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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 17

MONT-ORIOL. (continued 3)

Reading edition

Et elle comprit soudain comment on appartient à quelqu’un, comment on n’est plus rien sous l’amour qui vous possède, comment un être vous prend, corps et âme, chair, pensée, volonté, sang, nerfs, tout, tout, tout ce qui est en vous, ainsi que fait un grand oiseau de proie aux larges ailes en s’abattant sur un roitelet.

Le marquis et Gontran parlaient de la station future, gagnés eux-mêmes par l’enthousiasme de Will. Et ils disaient les mérites du banquier, la netteté de son esprit, la sûreté de son jugement, la certitude de sa méthode spéculative, la hardiesse de ses procédés et la régularité de son caractère. Beau-père et beau-frère, devant le succès probable, dont ils se croyaient certains, étaient d’accord et se félicitaient de cette alliance.

Christiane et Paul ne semblaient pas entendre, tout occupés l’un de l’autre.

Le marquis dit à sa fille:

—Hé! mignonne, tu pourrais bien devenir un jour une des femmes les plus riches de France, et on te nommera comme on nomme les Rothschild. Will est vraiment un homme remarquable, très remarquable, une grande intelligence.

Mais une jalousie brusque et bizarre entra soudain dans le cœur de Paul.

—Laissez donc, dit-il, je la connais, leur intelligence, à tous ces brasseurs d’affaires. Ils n’ont qu’une chose en tête: l’argent! Toutes les pensées que nous donnons aux belles choses, tous les actes que nous perdons pour nos caprices, toutes les heures que nous jetons à nos distractions, toute la force que nous gaspillons pour nos plaisirs, toute l’ardeur et toute la puissance que nous prend l’amour, l’amour divin, ils les emploient à chercher de l’or, à songer à l’or, à amasser de l’or! L’homme, l’homme intelligent, vit pour toutes les grandes tendresses désintéressées, les arts, l’amour, la science, les voyages, les livres; et s’il cherche l’argent, c’est parce que cela facilite les joies réelles de l’esprit et même le bonheur du cœur! Mais eux, ils n’ont rien dans l’esprit et dans le cœur que ce goût ignoble du trafic! Ils ressemblent aux hommes de valeur, ces écumeurs de la vie, comme le marchand de tableaux ressemble au peintre, comme l’éditeur ressemble à l’écrivain, comme le directeur de théâtre ressemble au poète.

Il se tut soudain, comprenant qu’il se laissait emporter, et il reprit d’une voix plus calme:

—Je ne dis point cela pour Andermatt, que je trouve un charmant homme. Je l’aime beaucoup parce qu’il est cent fois supérieur à tous les autres...

Christiane avait retiré sa main. Paul de nouveau cessa de parler.

Gontran se mit à rire, et de sa voix méchante, dont il osait tout dire, en ses heures de gouaillerie sincère:

—En tout cas, mon cher, ces hommes-là ont un rare mérite: c’est d’épouser nos sœurs et d’avoir des filles riches qui deviennent nos femmes.

Le marquis, blessé, se leva:

—Oh! Gontran! Tu es parfois révoltant.

Paul alors, se tournant vers Christiane, murmura:

—Sauraient-ils mourir pour une femme ou même lui donner toute leur fortune—toute—sans rien garder?

Cela disait si clairement: «Tout ce que j’ai est à vous, jusqu’à ma vie», qu’elle fut émue, et elle eut cette ruse pour lui prendre les mains:

—Levez-vous et relevez-moi; je suis engourdie à ne plus remuer.

Il se dressa, la saisit par les poignets, et l’attirant la mit debout, sur le bord de la route, tout contre lui. Elle vit sa bouche balbutier: «Je vous aime» et elle se détourna vite pour ne pas lui répondre aussi ces trois mots qui lui montaient aux lèvres malgré elle dans un élan qui la jetait vers lui.

Ils retournèrent vers l’hôtel.

L’heure du bain était passée. On attendit celle du déjeuner. Elle sonna, mais Andermatt ne revenait point. Après un nouveau tour dans le parc on résolut donc de se mettre à table. Le repas, bien que long, se termina sans que le banquier parût. On redescendit pour s’asseoir sous les arbres. Et les heures, l’une après l’autre s’en allaient, le soleil glissait sur les feuillages, s’inclinant vers les monts, le jour s’écoulait, Will ne se montrait point.

Tout à coup on l’aperçut. Il marchait vite, le chapeau à la main en s’épongeant le front, la cravate de côté, le gilet entr’ouvert, comme après un voyage, après une lutte, après un effort terrible et prolongé.

Dès qu’il vit son beau-père il s’écria:

—Victoire! c’est fait! mais quelle journée, mes amis! Ah! le vieux renard, m’en a-t-il donné du mal!

Et tout de suite il expliqua ses démarches et ses peines.

Le père Oriol s’était d’abord montré tellement déraisonnable qu’Andermatt, rompant les négociations, était parti. Puis on l’avait rappelé. Le paysan prétendait ne pas vendre ses terres, mais les apporter à la Société, avec le droit de les reprendre en cas d’insuccès. Il exigeait, en cas de succès, la moitié des bénéfices.

Le banquier avait dû démontrer avec des chiffres sur du papier, et des dessins pour simuler les pièces de terre, que l’ensemble des champs ne valait pas plus de quatre-vingt mille francs à l’heure actuelle, tandis que les dépenses de la Société s’élèveraient, d’un seul coup, à un million.

Mais l’Auvergnat avait répliqué qu’il entendait bénéficier de la plus-value énorme donnée à ses biens par la création même de l’établissement et des hôtels, et toucher les intérêts sur le pied de la valeur acquise et non de la valeur passée.

Andermatt avait dû lui représenter alors que les risques doivent être proportionnels aux gains possibles, et le terroriser par la peur de la perte.

On s’était donc arrêté à ceci. Le père Oriol apportait à la Société tous les terrains s’étendant aux bords du ruisseau, c’est-à-dire tous ceux où il paraissait possible de trouver de l’eau minérale, plus le sommet de la butte pour y créer un casino et un hôtel, et quelques vignes en pente qui devaient être divisées par lots et offertes aux principaux médecins de Paris.

Le paysan, pour cet apport, évalué à deux cent cinquante mille francs, c’est-à-dire à quatre fois sa valeur environ, participerait pour un quart aux bénéfices de la Société. Comme il gardait dix fois plus de terrain qu’il n’en donnait, autour du futur établissement, il était sûr, en cas de succès, de réaliser une fortune en vendant avec discernement ces terres, qui constitueraient, disait-il, la dot de ses filles.

Aussitôt ces conditions arrêtées, Will avait dû traîner le père et le fils chez le notaire pour rédiger une promesse de vente annulable dans le cas où on ne trouverait pas l’eau nécessaire.

Et la rédaction des articles, la discussion de chaque point, la répétition indéfinie des mêmes arguments, l’éternel recommencement des mêmes raisonnements, avaient duré tout l’après-midi.

Enfin c’était fini. Le banquier tenait sa station. Mais il répétait, rongé par un regret:

—Il faudra me borner à l’eau sans songer aux affaires de terrain. Il a été fin, le vieux singe.

Puis il ajouta:

—Bah, je rachèterai l’ancienne Société, et c’est là-dessus que je pourrai spéculer!... N’importe, il faut que je reparte ce soir pour Paris.

Le marquis, stupéfait, s’écria:

—Comment, ce soir?

—Mais oui, mon cher beau-père, pour préparer l’acte définitif, pendant que M. Aubry-Pasteur fera des fouilles. Il faut aussi que je m’arrange pour commencer les travaux dans quinze jours. Je n’ai pas une heure à perdre. A ce propos, je vous préviens que vous faites partie de mon conseil d’administration, où j’ai besoin d’une forte majorité. Je vous donne dix actions. A vous aussi, Gontran, je donne dix actions.

Gontran se mit à rire:

—Merci bien, mon cher. Je vous les revends. Cela fait cinq mille francs que vous me devez.

Mais Andermatt ne plaisantait plus devant des affaires aussi graves. Il reprit sèchement:

—Si vous n’êtes pas sérieux, je m’adresserai à un autre.

Gontran cessa de rire:

—Non, non, mon bon, vous savez que je vous suis tout acquis.

Le banquier se tourna vers Paul:

—Mon cher monsieur, voulez-vous me rendre un service d’ami, c’est d’accepter aussi une dizaine d’actions avec le titre d’administrateur?

Paul, s’inclinant, répondit:

—Vous me permettrez, monsieur, de ne pas accepter cette offre si gracieuse, mais de mettre cent mille francs dans l’affaire que je considère comme superbe. C’est donc moi qui vous demande une faveur.

William, ravi, lui saisit les mains, cette confiance l’avait conquis. Il éprouvait toujours, d’ailleurs, une envie irrésistible d’embrasser les gens qui lui apportaient de l’argent pour ses entreprises.

Mais Christiane rougissait jusqu’aux tempes, émue, froissée. Il lui semblait qu’on venait de la vendre et de l’acheter. S’il ne l’avait pas aimée, Paul aurait-il offert ces cent mille francs à son mari? Non, sans doute! Il n’aurait pas dû, au moins, traiter cette affaire devant elle.

Le dîner sonnait. Ils remontèrent à l’hôtel. Dès qu’on fut à table, Mme Paille, la mère, demanda à Andermatt:

—Vous allez donc fonder un autre établissement?

La nouvelle avait déjà couru par le pays entier, était connue de tout le monde, elle agitait tous les baigneurs.

William répondit:

—Mon Dieu oui, celui qui existe est trop insuffisant.

Et, se tournant vers M. Aubry-Pasteur:

—Vous m’excuserez, cher monsieur, de vous parler à table d’une démarche que je voulais faire auprès de vous, mais je repars ce soir pour Paris; et le temps me presse énormément. Consentiriez-vous à diriger les travaux de fouille pour trouver un volume d’eau supérieur?

L’ingénieur, flatté, accepta; et, au milieu du silence général, ils réglèrent tous les points essentiels des recherches, qui devaient commencer immédiatement. Tout fut discuté et fixé en quelques minutes avec la netteté et la précision qu’Andermatt apportait toujours dans les affaires. Puis on parla du paralytique. On l’avait vu traverser le parc, dans l’après-midi, avec une seule canne, alors que, le matin même, il en employait encore deux. Le banquier répétait: «C’est un miracle, un vrai miracle! Sa guérison marche à pas de géant».

Paul, pour plaire au mari, reprit:

—C’est le père Clovis lui-même qui marche à pas de géant.

Un rire approbateur fit le tour de la table. Tous les yeux regardaient Will, toutes les bouches le complimentaient. Les garçons du restaurant s’étaient mis à le servir le premier avec une déférence respectueuse qui disparaissait de leurs visages et de leurs gestes dès qu’ils passaient les plats aux voisins.

Un d’eux lui présenta une carte sur une assiette.

Il la prit et lut, à mi-voix. «Le docteur Latonne, de Paris, serait heureux si M. Andermatt voulait bien lui accorder quelques secondes d’entretien avant son départ.»

—Répondez que je n’ai pas le temps, mais que je reviendrai dans huit ou dix jours.

Au même moment on apportait à Christiane une botte de fleurs de la part du docteur Honorat.

Gontran riait:

—Le père Bonnefille est mauvais troisième, dit-il.

Le dîner allait finir. On prévint Andermatt que son landau l’attendait. Il monta pour chercher son petit sac; et quand il redescendit il vit la moitié du village amassée devant la porte. Petrus Martel vint lui serrer la main avec une familiarité de cabotin et lui murmura dans l’oreille:

—J’aurai une proposition à vous faire, quelque chose d’épatant pour votre affaire.

Soudain le docteur Bonnefille parut, pressé selon sa coutume. Il passa tout près de Will, et le saluant très bas comme il faisait pour le marquis, il dit:

—Bon voyage, monsieur le baron.

—Touché, murmura Gontran.

Andermatt, triomphant, gonflé de joie et d’orgueil, serrait les mains, remerciait, répétait: «Au revoir!» Mais il faillit oublier d’embrasser sa femme, tant il pensait à autre chose. Cette indifférence fut pour elle un soulagement, et quand elle vit le landau s’éloigner sur la route obscurcie, au grand trot des deux chevaux, il lui sembla qu’elle n’avait plus rien à redouter de personne pour le reste de sa vie.

