Ils allaient! Où? Quoi faire? Avaient-ils même quelques sous? Cette voiture... la traîneraient-ils toujours, ne pouvant acheter un autre animal? De quoi vivraient-ils? Où s’arrêteraient-ils? Ils mourraient probablement comme était mort leur bourricot.

Étaient-ils mariés, ces gueux; ou seulement accouplés? Et leur enfant ferait comme eux, cette petite brute encore informe, cachée sous des linges sordides.

Elle songeait à tout cela, Christiane, et des choses nouvelles surgissaient au fond de son âme effarée. Elle entrevoyait la misère des pauvres.

Gontran dit soudain:

—Je ne sais pas pourquoi, mais je trouverais délicieux de dîner tous ensemble, ce soir, au Café Anglais. Le boulevard me ferait plaisir à voir.

Et le marquis murmura:

—Bah! on est bien ici. Le nouvel hôtel vaut beaucoup mieux que l’ancien.

On passait devant Tournoël. Un souvenir fit battre le cœur de Christiane, en reconnaissant un châtaignier. Elle regarda Paul qui avait fermé les yeux et ne vit point son humble appel.

Bientôt on aperçut deux hommes devant la voiture, deux vignerons revenant du travail, portant la binette sur l’épaule et marchant du long pas fatigué des ouvriers.

Les petites Oriol rougirent jusqu’aux tempes. C’étaient leur père et leur frère, qui retournaient aux vignes comme jadis, passaient des jours à suer sur la terre qui les avait enrichis, et courbés, la croupe au soleil, la retournaient du matin au soir pendant que les belles redingotes, pliées avec soin, se reposaient dans la commode, et les grands chapeaux dans une armoire.

Les deux paysans saluèrent avec un sourire d’amitié tandis que toutes les mains dans le landau répondaient à leur bonsoir.

Dès qu’on fut revenu, comme Gontran descendait de l’arche pour monter au Casino, Brétigny l’accompagna, et, l’arrêtant dès les premiers pas:

—Écoute, mon cher, ce que tu fais n’est pas bien et j’ai promis à ta sœur de t’en parler.

—Me parler de quoi?

—De ta façon d’agir depuis quelques jours.

Gontran avait pris son air impertinent:

—D’agir? Envers qui?

—Envers cette petite que tu lâches salement.

—Tu trouves?

—Oui, je trouve... et j’ai raison de le trouver ainsi.

—Bah! te voici devenu bien scrupuleux au sujet des lâchages.

—Eh, mon cher, il ne s’agit pas d’une gueuse ici, mais d’une jeune fille.

—Je le sais bien, aussi n’ai-je pas couché avec elle. La différence est très marquée.

Ils s’étaient remis à marcher, côte à côte. L’allure de Gontran exaspérait Paul qui reprit:

—Si je n’étais pas ton ami, je te dirais des choses très dures.

—Et moi je ne te les laisserais pas dire.

—Voyons, écoute, mon cher, cette enfant me fait pitié. Elle pleurait tantôt.

—Bah! elle pleurait? Tiens, ça me flatte!

—Voyons, ne plaisante pas. Que comptes-tu faire?

—Moi? Rien.

—Voyons, tu t’es avancé avec elle jusqu’à la compromettre. Tu nous disais l’autre jour à ta sœur et à moi que tu pensais à l’épouser...

Gontran s’arrêta, et avec un ton railleur où perçait une menace:

—Ma sœur et toi feriez mieux de ne pas vous occuper des amourettes des autres. Je vous ai dit que cette fille me plaisait assez et que s’il m’arrivait de l’épouser je ferais un acte sage et raisonnable. Voilà tout. Or il se trouve qu’aujourd’hui l’aînée me plaît davantage! J’ai changé d’avis. Cela arrive à tout le monde.

Puis, le regardant en pleine figure:

—Qu’est-ce que tu fais, toi, quand une femme cesse de te plaire? La ménages-tu?

Surpris, Paul Brétigny cherchait à pénétrer le sens profond, le sens caché de ces paroles. Un peu de fièvre aussi lui montait à la tête; il dit violemment:

—Encore une fois il ne s’agit ni d’une drôlesse, ni d’une femme mariée, mais d’une jeune fille que tu as trompée, sinon par des promesses, du moins par tes allures. Cela n’est, entends-tu, ni d’un galant homme!... ni d’un honnête homme!...