Elle passa toute la soirée assise devant l’hôtel, entre son père et Paul Brétigny, Gontran étant parti au Casino, comme il faisait chaque jour.

Elle ne voulait ni marcher, ni parler, et restait immobile, les mains croisées sur son genou, les yeux perdus dans l’obscurité, alanguie et faible, un peu inquiète et heureuse pourtant, pensant à peine, ne rêvant même pas, luttant par moments contre de vagues remords qu’elle repoussait en se répétant toujours: «Je l’aime, je l’aime, je l’aime!»

Elle monta de bonne heure dans sa chambre, pour être seule et songer. Assise au fond d’un fauteuil et enveloppée d’un peignoir flottant, elle regardait les étoiles par sa fenêtre restée ouverte; et dans le cadre de cette fenêtre, elle évoquait à toute minute l’image de celui qui venait de la conquérir. Elle le voyait, bon, doux et violent, si fort et si soumis devant elle. Cet homme l’avait prise, elle le sentait, prise pour toujours. Elle n’était plus seule, ils étaient deux dont les deux cœurs ne formeraient plus qu’un cœur, dont les deux âmes ne formeraient plus qu’une âme. Où était-il, elle ne le savait pas; mais elle savait bien qu’il rêvait d’elle comme elle pensait à lui. A chaque battement de son cœur, elle croyait entendre un autre battement qui répondait quelque part. Elle sentait, autour d’elle, rôder un désir qui l’effleurait comme une aile d’oiseau; elle le sentait entrer par cette fenêtre ouverte, ce désir venu de lui, ce désir ardent, qui la cherchait, qui l’implorait dans le silence de la nuit. Comme c’était bon, doux, nouveau d’être aimée! Quelle joie de penser à quelqu’un avec une envie de pleurer dans les yeux, de pleurer d’attendrissement, et une envie aussi d’ouvrir les bras, même sans le voir, pour l’appeler, d’ouvrir les bras vers son image apparue, vers ce baiser qu’il lui jetait sans cesse, de loin ou de près, dans la fièvre de son attente.

Et elle tendait vers les étoiles ses deux bras blancs dans les manches du peignoir. Soudain elle poussa un cri. Une grande ombre noire, enjambant son balcon, avait surgi dans sa fenêtre.

Éperdue, elle se dressa! C’était lui! Et, sans songer même qu’on pouvait les voir, elle se jeta sur sa poitrine.

VIII

L’ABSENCE d’Andermatt se prolongeait. M. Aubry-Pasteur faisait des fouilles. Il trouva de nouveau quatre sources qui donnaient à la nouvelle Société deux fois plus d’eau qu’il n’en fallait. Le pays entier, affolé par ces recherches, par ces découvertes, par les grandes nouvelles qui couraient, par les perspectives d’un avenir éclatant, s’agitait et s’enthousiasmait, ne parlait plus d’autre chose, ne pensait plus à autre chose. Le marquis et Gontran eux-mêmes passaient leurs jours autour des ouvriers qui sondaient les veines du granit, et ils écoutaient avec un intérêt grandissant les explications et les leçons de l’ingénieur sur la nature géologique de l’Auvergne. Et Paul et Christiane s’aimaient librement, tranquillement, dans une sécurité absolue, sans que personne s’occupât d’eux, sans que personne devinât rien, sans que personne songeât même à les épier, car toute l’attention, toute la curiosité, toute la passion de tout le monde étaient absorbées par la station future.

Christiane avait fait comme un adolescent qui s’enivre une première fois. Le premier verre, le premier baiser, l’avait brûlée, étourdie. Elle avait bu le second bien vite, et l’avait trouvé meilleur, et maintenant elle se grisait à pleine bouche.

Depuis le soir où Paul était entré dans sa chambre, elle ne savait plus du tout ce qui se passait dans le monde. Le temps, les choses, les êtres n’existaient plus pour elle; rien n’existait plus qu’un homme. Il n’y avait plus, sur la terre ou dans le ciel, qu’un homme, un seul homme, celui qu’elle aimait. Ses yeux ne voyaient plus que lui, son esprit ne pensait plus qu’à lui, son espoir ne s’attachait plus que sur lui. Elle vivait, changeait de place, mangeait, s’habillait, semblait écouter et répondait, sans comprendre et sans savoir ce qu’elle faisait. Aucune inquiétude ne la hantait, car aucun malheur n’aurait pu la frapper! Elle était devenue insensible à tout. Aucune douleur physique n’aurait eu de prise sur sa chair que l’amour seul pouvait faire frémir. Aucune douleur morale n’aurait eu de prise sur son âme paralysée par le bonheur.

Lui d’ailleurs, l’aimant avec l’emportement qu’il apportait en toutes ses passions, surexcitait jusqu’à la folie la tendresse de la jeune femme. Souvent, vers la fin du jour, quand il savait le marquis et Gontran partis aux sources:

—Allons voir notre ciel, disait-il.

Il appelait leur ciel un bouquet de sapins poussé sur la côte, au-dessus même des gorges. Ils y montaient à travers un petit bois, par un sentier rapide, qui faisait souffler Christiane. Comme ils avaient peu de temps ils allaient vite; et, pour qu’elle se fatiguât moins, il la soulevait par la taille. Ayant mis une main sur son épaule elle se laissait enlever, et parfois lui sautant au cou posait sa bouche sur ses lèvres. A mesure qu’ils montaient l’air devenait plus vif; et quand ils atteignaient le bouquet de sapins, l’odeur de la résine les rafraîchissait comme un souffle de la mer.

Ils s’asseyaient sous les arbres sombres, elle sur une butte d’herbe, lui plus bas, à ses pieds. Le vent dans les tiges chantait ce doux chant des pins qui ressemble un peu à une plainte; et la Limagne immense, aux lointains invisibles, noyée dans les brumes, leur donnait tout à fait la sensation de l’Océan. Oui, la mer était là, devant eux, là-bas! Ils n’en pouvaient douter, car ils recevaient son haleine sur la face!

Il avait pour elle des câlineries enfantines:

—Donnez vos doigts que je les mange, ce sont mes bonbons, à moi.

Il les prenait, l’un après l’autre, dans sa bouche, et semblait les goûter avec des frissons gourmands:

—Oh! qu’ils sont bons! Le petit surtout. Je n’ai jamais rien mangé de meilleur que le petit.

Puis il se mettait à genoux, posant ses coudes sur les genoux de Christiane et il murmurait:

—Liane, regardez-moi?

Il l’appelait Liane parce qu’elle s’enlaçait à lui, pour l’embrasser, comme une plante étreint un arbre.

—Regardez-moi. Je vais entrer dans votre âme.

Et ils se regardaient de ce regard immobile, obstiné, qui semble vraiment mêler deux êtres l’un à l’autre!

—On ne s’aime bien qu’en se possédant ainsi, disait-il, toutes les autres choses de l’amour sont des jeux de polissons.

Et face à face, confondant leurs haleines, ils se cherchaient éperdument dans la transparence des yeux.

Il murmurait:

—Je vous vois, Liane. Je vois votre cœur adoré!

Elle répondait:

—Moi aussi, Paul, je vois votre cœur!

Et ils se voyaient, en effet, l’un et l’autre, jusqu’au fond de l’âme et du cœur, car ils n’avaient plus dans l’âme et dans le cœur qu’un furieux élan d’amour l’un vers l’autre.

Il disait:

—Liane, votre œil est comme le ciel! il est bleu, avec tant de reflets, avec tant de clarté! Il me semble que j’y vois passer des hirondelles! ce sont vos pensées, sans doute?

Et quand ils s’étaient longtemps, longtemps contemplés ainsi, ils se rapprochaient encore et s’embrassaient doucement, par petits coups, en se regardant de nouveau, entre chaque baiser. Quelquefois il la prenait dans ses bras et l’emportait en courant le long du ruisseau qui glissait vers les gorges d’Enval avant de s’y précipiter. C’était un étroit vallon où alternaient des prairies et des bois. Paul courait sur l’herbe et par moments, élevant la jeune femme au bout de ses poignets puissants, il criait:

—Liane, envolons-nous.

Et ce besoin de s’envoler, l’amour, leur amour exalté, le jetait en eux, harcelant, incessant, douloureux. Et tout, autour d’eux, aiguisait ce désir de leur âme, l’air léger, un air d’oiseau, disait-il, et le vaste horizon bleuâtre où ils auraient voulu s’élancer tous les deux, en se tenant par la main, et disparaître au-dessus de la plaine infinie lorsque la nuit s’étendait sur elle. Ils seraient partis ainsi à travers le ciel embrumé du soir, pour ne jamais revenir. Où seraient-ils allés? Ils ne le savaient point, mais quel rêve!

Quand il était essoufflé d’avoir couru en la portant ainsi, il la posait sur un rocher pour s’agenouiller devant elle! Et lui baisant les chevilles, il l’adorait en murmurant des paroles enfantines et tendres.

S’ils s’étaient aimés dans une ville, leur passion, sans doute, aurait été différente, plus prudente, plus sensuelle, moins aérienne et moins romanesque. Mais là, dans ce pays vert dont l’horizon élargissait les élans de l’âme, seuls, sans rien pour distraire, pour atténuer leur instinct d’amour éveillé, ils s’étaient élancés soudain dans une tendresse éperdument poétique, faite d’extase et de folie. Le paysage autour d’eux, le vent tiède, les bois, l’odeur savoureuse de cette campagne leur jouaient tout le long des jours et des nuits la musique de leur amour, et cette musique les avait excités jusqu’à la démence, comme le son des tambourins et des flûtes aiguës pousse à des actes de déraison sauvage le derviche qui tourne avec son idée fixe.

Un soir, comme ils rentraient pour dîner, le marquis leur dit tout à coup:

—Andermatt revient dans quatre jours, toutes les affaires sont arrangées. Nous autres, nous partirons le lendemain de son retour. Voici bien longtemps que nous sommes ici; il ne faut pas trop prolonger les saisons d’eaux minérales.

Ils furent surpris comme si on leur eût annoncé la fin du monde; et ils ne parlèrent ni l’un ni l’autre pendant le repas, tant ils songeaient avec étonnement à ce qui devait arriver. Donc ils se trouveraient séparés dans quelques jours et ne se verraient plus librement. Cela leur paraissait si impossible et si bizarre qu’ils ne le comprenaient pas.

Andermatt revint, en effet, à la fin de la semaine. Il avait télégraphié pour qu’on lui envoyât deux landaus au premier train. Christiane, qui n’avait point dormi, harcelée par une émotion étrange et nouvelle, une sorte de peur de son mari, une peur mêlée de colère, de mépris inexpliqué et d’envie de le braver, s’était levée dès le jour et l’attendait. Il apparut dans la première voiture, accompagné de trois messieurs bien vêtus, mais d’allure modeste. Le second landau en portait quatre autres qui semblaient de condition un peu inférieure aux premiers. Le marquis et Gontran s’étonnèrent. Celui-ci demanda:

—Qu’est-ce que ces gens?

Andermatt répondit:

—Mes actionnaires. Nous allons constituer la Société aujourd’hui même et nommer immédiatement le conseil d’administration.

Il embrassa sa femme sans lui parler et presque sans la voir, tant il était préoccupé, et se tournant vers les sept messieurs, respectueux et muets debout derrière lui:

—Faites-vous servir à déjeuner, dit-il, et promenez-vous. Nous nous retrouverons ici, à midi.

Ils s’en allèrent en silence, comme des soldats qui obéissent à l’ordre, et montant deux par deux les marches du perron, ils disparurent dans l’hôtel.

Gontran, qui les regardait partir, demanda avec un grand sérieux:

—Où les avez-vous trouvés, vos figurants?

Le banquier sourit:

—Ce sont des hommes très bien, des hommes de bourse, des capitalistes.

Et il ajouta, après un silence, avec un sourire plus marqué:

—Qui s’occupent de mes affaires.

Puis il se rendit chez le notaire pour relire les pièces dont il avait envoyé la rédaction toute prête quelques jours auparavant.

Il y trouva le docteur Latonne, avec qui d’ailleurs il avait échangé plusieurs lettres, et ils causèrent longtemps, à voix basse, dans un coin de l’étude, pendant que les plumes des clercs couraient sur le papier avec un petit bruit d’insectes.

Rendez-vous fut pris pour deux heures, afin de constituer la Société.