Gontran, pâle, la voix cassante, l’interrompit:

—Tais-toi!... Tu en as déjà trop dit... et j’en ai trop entendu... A mon tour, si je n’étais pas ton ami je... je te ferais voir que j’ai l’humeur courte. Un mot de plus et c’est fini entre nous, pour toujours.

Puis, pesant ses paroles, lentement, et les lui jetant au visage:

—Je n’ai pas d’explications à te donner... j’en pourrais avoir plutôt à te demander... Ce qui n’est ni d’un galant homme, ni d’un honnête homme, c’est une sorte d’indélicatesse... qui peut avoir bien des formes... dont l’amitié devrait garder certaines gens... et que l’amour n’excuse pas...

Soudain, changeant de ton, et badinant presque:

—Quant à cette petite Charlotte, si elle t’attendrit et si elle te plaît, prends-la, et épouse-la. Le mariage est souvent une solution dans les cas difficiles. C’est une solution et une place forte dans laquelle on se barricade contre les désespoirs tenaces... Elle est jolie et riche!... Il faudra bien que tu finisses par cet accident-là!... Ce serait amusant de nous marier, ici, le même jour, car moi j’épouserai l’aînée. Je te le dis en secret, ne le répète pas encore... Maintenant, n’oublie point que tu as le droit, moins que personne, toi, de parler jamais de probité sentimentale et de scrupules d’affection. Et maintenant retourne à tes affaires. Je vais aux miennes. Bonsoir.

Et changeant brusquement de chemin il descendit vers le village. Paul Brétigny, l’esprit hésitant et le cœur troublé, revint à pas lents vers l’hôtel du Mont-Oriol.

Il cherchait à bien comprendre, à se rappeler chaque mot, pour en déterminer le sens, et il s’étonnait des détours secrets, inavouables et honteux que peuvent cacher certaines âmes.

Quand Christiane l’interrogea:

—Que vous a répondu Gontran?

Il balbutia:

—Mon Dieu, il... il préfère l’aînée, à présent... Je crois même qu’il veut l’épouser... Et devant mes reproches un peu vifs, il m’a fermé la bouche par des allusions... inquiétantes... pour nous deux.

Christiane s’abattit sur une chaise en murmurant:

—Oh! mon Dieu!... Mon Dieu!...

Mais comme Gontran justement entrait, car le dîner venait de sonner, il la baisa gaiement au front en demandant:

—Eh bien, petite sœur, comment vas-tu? N’es-tu point trop fatiguée?

Puis il serra la main de Paul, et se tournant vers Andermatt venu derrière lui:

—Dites donc, perle des beaux-frères, des maris et des amis, pouvez-vous me dire au juste ce que ça vaut un vieil âne mort, sur une route?

IV

ANDERMATT et le docteur Latonne se promenaient devant le Casino, sur la terrasse ornée de vases en simili-marbre.

—Il ne me salue même plus, disait le médecin, parlant de son confrère Bonnefille, il est là-bas, dans son trou comme un sanglier. Je crois qu’il empoisonnerait nos sources, s’il pouvait.

Andermatt, les mains derrière le dos, le chapeau, un petit chapeau melon en feutre gris rejeté sur la nuque et laissant deviner la calvitie du front, songeait profondément. Il dit enfin:

—Oh! dans trois mois la Société aura couché les pouces. Nous en sommes à dix mille francs près. C’est ce misérable Bonnefille qui les excite contre moi et qui leur fait croire que je céderai. Mais il se trompe.

Le nouvel inspecteur reprit:

—Vous savez qu’ils ont fermé leur Casino depuis hier. Ils n’avaient plus personne.

—Oui, je le sais, mais nous n’avons pas assez de monde ici, nous. On reste trop dans les hôtels; et dans les hôtels on s’ennuie, mon cher. Il faut amuser les baigneurs, les distraire, leur faire trouver trop courte la saison. Ceux de notre hôtel Mont-Oriol viennent tous les soirs, parce qu’ils sont tout près, mais les autres hésitent et restent chez eux. C’est une question de routes, pas autre chose. Le succès tient toujours à des causes imperceptibles qu’on doit savoir découvrir. Il faut que les chemins conduisant à un lieu de plaisir soient eux-mêmes un plaisir, le commencement de l’agrément qu’on aura tout à l’heure.