Le cabinet du notaire avait été préparé comme pour un concert. Deux rangs de chaises attendaient les actionnaires en face de la table où maître Alain devait s’asseoir à côté de son premier clerc. Maître Alain avait passé son habit, vu l’importance de l’affaire. C’était un tout petit homme, une boule de chair blanche, qui bredouillait.

Andermatt entra comme deux heures sonnaient, accompagné du marquis, de son beau-frère et de Brétigny, et suivi des sept messieurs que Gontran appelait des figurants. Il avait l’air d’un général. Le père Oriol apparut aussitôt avec Colosse. Ils semblaient inquiets, méfiants, comme le sont toujours des paysans qui vont signer. Le docteur Latonne vint le dernier. Il avait fait la paix avec Andermatt par une soumission complète précédée d’excuses habilement tournées et suivies d’offres de services sans réticences et sans restrictions.

Alors le banquier, sentant qu’il le tenait, lui avait promis la place enviée de médecin inspecteur du nouvel établissement.

Quand tout le monde fut entré, un grand silence régna.

Le notaire prit la parole:

—Messieurs, asseyez-vous.

Il prononça encore quelques mots que personne n’entendit dans le mouvement des sièges.

Andermatt enleva une chaise et la plaça en face de son armée, afin d’avoir l’œil sur tout son monde, puis il dit, quand on fut assis:

—Messieurs, je n’ai pas besoin de vous donner des explications sur le motif qui nous réunit. Nous allons d’abord constituer la Société nouvelle dont vous voulez bien être actionnaires. Je dois cependant vous faire part de quelques détails qui nous ont causé un peu d’embarras. J’ai dû, avant de rien entreprendre, m’assurer que nous obtiendrions les autorisations nécessaires pour la création d’un nouvel établissement d’utilité publique. Cette assurance, je l’ai. Ce qui reste à faire sous ce rapport, je le ferai. J’ai la parole du Ministre. Mais un autre point m’arrêtait. Nous allons, messieurs, entreprendre une lutte avec l’ancienne Société des eaux d’Enval. Nous sortirons vainqueurs de cette lutte, vainqueurs et riches, soyez-en convaincus; mais de même qu’il fallait un cri de guerre aux combattants d’autrefois, il nous faut, à nous, combattants du combat moderne, un nom pour notre station, un nom sonore, attirant, bien fait pour la réclame, qui frappe l’oreille comme une note de clairon et entre dans l’œil comme un éclair. Or, messieurs, nous sommes à Enval et nous ne pouvons débaptiser ce pays. Une seule ressource nous restait. Désigner notre établissement, notre établissement seul, par une appellation nouvelle.

Voici ce que je vous propose:

Si notre maison de bains se trouve au pied de la butte dont est propriétaire M. Oriol, ici présent, notre futur casino sera situé sur le sommet de cette même butte. On peut donc dire que cette butte, ce mont, car c’est un mont, un petit mont, constitue notre établissement, puisque nous en avons le pied et le faîte. N’est-il pas naturel, dès lors, d’appeler nos bains: les Bains du Mont-Oriol, et d’attacher à cette station, qui deviendra une des plus importantes du monde entier, le nom du premier propriétaire. Rendons à César ce qui appartient à César.

Et notez, messieurs, que ce vocable est excellent. On dira le Mont-Oriol comme on dit le Mont-Dore. Il reste dans l’œil et dans l’oreille, on le voit bien, on l’entend bien, il demeure en nous: Mont-Oriol!—Mont-Oriol!—Les bains du Mont-Oriol...

Et Andermatt le faisait sonner, ce mot, le lançait comme une balle, en écoutait l’écho.

Il reprit, simulant des dialogues:

—Vous allez aux bains du Mont-Oriol?

—Oui, madame. On les dit parfaites, ces eaux du Mont-Oriol.

—Excellentes, en effet. Mont-Oriol, d’ailleurs, est un délicieux pays.

Et il souriait, avait l’air de causer, changeait de ton pour indiquer quand parlait la dame, saluait de la main en représentant le monsieur.

Puis il reprit de sa voix naturelle:

—Quelqu’un a-t-il une objection à présenter?

Les actionnaires répondirent en chœur:

—Non, aucune.

Trois des figurants applaudirent.

Le père Oriol, ému, flatté, conquis, pris par son orgueil intime de paysan parvenu, souriait en tournant son chapeau dans ses mains, et il faisait «oui» de la tête, malgré lui, un «oui» qui révélait sa joie et qu’Andermatt observait sans paraître le regarder.

Colosse demeurait impassible, mais aussi content que son père.

Alors Andermatt dit au notaire:

—Veuillez lire l’acte pour la constitution de la Société, maître Alain.

Et il s’assit.

Le notaire dit à son clerc:

—Allez, Marinet.

Marinet, un pauvre être étique, toussota et, avec des intonations de prédicateur et des intentions déclamatoires, il commença à énumérer les statuts relatifs à la constitution d’une société anonyme, dite Société de l’Établissement thermal du Mont-Oriol, à Enval, au capital de deux millions.

Le père Oriol l’interrompit:

—Moment, moment, dit-il.

Et il tira de sa poche un cahier de papier graisseux, traîné depuis huit jours chez tous les notaires et tous les hommes d’affaires du département. C’était la copie des statuts que son fils et lui, d’ailleurs, commençaient à savoir par cœur.

Puis il appliqua lentement ses lunettes sur son nez, redressa sa tête, chercha le point juste où il distinguait bien les lettres, et il ordonna:

—Vas-y, Marinet.

Colosse, ayant rapproché sa chaise, suivait aussi sur le papier du père.

Et Marinet recommença. Alors le vieux Oriol, dérouté par la double besogne d’écouter et de lire en même temps, torturé par la crainte d’un mot changé, obsédé aussi par le désir de voir si Andermatt ne faisait point quelque signe au notaire, ne laissa plus passer une ligne sans arrêter dix fois le clerc dont il coupait les effets.

Il répétait:

—Tu dis? Qué que tu dis là? J’ai point entendu! pas chi vite.

Puis, se tournant un peu vers son fils:

—Ch’est-il cha, Coloche?

Colosse, plus maître de lui, répondait:

—Cha va, païré, laiche, laiche, cha va!

Le paysan n’avait pas confiance. Du bout de son doigt crochu il suivait sur son papier en marmottant les mots entre ses lèvres; mais son attention ne pouvant se fixer au même moment des deux côtés, quand il écoutait, il ne lisait plus, et il n’entendait point quand il lisait. Et il soufflait comme s’il eût gravi un mont, il transpirait comme s’il eût bêché sa vigne en plein soleil, et de temps en temps il demandait un repos de quelques minutes, pour s’essuyer le front et reprendre haleine, comme un homme qui se bat en duel.

Andermatt, impatienté, frappait le sol de son pied. Gontran, ayant aperçu sur une table le Moniteur du Puy-de-Dôme, l’avait pris et le parcourait; et Paul, à cheval sur sa chaise, le front baissé, le cœur crispé, songeait que ce petit homme rose et ventru, assis devant lui, allait emporter le lendemain la femme qu’il aimait de toute son âme, Christiane, sa Christiane, sa blonde Christiane qui était à lui, toute à lui, rien qu’à lui. Et il se demandait s’il n’allait pas l’enlever ce soir-là même.

Les sept messieurs demeuraient sérieux et tranquilles.

Au bout d’une heure, ce fut fini. On signa.

Le notaire prit acte des versements. A l’appel de son nom, le caissier, M. Abraham Lévy, déclara avoir reçu les fonds. Puis la Société, aussitôt constituée légalement, fut déclarée réunie en assemblée générale, tous les actionnaires étant présents, pour la nomination de son conseil d’administration et l’élection de son président.

Toutes les voix, moins deux, proclamèrent Andermatt président. Les deux voix dissidentes, celles du paysan et de son fils, avaient désigné Oriol. Brétigny fut nommé commissaire de surveillance.

Alors le conseil, composé de MM. Andermatt, le marquis et le comte de Ravenel, Brétigny, Oriol père et fils, le docteur Latonne, Abraham Lévy et Simon Zidler, pria le reste des actionnaires de se retirer, ainsi que le notaire et son clerc, afin qu’il pût délibérer sur les premières résolutions à prendre et arrêter les points les plus importants.

Andermatt se leva de nouveau:

—Messieurs, nous entrons dans la question vive, celle du succès, qu’il nous faut obtenir à tout prix.

Il en est des eaux minérales comme de tout. Il faut qu’on parle d’elles, beaucoup, toujours, pour que les malades en boivent.

La grande question moderne, messieurs, c’est la réclame, elle est le dieu du commerce et de l’industrie contemporains. Hors la réclame, pas de salut. L’art de la réclame, d’ailleurs, est difficile, compliqué, et demande un tact très grand. Les premiers qui ont employé ce procédé nouveau l’ont fait brutalement, attirant l’attention par le bruit, par les coups de grosse caisse et les coups de canon. Mangin, messieurs, ne fut qu’un précurseur. Aujourd’hui, le tapage est suspect, les affiches voyantes font sourire, les noms criés par les rues éveillent plus de méfiance que de curiosité. Et cependant, il faut attirer l’attention publique et, après l’avoir frappée, il faut la convaincre. L’art consiste donc à découvrir le moyen, le seul moyen qui peut réussir, étant donné ce qu’on veut vendre. Nous autres, messieurs, nous voulons vendre de l’eau. C’est par les médecins que nous devons conquérir les malades.

Les médecins les plus célèbres, messieurs, sont des hommes comme nous, qui ont des faiblesses comme nous. Je ne veux pas dire qu’on pourrait les corrompre. La réputation des illustres maîtres dont nous avons besoin les met à l’abri de tout soupçon de vénalité! Mais quel est l’homme qu’on ne peut gagner, en s’y prenant bien? Il est aussi des femmes qu’on ne saurait acheter! Celles-là, il faut les séduire.

Voici donc, messieurs, la proposition que je vais vous faire, après l’avoir longuement discutée avec M. le docteur Latonne:

Nous avons classé d’abord en trois groupes principaux les maladies soumises à notre traitement. Ce sont: 1o le rhumatisme sous toutes ses formes, herpès, arthrite, goutte, etc.; 2o les affections de l’estomac, de l’intestin et du foie; 3o tous les désordres provenant des troubles de la circulation, car il est indiscutable que nos bains acidulés ont sur la circulation un effet admirable.

D’ailleurs, messieurs, la guérison merveilleuse du père Clovis nous promet des miracles.

Donc, étant données les maladies tributaires de ces eaux, nous allons faire aux principaux médecins qui les soignent, la proposition suivante: «Messieurs, dirons-nous, venez voir, venez voir de vos yeux, suivez vos malades, nous vous offrons l’hospitalité. Le pays est superbe, vous avez besoin de vous reposer après vos rudes travaux de l’hiver, venez. Et venez, non pas chez nous, messieurs les professeurs, mais chez vous, car nous vous offrons un chalet qui vous appartiendra, s’il vous plaît, à des conditions exceptionnelles.»

Andermatt prit un repos, et recommença d’une voix plus calme:

—Voici comment je suis arrivé à réaliser cette conception. Nous avons choisi six lots de terre de mille mètres chacun. Sur chacun de ces six lots, la Société Bernoise des Chalets mobiles s’engage à apporter une de ses constructions modèles. Nous mettrons gratuitement ces demeures aussi élégantes que confortables à la disposition de nos médecins. S’ils s’y plaisent, ils achèteront seulement la maison de la Société Bernoise; quant au terrain, nous le leur donnons... et ils nous le payeront... en malades. Donc, messieurs, nous obtenons ces avantages multiples de couvrir notre territoire de villas charmantes qui ne nous coûtent rien, d’attirer les premiers médecins du monde et la légion de leurs clients, et surtout de convaincre de l’efficacité de nos eaux les docteurs éminents qui deviendront bien vite propriétaires dans le pays. Quant à toutes les négociations qui doivent amener ces résultats, je m’en charge, messieurs, et je les ferai non pas en spéculateur, mais en homme du monde.

Le père Oriol l’interrompit. Sa parcimonie auvergnate s’indignait de ce terrain donné.

Andermatt eut un mouvement d’éloquence; il compara le grand agriculteur qui jette à poignées la semence dans la terre féconde, avec le paysan rapace qui compte les grains et n’obtient jamais que des demi-récoltes.