Les voies menant ici sont mauvaises, pierreuses, dures, elles fatiguent. Quand une route allant quelque part où on désire vaguement se rendre est douce, large, ombragée pendant le jour, facile et peu montante pour le soir, on la choisit fatalement, de préférence aux autres. Si vous saviez comme le corps garde le souvenir de mille choses que l’esprit n’a pas pris la peine de retenir! Je crois que la mémoire des animaux est faite ainsi! Avez-vous eu trop chaud en vous rendant à tel endroit, vous êtes-vous lassé les pieds sur les cailloux mal écrasés, avez-vous trouvé une montée trop rude, pendant même que vous pensiez à autre chose, vous éprouverez pour retourner à ce lieu-là une répugnance physique invincible. Vous causiez avec un ami, vous n’avez rien remarqué des légers ennuis de la marche, vous n’avez rien regardé, rien noté; mais vos jambes, vos muscles, vos poumons, votre corps tout entier n’ont pas oublié eux, et ils disent à l’esprit, quand l’esprit veut les reconduire par la même route: «Non, je n’irai pas, j’y ai trop souffert.» Et l’esprit obéit à ce refus sans le discuter, subissant ce langage muet des compagnons qui le portent.

Donc il nous faut de beaux chemins, cela revient à dire qu’il me faut les terres de cette bourrique de père Oriol. Mais patience... Ah! à ce propos, Mas-Roussel est devenu propriétaire de son chalet aux mêmes conditions que Rémusot. C’est un petit sacrifice dont il nous dédommagera largement. Tâchez donc de savoir au juste les intentions de Cloche.

—Il fera comme les autres, dit le médecin. Mais il y a encore une chose à laquelle j’ai pensé depuis quelques jours et que nous avons complètement oubliée; c’est le bulletin météorologique.

—Quel bulletin météorologique?

—Dans les grands journaux de Paris! C’est indispensable, cela! Il faut que la température d’une station thermale soit meilleure, moins variable, plus régulièrement tempérée que celle des stations voisines et rivales. Vous prendrez un abonnement au Bulletin météorologique dans les principaux organes de l’opinion et j’enverrai tous les soirs, par télégraphe, la situation atmosphérique. Je la ferai telle que la moyenne constatée en fin d’année soit supérieure aux meilleures moyennes des environs. La première chose qui nous saute aux yeux, en ouvrant les grands journaux, c’est la température de Vichy, de Royat, du Mont-Dore, de Châtel-Guyon, etc., etc., pendant la saison d’été, et, pendant la saison d’hiver, la température de Cannes, Menton, Nice, Saint-Raphaël. Il doit faire toujours chaud et toujours beau, dans ces pays-là, mon cher directeur, afin que le Parisien se dise: «Cristi, ont-ils de la chance, ceux qui vont là-bas!»

Andermatt s’écria:

—Sacrebleu! vous avez raison. Comment n’ai-je pas pensé à cela? Je vais m’en occuper aujourd’hui même. En fait de choses utiles, avez-vous écrit aux professeurs de Larenard et Pascalis? En voilà deux que je voudrais bien avoir ici.

—Inabordables, mon cher président... à moins.., à moins qu’ils ne s’assurent par eux-mêmes, après beaucoup d’expériences, que nos eaux sont excellentes... Mais auprès d’eux vous ne ferez rien par persuasion... anticipée.

Ils passaient devant Paul et Gontran, venus pour prendre le café après leur déjeuner. D’autres baigneurs arrivaient, des hommes surtout, car les femmes, en sortant de table, montent toujours une heure ou deux dans leurs chambres. Petrus Martel surveillait ses garçons, criait: «Un kummel, une fine, une anisette», de la même voix roulante et profonde qu’il prendrait une heure plus tard, pour diriger la répétition et donner le ton à la jeune première.

Andermatt s’arrêta quelques instants à causer avec les deux jeunes gens, puis il reprit sa promenade aux côtés de l’inspecteur.

Gontran, les jambes croisées, les bras croisés, renversé sur sa chaise, la nuque appuyée au dossier, les yeux et le cigare au ciel, fumait, plongé dans un bonheur parfait.

Tout à coup, il demanda:

—Veux-tu faire un tour, tout à l’heure, au vallon de Sans-Souci? Les petites y seront.

Paul hésita, puis, après quelque réflexion:

—Oui, je le veux bien.

Puis il ajouta:

—Ça va, ton affaire?

—Parbleu! Oh! je la tiens: elle n’échappera pas, à présent.

Gontran avait pris maintenant son ami pour confident, et lui contait, jour par jour, ses progrès et ses avantages. Il le faisait même assister, en complice, à ses rendez-vous, car il avait obtenu, d’une façon fort ingénieuse, des rendez-vous de Louise Oriol.