Puis, comme Oriol vexé s’obstinait, le banquier fit voter son conseil et ferma la bouche au vieux avec six voix contre deux.

Alors il ouvrit un grand portefeuille de maroquin et tira les plans de l’établissement nouveau, de l’hôtel et du casino, ainsi que les devis et les marchés tout préparés avec les entrepreneurs pour être approuvés et signés séance tenante. Les travaux devaient être commencés dès le début de l’autre semaine.

Seuls les deux Oriol voulurent voir et discuter. Mais Andermatt, irrité, leur dit:

—Est-ce que je vous demande de l’argent? Non! Alors, fichez-moi la paix! Et si vous n’êtes pas contents nous allons voter encore une fois.

Ils signèrent donc avec les autres membres du conseil; et la séance fut levée.

Tout le pays les attendait pour les voir sortir, tant l’émotion était grande. On les saluait avec respect. Comme les deux paysans allaient rentrer chez eux, Andermatt leur dit:

—N’oubliez pas que nous dînons tous ensemble à l’hôtel. Et amenez vos fillettes, je leur ai apporté de petits cadeaux de Paris.

On se donna rendez-vous pour sept heures dans le salon du Splendid Hotel.

Ce fut un grand repas où le banquier avait invité les principaux baigneurs et les autorités du village. Christiane présidait, ayant à sa droite le curé, et le maire à sa gauche.

On ne parla que de l’établissement futur et de l’avenir du pays. Les deux petites Oriol avaient trouvé sous leurs serviettes deux écrins contenant deux bracelets ornés de perles et d’émeraudes, et, affolées de joie, elles causaient, comme elles n’avaient jamais fait, avec Gontran placé entre les deux. L’aînée elle-même riait de tout son cœur aux plaisanteries du jeune homme, qui s’animait en leur parlant et portait à part lui, sur elles, ces jugements de mâle, ces jugements hardis et secrets qui naissent de la chair et de l’esprit devant toute femme désirable.

Paul ne mangeait point, et ne disait rien... Il lui semblait que sa vie allait finir ce soir-là. Tout à coup, il se souvint qu’il y avait juste un mois écoulé, jour pour jour, depuis leur dîner au lac Tazenat. Il avait dans l’âme cette souffrance vague, faite plutôt de pressentiments que de chagrins, connue des seuls amoureux, cette souffrance qui rend le cœur si pesant, les nerfs si vibrants que le moindre bruit fait haleter, et l’esprit si misérablement douloureux que tout ce qu’on entend prend un sens pénible pour se rapporter à l’idée fixe.

Dès qu’on eut quitté la table il rejoignit Christiane dans le salon:

—Il faut que je vous voie ce soir, dit-il, tout à l’heure, tout de suite, puisque je ne sais plus quand nous pourrons nous trouver seuls. Savez-vous qu’il y a aujourd’hui juste un mois...

Elle répondit:

—Je le sais.

Il reprit:

—Écoutez, je vais vous attendre sur la route de la Roche-Pradière, avant le village, auprès des châtaigniers. Personne ne remarquera votre absence en ce moment. Venez vite me dire adieu, puisque nous nous séparons demain.

Elle murmura:

—Dans un quart d’heure j’y serai.

Et il sortit pour ne plus rester au milieu de cette foule qui l’exaspérait.

Il prit, à travers les vignes, le sentier suivi un jour, le jour où ils avaient regardé ensemble la Limagne pour la première fois. Et bientôt il fut sur la grand’route. Il était seul, il se sentait seul, seul par le monde. L’immense plaine invisible augmentait encore cette sensation d’isolement. Il s’arrêta juste à l’endroit où ils s’étaient assis, où il lui avait déclamé les vers de Baudelaire sur la Beauté. Comme c’était loin, déjà! Et, heure par heure, il retrouva dans son souvenir tout ce qui s’était passé depuis. Jamais il n’avait été aussi heureux, jamais! Jamais il n’avait aimé aussi éperdument, et, en même temps, aussi chastement, aussi dévotement. Et il se rappelait le soir du gour de Tazenat, voici un mois ce jour-là même, le bois frais, mouillé de lumière pâle, le petit lac d’argent et les gros poissons qui frôlaient sa surface; et leur retour, quand il la voyait marcher devant lui, dans l’ombre et dans la clarté, sous les gouttes de clair de lune qui lui tombaient sur les cheveux, sur les épaules et sur les bras à travers les feuilles des arbres. C’étaient les heures les plus douces qu’il eût goûtées de sa vie.

Il se tourna pour regarder si elle ne venait point. Il ne la vit pas, mais il aperçut la lune apparue sur l’horizon. La même lune qui s’était levée pour son premier aveu se levait maintenant pour son premier adieu.

Un frisson lui courut sur la peau, un frisson glacé. L’automne venait, l’automne qui précède l’hiver. Il n’avait pas senti, jusqu’à présent, ce premier toucher du froid, qui le pénétrait brusquement comme la menace d’un malheur.

La route blanche, poudreuse, s’allongeait devant lui, pareille à une rivière entre ses berges. Une forme soudain se dressa au détour du chemin. Il la reconnut aussitôt; et il l’attendit sans bouger, frémissant du bonheur mystérieux de la sentir s’approcher, de la voir venir vers lui, pour lui.

Elle allait à petits pas, sans oser l’appeler, inquiète de ne point le découvrir encore, car il restait caché sous un arbre, et troublée par le grand silence, par la claire solitude de la terre et du ciel. Et, devant elle, son ombre s’avançait noire et démesurée, la précédant de loin, semblant apporter vers lui quelque chose d’elle, avant elle-même.

Christiane s’arrêta et l’ombre aussi resta immobile, couchée, tombée sur la route.

Paul fit rapidement quelques pas, jusqu’à la place où la forme de la tête s’arrondissait sur le chemin. Alors, comme s’il eût voulu ne rien perdre d’elle, il s’agenouilla et, se prosternant, posa sa bouche au bord de la sombre silhouette. Ainsi qu’un chien assoiffé boit, rampant sur le ventre, au bord d’une source, il se mit à baiser ardemment la poussière en suivant les contours de l’ombre bien-aimée. Il allait ainsi vers elle, sur les mains et sur les genoux, parcourant de caresses le dessin de son corps comme pour recueillir de ses lèvres l’image obscure et chère étendue sur le sol.

Elle, surprise, un peu effrayée même, attendit qu’il fût à ses pieds pour s’enhardir à lui parler; puis, quand il eut relevé la tête, toujours à genoux, mais l’étreignant à présent de ses deux bras, elle demanda:

—Qu’as-tu donc, ce soir?

Il répondit:

—Liane, je vais te perdre!

Elle enfonça tous ses doigts dans les cheveux épais de son ami et, se penchant, lui renversa le front pour lui baiser les yeux.

—Pourquoi me perdre? dit-elle, souriante, confiante.

—Puisque nous allons nous séparer demain.

—Nous séparer? Pour si peu de temps, chéri.

—Sait-on jamais? Nous ne retrouverons point les jours passés ici.

—Nous en aurons d’autres qui seront aussi beaux.

Elle le releva, l’entraîna sous l’arbre où il l’avait attendue, le fit asseoir auprès d’elle, plus bas, pour avoir toujours la main dans ses cheveux, et elle lui parla sérieusement, en femme réfléchie, ardente et déterminée qui aime, qui a tout prévu déjà, qui sait, d’instinct, ce qu’il faut faire, qui est résolue à tout.

—Écoute, mon chéri, je suis très libre, à Paris. William ne s’occupe jamais de moi. Ses affaires lui suffisent. Donc, puisque tu n’es pas marié, j’irai te voir. J’irai te voir tous les jours, tantôt le matin avant déjeuner, tantôt le soir à cause des domestiques qui pourraient jaser si je sortais à la même heure. Nous pourrons nous rencontrer autant qu’ici, car nous n’aurons pas à craindre les curieux.

Mais il répétait, la tête sur ses genoux et lui serrant la taille:

—Liane, Liane, je vais te perdre! Je sens que je vais te perdre!

Elle s’impatientait de ce chagrin irraisonné, de ce chagrin d’enfant dans ce corps si vigoureux, elle si frêle auprès de lui, et si sûre d’elle pourtant, si sûre que rien ne pourrait les séparer.

Il murmurait:

—Si tu voulais, Liane, nous nous sauverions ensemble, nous irions très loin, dans un beau pays plein de fleurs, pour nous aimer. Dis, veux-tu que nous partions, ce soir, veux-tu?

Mais elle haussait les épaules, un peu nerveuse, un peu mécontente qu’il ne l’écoutât point, car ce n’était plus l’heure des rêveries et des gamineries tendres. Il fallait, à présent, se montrer énergiques et prudents, et chercher les moyens de s’aimer toujours sans éveiller aucun soupçon.

Elle reprit:

—Écoute, chéri, il s’agit de bien nous entendre et de ne pas commettre d’imprudences ni de fautes. D’abord, es-tu sûr de tes domestiques? Ce qu’il y a de plus à craindre c’est une dénonciation, une lettre anonyme à mon mari. De lui-même il ne devinera rien. Je connais bien William...

Ce nom, deux fois répété, irrita tout à coup le cœur de Paul. Il dit, nerveux:

—Oh! ne me parle pas de lui ce soir!

Elle s’étonna:

—Pourquoi? il le faut bien pourtant... Oh! je t’assure qu’il ne tient guère à moi.

Elle avait deviné sa pensée.

Une obscure jalousie, encore inconsciente, s’éveillait en lui. Et soudain, s’agenouillant et lui prenant les mains:

—Écoute, Liane!...

Il se tut. Il n’osait pas dire l’inquiétude, le soupçon honteux qui lui venaient; et il ne savait comment les exprimer.

—Écoute... Liane... Comment es-tu avec lui?...

Elle ne comprit pas.

—Mais... mais... très bien...

—Oui... je sais... Mais... écoute... comprends-moi bien... C’est... c’est ton mari... enfin... et... et... tu ne sais pas combien je pense à ça depuis tantôt... Combien ça me tourmente... ça me torture... Tu comprends... dis?

Elle hésita quelques secondes, puis soudain elle pénétra son intention tout entière, et avec un élan de franchise indignée:

—Oh! mon chéri... peux-tu... peux-tu penser?... Oh! Je suis à toi... entends-tu?... rien qu’à toi... puisque je t’aime... Oh! Paul...

Il laissa retomber sa tête sur les genoux de la jeune femme, et d’une voix très douce:

—Mais!... enfin... ma petite Liane... puisque c’est ton mari... Comment feras-tu?... Y as-tu songé?... Dis?... Comment feras-tu ce soir... ou demain... Car tu ne peux pas... toujours, toujours lui dire: «Non...»

Elle murmura, très bas aussi:

—Je lui ai fait croire que j’étais enceinte, et... et ça lui suffit! Oh! il n’y tient guère... va... Ne parlons pas de ces choses-là, mon chéri, tu ne sais pas comme ça me froisse, comme ça me blesse. Fie-toi à moi, puisque je t’aime...

Il ne remua plus, respirant et baisant sa robe, tandis qu’elle lui caressait le visage de ses doigts amoureux et légers.

Mais soudain:

—Il faut revenir, dit-elle, car on s’apercevrait que nous sommes absents tous les deux.

Ils s’embrassèrent longuement en s’étreignant à se briser les os; puis elle partit la première, courant pour rentrer plus vite, tandis qu’il la regardait s’éloigner et disparaître, triste comme si tout son bonheur et tout son espoir se fussent enfuis avec elle.

DEUXIÈME PARTIE.

I

A PEINE eût-on reconnu la station d’Enval, le 1er juillet de l’année suivante.

Sur le sommet de la butte, debout entre les deux issues du vallon, s’élevait une construction d’architecture mauresque qui portait au front le mot Casino, en lettres d’or.

On avait utilisé un petit bois pour créer un petit parc sur la pente vers la Limagne. Une terrasse soutenue par un mur orné d’un bout à l’autre par de grands vases en simili-marbre, s’étendait devant cette construction et dominait la vaste plaine d’Auvergne.

Plus bas, dans les vignes, six chalets montraient, de place en place, leurs façades de bois verni.

Sur la pente tournée au midi, une immense bâtisse toute blanche appelait de loin les voyageurs qui l’apercevaient en sortant de Riom. C’était le grand hôtel du Mont-Oriol. Et juste au-dessous, au pied même de la colline, une maison carrée, plus simple, mais vaste, entourée d’un jardin que traversait le ruisselet venu des gorges, offrait aux malades la guérison miraculeuse promise par une brochure du docteur Latonne. On lisait sur la façade: «Thermes du Mont-Oriol.» Puis sur l’aile de droite, en lettres plus petites: «Hydrothérapie.—Lavages d’estomac.—Piscines à eau courante.» Et sur l’aile de gauche: «Institut médical de gymnastique automotrice.»

Tout cela était blanc, d’une blancheur neuve, luisante et crue. Des ouvriers travaillaient encore, des peintres, des plombiers, des terrassiers, bien que l’établissement fût ouvert depuis un mois déjà.

Le succès d’ailleurs avait dépassé dès les premiers jours, les espérances des fondateurs. Trois grands médecins, trois célébrités, MM. les professeurs Mas-Roussel, Cloche et Rémusot avaient pris sous leur protection la station nouvelle et accepté de séjourner quelque temps dans les villas de la Société Bernoise des Chalets mobiles, mises à leur disposition par les administrateurs des eaux.

Sous leur influence, une foule de malades accourait. Le grand hôtel du Mont-Oriol était plein.

Quoique les bains eussent commencé à fonctionner dès les premiers jours de juin, l’ouverture officielle de la station avait été remise au 1er juillet afin d’attirer beaucoup de monde. La fête devait commencer à trois heures par la bénédiction des sources. Et le soir, une grande représentation suivie d’un feu d’artifice et d’un bal réunirait tous les baigneurs du lieu avec ceux des stations voisines et les principaux habitants de Clermont-Ferrand et de Riom.

Le Casino, au faîte du mont, disparaissait sous les drapeaux. On ne voyait plus que du bleu, du rouge, du blanc, du jaune, une sorte de nuage épais et palpitant; tandis qu’au sommet de mâts géants plantés le long des allées du parc, des oriflammes démesurées se déployaient dans le ciel bleu avec des ondulations de serpents.

M. Petrus Martel, qui avait obtenu la direction de ce nouveau Casino, se croyait devenu, sous cette nuée de drapeaux, le capitaine tout-puissant de quelque navire fantastique; et il donnait des ordres aux garçons en tabliers blancs, avec la voix retentissante et terrible que doivent avoir les amiraux pour commander sous la mitraille. Ses paroles vibrantes, emportées par le vent, étaient entendues jusqu’au village.

Andermatt, essoufflé déjà, apparut sur la terrasse. Petrus Martel courut à sa rencontre et le salua d’un grand geste noble.

—Tout va bien? demanda le banquier.

—Tout va bien, monsieur le président.

—Si on a besoin de moi, on me trouvera dans le cabinet du médecin inspecteur. Nous avons séance ce matin.

Et il redescendit la colline. Devant la porte de l’établissement thermal, le surveillant et le caissier, enlevés aussi à l’autre Société, devenue la Société rivale, mais condamnée sans lutte possible, s’élancèrent pour recevoir leur maître. L’ancien geôlier fit le salut militaire. L’autre s’inclina comme un pauvre qui reçoit l’aumône.

Andermatt demanda:

—Monsieur l’inspecteur est ici?

Le surveillant répondit:

—Oui, monsieur le président, tous ces messieurs sont arrivés.

Le banquier entra dans le vestibule, au milieu des baigneuses et des garçons respectueux, tourna à droite, ouvrit une porte et trouva réunis dans une large pièce d’aspect sérieux, pleine de livres et de bustes d’hommes de science, tous les membres présents à Enval, du conseil d’administration: son beau-père le marquis, et Gontran son beau-frère, Oriol père et fils, devenus presque des messieurs, vêtus de redingotes si longues, eux si grands, qu’ils avaient l’air de réclames pour une maison de deuil, Paul Brétigny et le docteur Latonne.

Après des poignées de main rapides, on s’assit et Andermatt parla:

—Il nous reste à régler une question importante, celle du nom des sources. Je suis sur ce sujet d’un avis tout différent de celui de Monsieur l’inspecteur. Le docteur propose de donner à nos trois sources principales les noms des trois sommités de la médecine qui sont ici. Assurément c’est là une flatterie qui les toucherait et nous les gagnerait davantage. Mais soyez sûrs, messieurs, qu’elle nous aliénerait à jamais ceux de leurs éminents confrères qui n’ont pas encore répondu à notre invitation et que nous devons convaincre, au prix de tous nos efforts et de tous les sacrifices, de l’efficacité souveraine de nos eaux. Oui, messieurs, la nature humaine est invariable, il faut la connaître et s’en servir. Jamais MM. les professeurs Plantureau, de Larenard et Pascalis, pour ne citer que ces trois spécialistes des affections de l’estomac et de l’intestin, n’enverront leurs malades, leurs clients, leurs meilleurs clients, les plus illustres, les princes et les archiducs, toutes les célébrités mondaines qui font en même temps leur fortune et leur réputation, jamais ils ne les enverront se guérir avec l’eau de la source Mas-Roussel, de la source Cloche ou de la source Rémusot. Car ces clients et le public entier seraient un peu fondés à croire que ce sont messieurs les professeurs Rémusot, Cloche et Mas-Roussel qui ont découvert notre eau et toutes ses propriétés thérapeutiques. Il n’est pas douteux, messieurs, que le nom de Gubler, dont on a baptisé la première source de Châtel-Guyon, n’ait indisposé longtemps contre cette station aujourd’hui prospère une partie au moins des grands médecins qui auraient pu la patronner dès l’origine.

Je vous propose donc de donner tout simplement le nom de ma femme à la première source découverte et les noms de Mlles Oriol aux deux autres. Nous aurons ainsi les sources Christiane, Louise et Charlotte. Ça va très bien; c’est très gentil. Qu’en dites-vous?

Son avis fut adopté même par le docteur Latonne qui ajouta:

—On pourrait alors prier MM. Mas-Roussel, Cloche et Rémusot d’être parrains et d’offrir le bras aux marraines.

—Parfait, parfait, dit Andermatt. Je cours chez eux. Et ils accepteront. J’en réponds! Ils accepteront. Donc rendez-vous à trois heures, à l’église, où le cortège se formera.

Et il repartit en courant.

Le marquis et Gontran le suivirent presque aussitôt. Les deux Oriol, coiffés de chapeaux de forme haute, se mirent en marche à leur tour côte à côte, graves et tout noirs sur la route blanche; et le docteur Latonne dit à Paul, arrivé seulement la veille pour assister à la fête:

—Je vous ai retenu, mon cher monsieur, afin de vous montrer une chose dont j’attends merveille. C’est mon institut médical de gymnastique automotrice.

Il le prit par le bras et l’entraîna. Mais à peine furent-ils dans le vestibule qu’un garçon de bain arrêta le médecin:

—C’est M. Riquier qui attend pour son lavage.

Le docteur Latonne, l’année précédente, médisait des lavages d’estomac préconisés et pratiqués par le docteur Bonnefille dans l’établissement dont il était inspecteur. Mais les temps avaient modifié son opinion, et la sonde Baraduc était devenue le grand instrument de torture du nouvel inspecteur qui la plongeait dans tous les œsophages avec une joie enfantine.

Il demanda à Paul Brétigny:

—Avez-vous jamais vu faire cette petite opération-là?

L’autre répondit:

—Non, jamais.

—Venez donc, mon cher, c’est très curieux.

Ils entrèrent dans la salle des douches où M. Riquier, l’homme au teint de brique, qui essayait, cette année-là, les sources récemment découvertes, comme il avait essayé, chaque été, de toutes les stations naissantes, attendait sur un fauteuil de bois.

Pareil à quelque supplicié des temps anciens il était serré, étranglé dans une sorte de camisole de force en toile cirée qui devait préserver ses vêtements des souillures et des éclaboussures; et il avait l’air misérable, inquiet et douloureux des patients qu’un chirurgien vient opérer.

Dès que le docteur apparut, le garçon saisit un long tube qui se divisait en trois vers le milieu et qui avait l’air d’un serpent mince à double queue. Puis l’homme fixa un des bouts à l’extrémité d’un petit robinet communiquant avec la source. On laissa tomber le second dans un récipient de verre où s’écouleraient tout à l’heure les liquides rejetés par l’estomac du malade; et M. l’inspecteur prenant d’une main tranquille le troisième bras de ce conduit, l’approcha, avec un air aimable, de la mâchoire de M. Riquier, le lui passa dans la bouche et, le dirigeant adroitement, le fit glisser dans la gorge, l’enfonçant de plus en plus avec le pouce et l’index, d’une façon gracieuse et bienveillante, en répétant: «Très bien, très bien, très bien! Ça va, ça va, ça va, ça va parfaitement».

M. Riquier, les yeux hagards, les joues violettes, l’écume aux lèvres, haletait, suffoquait, poussait des hoquets d’angoisse; et, cramponné aux bras du fauteuil, faisait des efforts terribles pour rejeter cette bête de caoutchouc qui lui pénétrait dans le corps.

Lorsqu’il en eut avalé un demi-mètre environ le docteur dit:

—Nous sommes au fond. Ouvrez.

Le garçon alors ouvrit le robinet; et bientôt le ventre du malade se gonfla visiblement, rempli peu à peu par l’eau tiède de la source.

—Toussez, disait le médecin, toussez, pour amorcer la descente.

Au lieu de tousser il râlait, le pauvre, et secoué de convulsions paraissait prêt surtout à perdre ses yeux qui lui sortaient de la tête. Puis soudain un léger glouglou se fit entendre par terre, à côté de son fauteuil. Le siphon du tube à double conduit venait enfin de s’amorcer; et l’estomac se vidait maintenant dans ce récipient de verre où le médecin recherchait avec intérêt les indices du catarrhe et les traces reconnaissables des digestions incomplètes.

—Vous ne mangerez plus jamais de petits pois, disait-il, ni de salade! Oh! pas de salade! Vous ne la digérez nullement. Pas de fraises, non plus! Je vous l’ai déjà répété dix fois, pas de fraises!

M. Riquier semblait furieux. Il s’agitait maintenant sans pouvoir parler avec ce tube qui lui bouchait la gorge. Mais lorsque, le lavage terminé, le docteur lui eut extrait délicatement cette sonde des entrailles, il s’écria:

—Est-ce ma faute si je mange tous les jours des saletés qui me perdent la santé? N’est-ce pas vous qui devriez veiller sur les menus de votre hôtelier? Je suis venu à votre nouvelle gargote parce qu’on m’empoisonnait à l’ancienne avec des nourritures abominables, et je suis plus mal encore dans votre grande baraque d’auberge du Mont-Oriol, parole d’honneur!

Le médecin dut le calmer et il promit, plusieurs fois de suite, de prendre sous sa direction la table d’hôte des malades.

Puis il ressaisit le bras de Paul Brétigny, et l’emmenant:

—Voici sur quels principes extrêmement rationnels j’ai établi mon traitement spécial par la gymnastique automotrice que nous allons visiter. Vous connaissez mon système de médecine organométrique, n’est-ce pas? Je prétends qu’une grande partie de nos maladies proviennent uniquement du développement excessif d’un organe qui empiète sur le voisin, gêne ses fonctions, et détruit en peu de temps l’harmonie générale du corps d’où naissent les troubles les plus graves.

Or l’exercice est, avec les douches et le traitement thermal, un des moyens les plus énergiques pour rétablir l’équilibre et ramener les parties envahissantes à leurs proportions normales.

Mais comment décider l’homme à faire de l’exercice? Il n’y a pas seulement dans l’acte de marcher, de monter à cheval, de nager ou de ramer un effort physique considérable; il y a aussi et surtout un effort moral. C’est l’esprit qui décide, entraîne et soutient le corps. Les hommes d’énergie sont des hommes de mouvement! Or, l’énergie est dans l’âme et non pas dans les muscles. Le corps obéit à la volonté vigoureuse.

Il ne faut point songer, mon cher, à donner du courage aux lâches ni de la résolution aux faibles. Mais nous pouvons faire autre chose, nous pouvons faire plus, nous pouvons supprimer le courage, supprimer l’énergie mentale, supprimer l’effort moral et ne laisser subsister que le mouvement physique. Cet effort moral, je le remplace avec avantage par une force étrangère et purement mécanique! Comprenez-vous? Non, pas très bien. Entrons.