Après la promenade au puy de la Nugère, Christiane, mettant fin aux excursions, ne sortait plus guère et rendait difficiles les rencontres.

Le frère, troublé d’abord par cette attitude de sa sœur, avait cherché les moyens de se tirer de cet embarras.

Habitué aux mœurs de Paris, où les femmes sont considérées, par les hommes de son espèce, comme un gibier dont la chasse est souvent difficile, il avait usé, jadis, de bien des ruses pour approcher de celles qu’il convoitait. Il avait su, mieux que personne, employer les intermédiaires, découvrir les complaisances intéressées et juger d’un coup d’œil, ceux ou celles qui favoriseraient ses intentions.

Le secours inconscient de Christiane venant soudain à lui manquer, il avait cherché autour de lui le trait d’union nécessaire, la «nature souple», suivant son mot, qui remplacerait sa sœur; et son choix s’était arrêté bien vite sur la femme du docteur Honorat. Beaucoup de raisons la désignaient. Son mari d’abord, très lié avec les Oriol, soignait cette famille depuis vingt ans. Il avait vu naître les enfants, dînait chez eux tous les dimanches, et les recevait à sa table tous les mardis. La femme, une grosse et vieille demi-dame, prétentieuse, facile à conquérir par la vanité, devait prêter ses deux mains à tout désir du comte de Ravenel, dont le beau-frère possédait l’établissement du Mont-Oriol.

Gontran, d’ailleurs, qui s’y connaissait en proxénètes, avait jugé celle-là très bien douée par la nature, rien qu’à la voir passer dans la rue. Elle en a le physique, pensait-il, et quand on a le physique d’un emploi, on en a l’âme.

Donc il était entré chez elle, un jour, en reconduisant le mari jusqu’à sa porte. Il s’était assis, avait causé, complimenté la dame, et comme l’heure du dîner sonnait, il avait dit en se levant:

—Ça sent fort bon chez vous. Vous faites de meilleure cuisine qu’à l’hôtel.

Mme Honorat, gonflée d’orgueil, balbutia:

—Mon Dieu... si j’osais... si j’osais, monsieur le comte...

—Si vous osiez quoi, chère madame?

—Vous prier de partager notre modeste repas.

—Ma foi... ma foi... je dirais oui.

Le docteur, inquiet, murmura:

—Mais nous n’avons rien, rien: le pot-au-feu, le bœuf, une poule, voilà tout.

Gontran riait:

—Ça me suffit, j’accepte.

Et il avait dîné chez le ménage Honorat. La grosse femme se levait, allait saisir les plats entre les mains de la bonne, pour que celle-ci ne répandît point de sauce sur la nappe, et malgré les impatiences de son mari, faisait tout le service elle-même.

Le comte l’avait félicitée sur sa cuisine, sur sa maison, sur sa bonne grâce, et il l’avait laissée enflammée d’enthousiasme.

Il était revenu faire sa visite de digestion, s’était laissé inviter de nouveau, et il entrait maintenant sans cesse chez Mme Honorat, où les petites Oriol venaient aussi à tout moment, depuis beaucoup d’années, en voisines et en amies.

Il passait donc là des heures entre les trois femmes, aimable pour les deux sœurs, mais accentuant bien de jour en jour sa préférence marquée pour Louise.

La jalousie née entre elles, dès qu’il s’était montré galant auprès de Charlotte, prenait des allures de guerre haineuse du côté de l’aînée, et de dédain du côté de la cadette. Louise, avec son air réservé, mettait, dans ses réticences et ses manières contenues vis-à-vis de Gontran, plus de coquetteries et d’avances que n’avait fait l’autre, auparavant, avec tout son abandon libre et joyeux. Charlotte, blessée au cœur, cachait sa peine par orgueil, semblait ne rien voir, ne rien comprendre, et continuait à venir avec une belle indifférence apparente à toutes ces rencontres chez Mme Honorat. Elle ne voulait pas rester chez elle, de crainte qu’on pensât qu’elle souffrait, qu’elle pleurait, qu’elle cédait la place à sa sœur.

Gontran, trop fier de sa malice pour la cacher, n’avait pu s’empêcher de la conter à Paul. Et Paul, la trouvant drôle, s’était mis à rire. Il s’était promis d’ailleurs, depuis les phrases ambiguës de son camarade, de ne plus se mêler de ses affaires, et souvent il se demandait avec inquiétude: «Sait-il quelque chose de Christiane et de moi?»