Il ouvrit une porte qui donnait sur une vaste salle où étaient alignés des instruments bizarres, de grands fauteuils à jambes de bois, des chevaux grossiers en sapin, des planchettes articulées, des barres mobiles tendues devant des chaises fixées au sol. Et tous ces objets étaient armés d’engrenages compliqués que faisaient mouvoir des manivelles.

Le docteur reprit:

—Voici. Nous avons quatre exercices principaux que j’appellerai les exercices naturels; ce sont: la marche, l’équitation, la natation et le canotage. Chacun de ces exercices développe des membres différents, agit d’une façon spéciale. Or, nous les possédons ici tous les quatre, produits artificiellement. On n’a qu’à se laisser faire, en ne pensant à rien, et on peut courir, monter à cheval, nager ou ramer pendant une heure sans que l’esprit prenne part, le moins du monde, à ce travail tout musculaire.

A ce moment, M. Aubry-Pasteur entrait suivi d’un homme dont les manches retroussées montraient des biceps vigoureux. L’ingénieur avait encore engraissé. Il marchait, les cuisses écartées, les bras loin du corps, en haletant.

Le docteur dit:

—Vous vous instruirez de visu.

Et, s’adressant à son malade:

—Eh bien, mon cher monsieur, qu’allons-nous faire aujourd’hui? De la marche ou de l’équitation?

M. Aubry-Pasteur, qui serrait les mains de Paul, répondit:

—Je désire un peu de marche assise, cela me fatigue moins.

M. Latonne reprit:

—Nous avons, en effet, la marche assise et la marche debout. La marche debout, plus efficace, est assez pénible. Je l’obtiens au moyen de pédales sur lesquelles on monte et qui mettent les jambes en mouvement pendant qu’on se maintient en équilibre en se cramponnant à des anneaux scellés dans le mur. Mais voici la marche assise.

L’ingénieur s’était écroulé dans un fauteuil à bascule, et il posa ses jambes dans les jambes de bois à jointures mobiles attachées à ce siège. On lui sangla les cuisses, les mollets et les chevilles, de façon qu’il ne pût accomplir aucun mouvement volontaire; puis l’homme aux manches retroussées, saisissant la manivelle, la tourna de toute sa force. Le fauteuil d’abord se balança comme un hamac, puis les jambes tout à coup partirent, s’allongeant et se recourbant, allant et revenant avec une vitesse extrême.

—Il court, dit le docteur, qui ordonna: Doucement, allez au pas.

L’homme, ralentissant son allure, imposa au gros ingénieur une marche assise plus modérée, qui décomposait d’une façon comique tous les mouvements de son corps.

Deux autres malades apparurent alors, énormes tous deux, et suivis aussi de deux garçons de service aux bras nus.

On les hissa sur des chevaux de bois qui, mis en mouvement, se mirent aussitôt à sauter sur place, en secouant leurs cavaliers d’une abominable manière.

—Au galop! cria le docteur. Et les bêtes factices, bondissant comme des vagues, chavirant comme des navires, fatiguèrent tellement les deux patients qu’ils se mirent à crier ensemble, d’une voix essoufflée et lamentable:

—Assez! Assez! je n’en puis plus! Assez!

Le médecin commanda:

—Stop!

Puis ajouta:

—Soufflez un peu. Vous reprendrez dans cinq minutes.

Paul Brétigny, qui étouffait d’envie de rire, fit remarquer que les cavaliers n’avaient pas chaud, tandis que les tourneurs de manivelle étaient en sueur.

—Si vous intervertissiez les rôles, disait-il, cela ne vaudrait-il pas mieux?

Le docteur répondit gravement:

—Oh! pas du tout, mon cher. Il ne faut pas confondre exercice et fatigue. Le mouvement de l’homme qui tourne la roue est mauvais, tandis que le mouvement du marcheur ou de l’écuyer est excellent.

Mais Paul aperçut une selle de femme.

—Oui, dit le médecin, le soir est réservé aux dames. Les hommes ne sont plus admis après midi. Venez donc voir la natation sèche.

Un système de planchettes mobiles vissées ensemble par leurs extrémités et par leurs centres, s’allongeant en losanges ou se refermant en carrés comme ce jeu d’enfants qui porte des soldats piqués, permettait de garroter et d’écarteler trois nageurs en même temps.

Le docteur disait:

—Je n’ai pas besoin de vous vanter les avantages de la natation sèche qui ne mouille le corps que de transpiration et n’expose, par conséquent, notre baigneur imaginaire à aucun accident rhumatismal.

Mais un garçon vint le chercher, une carte à la main.

—Le duc de Ramas, mon cher, je vous quitte. Excusez-moi.

Paul, resté seul, se retourna. Les deux cavaliers trottaient de nouveau. M. Aubry-Pasteur marchait toujours; et les trois Auvergnats haletaient, les bras rompus, les reins cassés à secouer ainsi leurs clients. Ils avaient l’air de moudre du café.

Quand il fut dehors, Brétigny aperçut le docteur Honorat regardant avec sa femme les préparatifs de la fête. Ils se mirent à causer, les yeux levés sur les drapeaux qui auréolaient la colline.

—C’est à l’église que se forme le cortège? demanda l’épouse du médecin.

—C’est à l’église.

—A trois heures?

—A trois heures.

—MM. les professeurs y seront?

—Oui. Ils accompagneront les marraines.

Les dames Paille l’arrêtèrent ensuite. Puis les Monécu père et fille. Mais comme il devait déjeuner, en tête à tête avec son ami Gontran, au Café du Casino, il y monta à petits pas. Paul, arrivé la veille, n’avait point vu seul à seul son camarade depuis un mois; et il voulait lui conter beaucoup d’histoires du boulevard, histoires de filles et de tripots.

Ils étaient restés à bavarder jusqu’à deux heures et demie, quand Petrus Martel les prévint qu’on se rendait à l’église.

—Allons chercher Christiane, dit Gontran.

—Allons, reprit Paul.

Ils la trouvèrent debout sur le perron du nouvel hôtel. Elle avait les joues creuses, le teint bistré des femmes enceintes, et sa taille fortement bosselée annonçait une grossesse de six mois au moins.

—Je vous attendais, dit-elle; William est parti en avant. Il a tant de choses à faire aujourd’hui.

Elle leva sur Paul Brétigny un regard plein de tendresse et prit son bras.

Ils se mirent en route doucement, évitant les pierres. Elle répétait:

—Comme je suis lourde! Comme je suis lourde! Je ne sais plus marcher. J’ai si peur de tomber!

Il ne répondait pas et la soutenait avec précaution, sans chercher à rencontrer ses yeux qu’elle tournait sans cesse vers lui.

Une foule compacte les attendait devant l’église.

Andermatt cria:

—Enfin, enfin! Dépêchez-vous donc! Tenez, voici l’ordre: deux enfants de chœur, deux chantres en surplis, la croix, l’eau bénite, le prêtre, puis Christiane avec M. le professeur Cloche, Mlle Louise avec M. le professeur Rémusot et Mlle Charlotte avec M. le professeur Mas-Roussel. Viennent ensuite le conseil d’administration, le corps médical, puis le public. C’est compris. En avant!

Le personnel ecclésiastique sortit alors de l’église, et prit la tête de la procession. Puis un grand monsieur à cheveux blancs rejetés derrière les oreilles, le savant classique, suivant la forme académique, s’approcha de Mme Andermatt en la saluant profondément.

Quand il se fut redressé il partit à côté d’elle, nu-tête, pour montrer sa belle chevelure scientifique, le chapeau sur la cuisse, l’air imposant comme s’il eût appris à marcher à la Comédie-Française et à faire voir au peuple sa rosette d’officier de la Légion d’honneur, trop grande pour un homme modeste.

Il causait:

—Monsieur votre époux, madame, me parlait de vous, tout à l’heure, et de votre état qui lui inspire quelques inquiétudes d’affection. Il m’a dit vos doutes et vos hésitations sur le moment probable de votre délivrance.

Elle était devenue rouge jusqu’aux tempes et elle murmura:

—Oui, je me suis crue mère bien longtemps avant de l’être. Maintenant, je ne sais plus... je ne sais plus...

Elle balbutiait, toute confuse.

Une voix disait derrière eux:

—Cette station a le plus grand avenir. J’obtiens déjà des effets surprenants.

C’était le professeur Rémusot s’adressant à sa compagne Louise Oriol. Il était petit, celui-là, avec des cheveux jaunes mal peignés, une redingote mal coupée, l’air malpropre du savant crasseux.

Le professeur Mas-Roussel, qui donnait le bras à Charlotte Oriol, était un beau médecin, sans barbe ni moustaches, souriant, soigné, à peine grisonnant, un peu gras, et dont la douce figure rasée ne semblait ni d’un prêtre ni d’un acteur, comme celle du docteur Latonne.

Le conseil d’administration venait ensuite, conduit par Andermatt, et dominé par les coiffures gigantesques des deux Oriol.

Derrière eux marchait encore une compagnie de hauts chapeaux, le corps médical d’Enval, auquel manquait le docteur Bonnefille, remplacé d’ailleurs par deux nouveaux médecins, le docteur Black, un vieil homme très court, presque un nain, dont l’excessive dévotion avait surpris le pays entier dès le jour de son arrivée, puis un très beau garçon, très coquet, coiffé, lui, d’un petit chapeau, le docteur Mazelli, un Italien attaché à la personne du duc de Ramas, d’autres disaient à la personne de la duchesse.

Et derrière eux le public, un flot de public, de baigneurs, de paysans et d’habitants des villes voisines.

La bénédiction des sources fut très courte. L’abbé Litre les aspergea l’une après l’autre avec l’eau bénite, ce qui fit dire au docteur Honorat qu’il allait leur donner des propriétés nouvelles avec le chlorure de sodium. Puis toutes les personnes spécialement invitées entrèrent dans la grande salle de lecture, où une collation était servie.

Paul disait à Gontran:

—Comme les petites Oriol sont devenues jolies!

—Elles sont charmantes, mon cher.

—Vous n’avez pas vu M. le président? demanda soudain aux jeunes gens l’ancien geôlier surveillant.

—Oui, il est dans le coin, là-bas.

—C’est que le père Clovis amasse du monde devant la porte.

Déjà, en allant aux sources pour les bénir, la procession tout entière avait défilé devant le vieil invalide, guéri l’année d’avant, et redevenu à présent plus paralytique que jamais. Il arrêtait les étrangers sur les routes, et les derniers venus de préférence pour leur conter son histoire:

—Ché jeaux-là, voyez-vous, cha ne vaut rien, cha garit, ché vrai, et pi on r’tombe, mais on r’tombe prechque mort. Moi, j’avais les jambo qu’allaient pu, à ch’t’heure, v’la que j’ perds les bras, par chuite de la cure. Et mes jambo, ch’est du fer, mais du fer qu’on couperio putôt que d’ le plier.

Andermatt, désolé, avait essayé de le faire emprisonner en le poursuivant judiciairement pour préjudice causé aux eaux du Mont-Oriol, et tentative de chantage. Mais il n’avait pu réussir à obtenir une condamnation ni à lui fermer la bouche.

Aussitôt informé que le vieux jasait devant la porte de l’établissement, il s’élança pour le faire taire.

Au bord de la grande route, au milieu d’un attroupement il entendit des voix furieuses. On se pressait pour écouter et pour voir. Des dames demandaient: «Qu’est-ce que c’est?» Des hommes répondaient: «C’est un malade que les eaux d’ici ont achevé.» D’autres croyaient qu’on venait d’écraser un enfant. On parlait aussi d’une attaque d’épilepsie dont aurait été frappée une pauvre femme.

Andermatt fendit la foule, comme il savait faire, en roulant violemment son petit ventre rond entre les ventres. «Il prouve, disait Gontran, la supériorité des billes sur les pointes.»

Le père Clovis, assis sur le fossé, geignait ses peines, contait ses souffrances en pleurnichant, tandis que, debout devant lui et le séparant du public, les deux Oriol exaspérés l’injuriaient et le menaçaient à pleine gorge.

—Cha n’est pas vrai, criait Colosse, ch’est un menteux, un faignant, un braconnier, qui court le bois toute la nuit.

Mais le vieux, sans s’émouvoir, répétait d’une petite voix perçante entendue malgré les vociférations des deux hommes:

—Ils m’ont tua, mes bons méchieus, ils m’ont tua avec leur eau. Ils m’ont baigné par forche l’an paché. Et me v’la, à ch’t’heure, me v’la, me v’la!

Andermatt imposa silence à tout le monde, et se penchant vers l’impotent il lui dit, en le regardant au fond des yeux:

—Si vous êtes plus malade, c’est votre faute, entendez-vous. Mais si vous m’écoutez je vous réponds de vous guérir, moi, en quinze ou vingt bains tout au plus. Venez me trouver dans une heure à l’établissement, quand tout le monde sera parti, et nous arrangerons ça, mon père. En attendant, taisez-vous.

Le vieux avait compris. Il se tut, puis après un silence, il répondit:

—J’ veux toujours ben échayer. Verraï.

Andermatt prit par les bras les deux Oriol et les entraîna vivement, tandis que le père Clovis restait allongé sur l’herbe entre ses béquilles, au bord de la route, clignant les yeux sous le soleil.

La foule intriguée se serrait autour de lui. Des messieurs l’interrogeaient; mais il ne répondait plus, comme s’il n’avait pas entendu ou pas compris; et cette curiosité, inutile à présent, finissant par l’ennuyer, il se mit à chanter à tue-tête, d’une voix aussi fausse que suraiguë, une interminable chanson en patois inintelligible.

Et la foule s’écoula peu à peu. Seuls, quelques enfants demeurèrent longtemps debout devant lui, les doigts dans le nez, en le contemplant.

Christiane, très fatiguée, était rentrée se reposer; Paul et Gontran se promenaient dans le nouveau parc au milieu des visiteurs. Tout à coup ils aperçurent la compagnie des acteurs qui avait aussi déserté l’ancien casino pour s’attacher à la fortune naissante du nouveau.

Mlle Odelin, devenue très élégante, se promenait au bras de sa mère, qui avait pris de l’importance. M. Petitnivelle, du Vaudeville, semblait très empressé auprès de ces dames que suivait M. Lapalme, du Grand-Théâtre de Bordeaux, en discutant avec les musiciens, toujours les mêmes, le maestro Saint-Landri, le pianiste Javel, le flûtiste Noirot et la contre-basse Nicordi.

En apercevant Paul et Gontran, Saint-Landri s’élança vers eux. Il avait eu, pendant l’hiver, un tout petit acte en musique joué dans un tout petit théâtre excentrique; mais les journaux avaient parlé de lui avec une certaine faveur et il traitait de haut maintenant, MM. Massenet, Reyer et Gounod.

Il tendit ses deux mains avec un élan bienveillant et raconta aussitôt sa discussion avec ces messieurs de l’orchestre qu’il dirigeait.

—Oui, mon cher, c’est fini, fini, fini, des rengainards de la vieille école. Les mélodistes ont fait leur temps. Voilà ce qu’on ne veut pas comprendre.

La musique est un art neuf. La mélodie en est le bégaiement. L’oreille ignorante a aimé les ritournelles. Elle y prenait un plaisir d’enfant, un plaisir de sauvage. J’ajoute que les oreilles du peuple ou du public naïf, les oreilles simples aimeront toujours les petites chansons, les airs enfin. C’est un amusement assimilable à celui que prennent les habitués des cafés-concerts.

Je vais me servir d’une comparaison pour me faire bien comprendre. L’œil du rustre aime les couleurs brutales et les tableaux éclatants, l’œil du bourgeois lettré mais non artiste aime les nuances aimablement prétentieuses et les sujets attendrissants; mais l’œil artiste, l’œil raffiné, aime, comprend, distingue les insaisissables modulations d’un même ton, les accords mystérieux des nuances, invisibles pour tout le monde.

De même en littérature: les concierges aiment les romans d’aventures, les bourgeois aiment les romans qui les émeuvent, et les vrais lettrés n’aiment que les livres artistes incompréhensibles pour les autres.

Quand un bourgeois me parle musique, j’ai envie de le tuer. Et quand c’est à l’Opéra, je lui demande:

—Êtes-vous capable de me dire si le troisième violon a fait une fausse note à l’ouverture du troisième acte?—Non.—Alors taisez-vous. Vous n’avez pas d’oreille. L’homme qui, dans un orchestre, n’entend pas en même temps l’ensemble, et séparément tous les instruments, n’a pas d’oreille et n’est pas musicien. Voilà! Bonsoir!

Il pivota sur un talon, et reprit:

—Pour un artiste, toute la musique est dans un accord. Ah! mon cher, certains accords m’affolent, me font entrer dans toute la chair un flot de bonheur inexprimable. J’ai aujourd’hui l’oreille tellement exercée, tellement faite, tellement mûre, que je finis par aimer même certains accords faux, comme un amateur dont la maturité de goût arrive à la dépravation. Je commence à être un corrompu qui cherche les extrêmes sensations d’ouïe. Oui, mes amis, certaines fausses notes! Quelles délices! Quelles délices perverses et profondes! Comme ça remue, comme ça ébranle les nerfs, comme ça gratte l’oreille... comme ça gratte..! comme ça gratte..!

Il se frottait les mains avec ravissement, et il chantonna:

—Vous entendrez mon opéra,—mon opéra, mon opéra.—Vous entendrez mon opéra.

Gontran dit:

—Vous faites un opéra?

—Oui, je l’achève.

Mais la voix de commandement de Petrus Martel retentissait:

—Vous comprenez bien! C’est convenu: une fusée jaune, et vous partez!

Il donnait des ordres pour le feu d’artifice. On le rejoignit et il expliqua ses dispositions en montrant de son bras tendu, comme s’il eût menacé une flotte ennemie, des piquets de bois blancs sur la montagne, au-dessus des gorges, de l’autre côté du vallon.

—C’est là-bas qu’on le tirera. Je disais à mon artificier d’être à son poste dès huit heures et demie. Aussitôt que le spectacle sera fini je donnerai le signal d’ici par une fusée jaune, et alors il allumera la pièce d’ouverture.

Le marquis apparut:

—Je vais boire un verre d’eau, dit-il.

Paul et Gontran l’accompagnèrent et redescendirent la colline. En arrivant à l’établissement ils aperçurent le père Clovis qui y pénétrait, soutenu par les deux Oriol, suivi par Andermatt et par le docteur, et faisant, à chaque traînée de ses jambes sur le sol, des contorsions de souffrance.

—Entrons, dit Gontran, ce sera drôle.

On assit l’impotent sur un fauteuil, puis Andermatt lui dit:

—Voici mes propositions, vieux filou que vous êtes. Vous allez vous guérir immédiatement en prenant deux bains chaque jour. Et vous aurez deux cents francs aussitôt que vous marcherez...

Le paralytique se mit à gémir:

—Mes jambos, ch’est du fer, mon brave monchieu.

Andermatt le fit taire et reprit:

—Écoutez donc... Et vous aurez encore deux cents francs tous les ans, jusqu’à votre mort... vous entendez... jusqu’à votre mort si vous continuez à éprouver l’effet salutaire de nos eaux.

Le vieux resta perplexe. La guérison continue contrariait toutes ses dispositions d’existence.

Il demanda en hésitant:

—Mais quand... quand ch’est fermé... votre boîte... si cha me reprend... j’y peux rien... moi... pichque ch’est fermé... votre eau...

Le docteur Latonne l’interrompit; et se tournant vers Andermatt:

—Parfait..! parfait..! Nous le guérirons tous les ans... cela vaut mieux et prouvera la nécessité du traitement annuel, l’indispensabilité du retour. Parfait, c’est entendu!

Mais le vieux répétait de nouveau:

—Che ch’ra pas commode ch’te fois, mes braves méchieus. Mes jambo, ch’est du fer, du fer en barro...

Une idée nouvelle germait dans l’esprit du docteur:

—Si je lui faisais faire quelques séances de marche assise, dit-il, je hâterais beaucoup l’effet des eaux. C’est une chose à tenter.

—Excellente pensée, répondit Andermatt, qui ajouta: Maintenant, père Clovis, allez-vous-en et n’oubliez pas nos conventions.

Le vieux partit en gémissant toujours; et, comme le soir venait, tous les administrateurs du Mont-Oriol rentrèrent dîner, car la représentation théâtrale était annoncée pour sept heures et demie.

Elle avait lieu dans la grande salle du nouveau Casino qui pouvait contenir mille personnes.

Dès sept heures, les spectateurs qui n’avaient point de places numérotées se présentèrent.

A sept heures et demie la salle était pleine et le rideau se leva sur un vaudeville en deux actes qui précédait l’opérette de Saint-Landri, interprétée par des chanteurs de Vichy, cédés pour la circonstance.

Christiane, au premier rang, entre son père et son mari, souffrait beaucoup de la chaleur.

Elle disait, à tout instant:

—Je n’en puis plus! je n’en puis plus!

Après le vaudeville, lorsque commença l’opérette, elle faillit se trouver mal, et, se tournant vers son mari:

—Mon cher Will, je vais être obligée de sortir. J’étouffe!

Le banquier fut désolé. Il tenait avant tout à ce que la fête réussît, d’un bout à l’autre, sans un accroc. Il répondit:

—Fais tous tes efforts pour résister. Je t’en supplie. Ton départ bouleverserait tout. Tu aurais la salle entière à traverser.

Mais Gontran, placé derrière elle avec Paul, avait entendu. Il se pencha vers sa sœur:

—Tu as trop chaud? dit-il.

—Oui, j’étouffe.

—Bon. Attends. Tu vas rire.

Une fenêtre était proche. Il s’y glissa, monta sur une chaise et sauta dehors sans être presque remarqué.

Puis il entra dans le café complètement vide, étendit la main sous le comptoir où il avait vu Petrus Martel cacher la fusée de signal, et, l’ayant volée, il courut se cacher dans un massif, puis l’alluma.

La rapide gerbe jaune s’envola vers les nuages en décrivant une courbe et jetant à travers le ciel une longue pluie de gouttes de feu.

Presque aussitôt une formidable détonation éclata sur la montagne voisine et un faisceau d’étoiles s’éparpilla dans la nuit.

Quelqu’un cria dans la salle de spectacle où frémissaient les accords de Saint-Landri:

—On tire le feu d’artifice!

Les spectateurs les plus proches des portes se levèrent brusquement pour s’en assurer et sortirent à pas légers. Tous les autres tournèrent les yeux vers les fenêtres, mais ne virent rien, car elles regardaient la Limagne.

On demandait:

—Est-ce vrai? Est-ce vrai?

Une agitation remuait la foule impatiente, avide surtout d’amusements simples.

Une voix du dehors annonça:

—C’est vrai, on le tire.

Alors, en une seconde, toute la salle fut debout. On se précipitait vers les portes, on se bousculait, on hurlait vers ceux qui obstruaient la sortie:

—Mais dépêchez-vous, dépêchez-vous donc!

Tout le monde fut bientôt dans le parc. Seul Saint-Landri exaspéré continuait à battre la mesure devant son orchestre distrait. Et là-bas les soleils succédaient aux chandelles romaines, au milieu des détonations.

Tout à coup, une voix formidable lança trois fois ce cri furieux:

—Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu! Arrêtez, nom de Dieu!

Et, comme un feu de Bengale immense s’allumait alors sur le mont, éclairant en rouge à droite, en bleu à gauche, les rochers énormes et les arbres, on aperçut, debout dans un des vases de simili-marbre qui décoraient la terrasse du Casino, Petrus Martel éperdu, nu-tête, les bras en l’air, gesticulant et hurlant.

Puis, la grande clarté s’éteignant, on ne vit plus rien que les vraies étoiles. Mais aussitôt, une autre pièce partit et, Petrus Martel sautant à terre, s’écria:

—Quel désastre! quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Et il passait dans la foule avec des gestes tragiques, des coups de poing dans le vide, des trépignements de colère, en répétant toujours:

—Quel désastre! Mon Dieu, quel désastre!

Christiane avait pris le bras de Paul pour venir s’asseoir au grand air, et elle regardait, ravie, les fusées qui montaient au ciel.

Son frère la rejoignit tout à coup, et dit:

—Hein, est-ce réussi? Crois-tu que c’est drôle?

Elle murmura:

—Comment, c’est toi?

—Mais oui, c’est moi. Est-elle bonne, hein?

Elle se mit à rire, trouvant cela drôle en effet. Mais Andermatt arrivait, navré. Il ne comprenait pas d’où un coup pareil était parti. On avait volé la fusée sous le comptoir pour donner le signal convenu. Une pareille infamie ne pouvait venir que d’un émissaire de l’ancienne Société, d’un agent du docteur Bonnefille!