Il connaissait trop Gontran pour ne pas le croire capable de fermer les yeux sur une liaison de sa sœur. Mais alors, comment n’avait-il pas laissé comprendre plus tôt qu’il la devinait ou qu’il la savait? Gontran était en effet de ceux pour qui toute femme du monde doit avoir un amant ou des amants, de ceux pour qui la famille n’est qu’une société de secours mutuels, pour qui la morale est une attitude indispensable pour voiler les goûts divers que la nature a mis en nous, et pour qui l’honorabilité mondaine est la façade dont on doit cacher les aimables vices. S’il avait poussé d’ailleurs sa petite sœur à épouser Andermatt, n’était-ce pas avec la pensée confuse, sinon bien arrêtée, que ce juif serait exploité, de toutes les façons, par toute la maison, et il aurait peut-être autant méprisé Christiane d’être fidèle à ce mari de convenance et d’utilité, qu’il se serait méprisé lui-même de ne pas puiser dans la bourse de son beau-frère.

Paul songeait à tout cela, et tout cela troublait son âme de Don Quichotte moderne disposé d’ailleurs aux capitulations. Il était alors devenu très réservé vis-à-vis de cet énigmatique ami.

Donc, quand Gontran lui avait dit l’usage qu’il faisait de Mme Honorat, Brétigny s’était mis à rire, et même, depuis quelque temps, il se laissait conduire chez cette personne, et prenait grand plaisir à causer avec Charlotte.

La femme du médecin se prêtait, de la meilleure grâce du monde, au rôle qu’on lui faisait jouer, offrait du thé, vers cinq heures, comme les dames de Paris, avec de petits gâteaux confectionnés de sa propre main.

La première fois que Paul pénétra dans cette maison, elle le reçut comme un vieil ami, le fit asseoir, le débarrassa malgré lui de son chapeau, qu’elle porta sur la cheminée, à côté de la pendule. Puis, empressée, remuante, allant de l’un à l’autre, énorme et le ventre en avant, elle demandait:

—Êtes-vous disposés pour la dînette?

Gontran disait des drôleries, plaisantait, riait avec une aisance complète. Il entraîna quelques instants Louise dans l’embrasure d’une fenêtre, sous l’œil agité de Charlotte.

Mme Honorat, qui causait avec Paul, lui dit, d’un ton maternel:

—Ces chers enfants, ils viennent ici s’entretenir quelques minutes. C’est bien innocent, n’est-ce pas, M. Brétigny?

—Oh! très innocent, madame.

Quand il revint, elle l’appela familièrement «M. Paul», le traitant un peu comme un compère.

Et depuis lors, Gontran racontait avec sa verve gouailleuse toutes les complaisances de la dame, à qui il avait dit la veille:

—Pourquoi n’allez-vous jamais vous promener avec ces demoiselles, sur la route de Sans-Souci?

—Mais nous irons, monsieur le comte, nous irons.

—Demain, vers trois heures, par exemple.

—Demain, vers trois heures, monsieur le comte.

—Vous êtes tout à fait aimable, Mme Honorat.

—A votre service, monsieur le comte.

Et Gontran expliquait à Paul:

—Tu comprends que dans ce salon je ne puis rien dire d’un peu pressant à l’aînée devant la cadette. Mais dans le bois je pars en avant ou je reste en arrière avec Louise! Alors tu viens?

—Oui, je veux bien.

—Allons.

Ils se levèrent et partirent tout doucement par la grand’route; puis, ayant traversé la Roche-Pradière, ils tournèrent à gauche et descendirent dans le vallon boisé à travers les buissons emmêlés. Quand ils eurent passé la petite rivière ils s’assirent au bord du sentier, pour attendre.

Les trois femmes arrivèrent bientôt, à la file, Louise en avant et Mme Honorat derrière.

On eut l’air surpris, de part et d’autre, de se rencontrer.

Gontran s’écriait:

—Tiens, quelle bonne idée vous avez eue de venir par ici!

La femme du médecin répondit:

—Voilà, c’est moi qui l’ai eue, cette idée-là!

Et on continua la promenade.

Louise et Gontran hâtaient le pas peu à peu, prenaient de l’avance, s’écartaient tellement qu’on les perdait de vue aux détours de l’étroit chemin.

La grosse dame, qui soufflait, murmura en leur jetant un coup d’œil indulgent:

—Bah! c’est jeune, ça a des jambes. Moi, je ne peux pas les suivre.

Charlotte s’écria:

—Attendez, je vais les rappeler.

Elle s’élançait. La femme du médecin la retint:

—Ne les gêne pas, ma petite, s’ils veulent causer! Ça n’est pas aimable de les déranger, ils reviendront bien tout seuls.

Et elle s’assit sur l’herbe, à l’ombre d’un pin, en s’éventant avec son mouchoir. Charlotte jeta sur Paul un regard de détresse, un regard implorant et désolé.

Il comprit et dit:

—Eh bien, mademoiselle, nous allons laisser madame se reposer, et nous rejoindrons votre sœur, nous.

Elle répondit avec élan:

—Oh oui, monsieur.

Mme Honorat ne fit aucune objection:

—Allez, mes enfants, allez. Moi, je vous attends ici. Ne soyez pas trop longtemps.

Et ils s’éloignèrent à leur tour. Ils marchèrent vite, d’abord, ne voyant plus les deux autres, et espérant les rejoindre; puis, après quelques minutes, ils pensèrent que Louise et Gontran avaient dû tourner soit à gauche, soit à droite, à travers bois, et Charlotte appela, d’une voix tremblante et contenue. Personne ne lui répondit. Elle murmura: «Oh! mon Dieu, où sont-ils?»

Paul se sentit envahi de nouveau par cette pitié profonde, par cet attendrissement douloureux qui l’avait saisi déjà au bord du cratère de la Nugère.

Il ne savait que dire à cette enfant désolée. Il avait envie, une envie paternelle et violente de la prendre dans ses bras, de l’embrasser, de trouver pour elle des choses douces et consolantes. Lesquelles? Elle se tournait de tous les côtés, fouillant les branches de ses yeux affolés, écoutant les moindres bruits, balbutiant:

—Je crois qu’ils sont par ici... Non, par là... N’entendez-vous rien?...

—Non, mademoiselle, je n’entends rien. Le mieux est de les attendre ici.

—Oh! mon Dieu... Non... Il faut les trouver...

Il hésita quelques secondes puis il lui dit, très bas:

—Cela vous fait donc beaucoup de peine?

Elle leva sur lui un regard éperdu où les larmes commençaient à poindre, couvrant l’œil d’un léger nuage d’eau transparente encore retenu par les paupières bordées de longs cils bruns. Elle voulait parler, ne pouvait pas, n’osait pas; et pourtant son cœur gonflé, fermé, si plein de chagrins, avait tant besoin de s’épandre.

Il reprit:

—Vous l’aimez donc bien fort... Il ne mérite pas votre amour, allez.

Elle ne se put contenir plus longtemps, et, jetant ses mains sur ses yeux pour cacher ses pleurs:

—Non... non... je ne l’aime pas... lui... c’est trop vilain de s’être conduit comme ça...! Il s’est joué de moi... c’est trop vilain... c’est trop lâche... mais ça m’a fait de la peine tout de même... beaucoup... parce que c’est dur... bien dur... oh oui... Mais ce qui me fait le plus de mal, c’est ma sœur... ma sœur... qui ne m’aime pas non plus... elle... et qui a été plus méchante que lui... Je sens qu’elle ne m’aime plus... plus du tout... qu’elle me déteste... je n’avais qu’elle... je n’ai plus personne... et je n’ai rien fait, moi!...

Il ne voyait que son oreille et son cou de chair jeune qui s’enfonçait dans le col de la robe, sous l’étoffe légère, vers des formes plus rondes. Et il se sentait bouleversé de compassion, de tendresse, soulevé par ce désir impétueux de dévouement qui s’emparait de lui chaque fois qu’une femme touchait son âme. Et son âme prompte aux fusées d’enthousiasme s’exaltait auprès de cette douleur innocente, troublante, naïve, et cruellement charmante.

Il étendit la main vers elle, par un geste inconsidéré, ainsi qu’on fait pour flatter, pour calmer les enfants, et la posa sur sa taille, près de l’épaule, par derrière. Alors il sentit battre le cœur à coups pressés, comme on sent le petit cœur d’un oiseau qu’on a pris.

Et ce battement continu, précipité, montait le long de son bras, vers son cœur à lui dont le mouvement s’accélérait. Il le sentait ce toc toc rapide, venant d’elle et l’envahissant par sa chair, ses muscles et ses nerfs, ne leur faisant plus qu’un cœur souffrant de la même souffrance, agité de la même palpitation, vivant de la même vie, comme ces horloges qu’un fil unit de loin et fait marcher ensemble seconde par seconde.

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