Et il répétait, lui:

—C’est désolant, positivement désolant. Voici un feu d’artifice de deux mille trois cents francs qui est perdu, tout à fait perdu!

Gontran reprit:

—Non, mon cher, en comptant bien la perte ne s’élève pas à plus du quart, mettons au tiers, si vous voulez; soit à sept cent soixante-six francs. Vos invités auront donc joui de quinze cent trente-deux francs de fusées. Ça n’est pas mal, en vérité.

La colère du banquier se tourna vers son beau-frère. Il le prit brusquement par le bras:

—Vous, j’ai à vous parler d’une façon sérieuse. Puisque je vous tiens, faisons un tour dans les allées. J’en ai pour cinq minutes, d’ailleurs.

Puis, se tournant vers Christiane:

—Je vous confie à notre ami Brétigny, ma chère; mais ne restez pas longtemps dehors, ménagez-vous. Vous pourriez attraper froid, vous savez. Prenez garde, prenez garde!

Elle murmura:

—Ne craignez rien, mon ami.

Et Andermatt entraîna Gontran.

Dès qu’ils furent seuls, un peu loin de la foule, le banquier s’arrêta.

—Mon cher, c’est de votre situation financière que je veux vous parler.

—De ma situation financière?

—Oui! la connaissez-vous, votre situation financière?

—Non. Mais vous devez la connaître pour moi, puisque vous me prêtez de l’argent.

—Eh bien, oui, je la connais, moi! et c’est pour cela que je vous en parle.

—Il me semble au moins que le moment est mal choisi... au milieu d’un feu d’artifice!

—Le moment est fort bien choisi, au contraire. Je ne vous parle pas au milieu d’un feu d’artifice; mais avant un bal...

—Avant un bal?... Je ne comprends pas.

—Eh bien, vous allez comprendre. Votre situation, la voici: Vous n’avez rien, que des dettes; et vous n’aurez jamais rien que des dettes...

Gontran reprit avec sérieux:

—Vous me dites cela un peu crûment.

—Oui, parce qu’il le faut. Écoutez-moi: Vous avez mangé la part de fortune qui vous revenait de votre mère. N’en parlons plus.

—N’en parlons plus.

—Quant à votre père, il possède trente mille francs de rente, soit un capital de huit cent mille francs environ. Votre part sera donc, plus tard, de quatre cent mille francs. Or, vous me devez, à moi, cent quatre-vingt-dix mille francs. Vous devez en outre à des usuriers...

Gontran murmura d’un air hautain:

—Dites à des juifs.

—Soit, à des juifs, bien qu’il y ait dans le nombre un marguillier de Saint-Sulpice qui s’est servi d’un prêtre comme intermédiaire entre lui et vous... mais je ne chicanerai pas pour si peu... Vous devez donc à divers usuriers, israélites ou catholiques, à peu près autant. Mettons cent cinquante mille, au bas mot. Cela fait un total de trois cent quarante mille francs dont vous payez les intérêts en empruntant toujours, sauf pour les miens, que vous ne payez point.

—C’est juste, dit Gontran.

—Alors, il ne vous reste plus rien.

—Rien, en effet... que mon beau-frère.

—Que votre beau-frère, qui en a assez de vous prêter de l’argent.

—Alors?

—Alors, mon cher, le moindre paysan logé dans une de ces huttes, là-bas, est plus riche que vous.

—Parfaitement... et après?

—Après... après... Si votre père mourait demain, il ne vous resterait plus, pour manger du pain, entendez-vous, qu’à accepter une place d’employé dans ma maison. Et ce serait encore là un moyen de déguiser la pension que je vous ferais.

Gontran dit, d’un ton irrité:

—Mon cher William, ces choses-là m’embêtent. Je le sais d’ailleurs aussi bien que vous, et, je vous le répète, le moment est mal choisi pour me les rappeler avec... avec... avec aussi peu de diplomatie...

—Permettez, laissez-moi finir. Vous ne pouvez vous tirer de là que par un mariage. Or, vous êtes un parti déplorable, malgré votre nom qui sonne bien, sans être illustre. Enfin, il n’est pas de ceux qu’une héritière, même israélite, paye d’une fortune. Donc, il faut vous trouver une femme acceptable et riche, ce qui n’est pas très commode...

Gontran l’interrompit:

—Nommez-la tout de suite, ça vaut mieux.

—Soit: une des filles du père Oriol, à votre choix. Et voici pourquoi je vous en parle avant le bal.

—Et maintenant, expliquez-vous plus longuement, reprit Gontran d’une voix froide.

—C’est bien simple. Vous voyez le succès que j’ai obtenu, du premier coup, avec cette station. Or, si j’avais entre les mains, ou, plutôt si nous avions entre les mains toutes les terres conservées par ce finaud de paysan, j’en ferais de l’or. Pour ne parler que des vignes qui vont de l’établissement à l’hôtel et de l’hôtel au Casino, je les payerais un million demain, moi, Andermatt. Or, ces vignes-là et les autres, tout autour de la butte, seront les dots des petites. Le père me le disait encore tantôt, non sans intention, peut-être. Eh bien..., si vous vouliez, nous pourrions faire là une grosse affaire, tous les deux?

Gontran murmura, en ayant l’air de réfléchir:

—C’est possible. J’y penserai.

—Pensez-y, mon cher, et n’oubliez pas que je ne parle jamais que de choses très sûres, après y avoir beaucoup songé, et quand je connais toutes les conséquences possibles et tous les avantages certains.

Mais Gontran, levant un bras, s’écria, comme s’il venait d’oublier brusquement tout ce que lui avait dit son beau-frère:

—Regardez! Que c’est beau!

Le bouquet s’allumait, simulant un palais embrasé sur lequel un drapeau flambant portait Mont-Oriol en lettres de feu toutes rouges, et, en face de lui, au-dessus de la plaine, la lune, rouge aussi, semblait apparue pour contempler ce spectacle. Puis, quand le palais, après avoir brûlé quelques minutes, fit explosion ainsi qu’un navire saute, en projetant dans le ciel entier des astres de fantaisie qui éclataient à leur tour, la lune resta toute seule, calme et ronde, sur l’horizon.

Le public applaudissait avec rage, criait:

—Hurra! Bravo! bravo!

Andermatt dit soudain:

—Allons ouvrir le bal, mon cher. Voulez-vous danser en face de moi le premier quadrille?

—Mais oui, certainement, mon cher beau-frère.

—Qui avez-vous l’intention d’inviter? Moi, j’ai retenu la duchesse de Ramas.

Gontran répondit avec indifférence:

—Moi j’inviterai Charlotte Oriol.

Ils remontèrent. Comme ils passaient devant la place où Christiane était restée avec Paul Brétigny, ils ne les aperçurent plus.

William murmura:

—Elle a écouté mon conseil, elle est partie se coucher. Elle était très lasse aujourd’hui.

Et il s’avança vers la salle de bal que les hommes de service avaient préparée pendant le feu d’artifice.

Mais Christiane n’était point rentrée dans sa chambre, ainsi que le pensait son mari.

Dès qu’elle s’était sentie seule avec Paul, elle lui avait dit tout bas, en lui serrant la main:

—Te voici donc venu, je t’attends depuis un mois. Tous les matins, je me demandais: Est-ce aujourd’hui que je le verrai?... Et tous les soirs je me disais: Ce sera demain alors?... Pourquoi as-tu tardé si longtemps, mon amour?

Il répondit avec embarras:

—J’ai eu des occupations, des affaires.

Elle se penchait sur lui, murmurant:

—Ça n’était pas bien de me laisser seule ici, avec eux, surtout dans ma situation.

Il écarta un peu sa chaise:

—Prends garde, on pourrait nous voir. Ces fusées éclairent tout le pays.

Elle n’y pensait guère; elle dit:

—Je t’aime tant!

Puis, avec des tressaillements de joie:

—Oh! que je suis heureuse, que je suis heureuse de nous retrouver ensemble, ici! Y songes-tu? Paul, quelle joie! Comme nous allons nous aimer encore!

Elle soupira d’une voix si faible qu’elle semblait un souffle.

—J’ai une envie folle de t’embrasser, mais folle... là,... folle. Je ne t’ai pas vu depuis si longtemps!

Puis soudain, avec une énergie violente de femme passionnée, à qui tout doit céder:

—Écoute, je veux... tu entends... je veux aller avec toi tout de suite, à l’endroit où nous nous sommes dit adieu, l’an dernier! tu te rappelles bien, sur la route de la Roche-Pradière?

Il répondit, stupéfait:

—Mais c’est insensé, tu ne peux plus marcher. Tu as été debout toute la journée! C’est insensé, je ne le permettrai pas.

Elle s’était levée, et elle répéta:

—Je le veux. Si tu ne m’accompagnes pas, j’irai seule.

Et lui montrant la lune qui se levait:

—Tiens, c’était un soir tout pareil! Tu te rappelles, comme tu baisais mon ombre?

Il la retenait:

—Christiane... écoute... c’est ridicule... Christiane.

Elle ne répondait pas et marchait vers la descente qui conduisait aux vignes. Il connaissait cette volonté calme que rien ne faisait dévier, l’entêtement gracieux de ces yeux bleus, de ce petit front de blondine qu’aucun obstacle n’arrêtait; et il prit son bras pour la soutenir en route.

—Si on nous voyait, Christiane?

—Tu ne disais pas ça, l’an dernier. Et puis, tout le monde est à la fête. Nous serons revenus sans qu’on ait remarqué notre absence.

Il fallut bientôt monter par le sentier pierreux. Elle soufflait, s’appuyant sur lui de toute sa force; et à chaque pas, elle disait:

—C’est bon, c’est bon, c’est bon, de souffrir ainsi!

Il s’arrêta, voulant la ramener. Mais elle ne l’écoutait point:

—Non, non. Je suis heureuse. Tu ne comprends pas ça, toi. Écoute... je le sens qui tressaille... notre enfant... ton enfant... quel bonheur!... donne ta main... Tiens... le sens-tu?...

Elle ne comprenait pas qu’il était, cet homme, de la race des amants, et non point de la race des pères. Depuis qu’il la savait enceinte, il s’éloignait d’elle et se dégoûtait d’elle, malgré lui. Il avait souvent répété, jadis, qu’une femme n’est plus digne d’amour qui a fait fonction de reproductrice. Ce qui l’exaltait dans la tendresse, c’était cet envolement de deux cœurs vers un idéal inaccessible, cet enlacement de deux âmes qui sont immatérielles, c’était tout le factice et l’irréalisable mis par les poètes dans la passion. Dans la femme physique, il adorait la Vénus dont le flanc sacré devait conserver toujours la forme pure de la stérilité. L’idée d’un petit être né de lui, larve humaine agitée dans ce corps souillé par elle et enlaidi déjà, lui inspirait une répulsion presque invincible. La maternité faisait une bête de cette femme. Elle n’était plus la créature d’exception adorée et rêvée, mais l’animal qui reproduit sa race. Et même un dégoût matériel se mêlait en lui à ces répugnances de l’esprit.

Comment aurait-elle senti et deviné cela, elle que chaque tressaillement de l’enfant désiré attachait davantage à son amant? Cet homme qu’elle adorait, qu’elle avait aimé chaque jour un peu plus, depuis l’heure de leur premier baiser, non seulement il avait pénétré jusqu’au fond de son cœur, mais voilà qu’il était entré aussi jusqu’au fond de sa chair, qu’il y avait semé sa propre vie, qu’il allait sortir d’elle redevenu tout petit. Oui, elle le portait là, sous ses mains croisées, lui-même, son bon, son cher, son tendre, son seul ami, renaissant dans ses entrailles de par le mystère de la nature. Et elle l’aimait doublement, maintenant qu’elle l’avait deux fois, le grand et le petit encore inconnu, celui qu’elle voyait, qu’elle touchait, qu’elle embrassait, qu’elle entendait parler, et celui qu’elle ne pouvait encore que sentir remuer sous sa peau.

Ils étaient arrivés sur la route.

—Tu m’attendais là-bas, ce soir-là, dit-elle.

Et elle lui tendit ses lèvres. Il les baisa sans répondre, d’un baiser froid.

Elle murmura, pour la deuxième fois:

—Te souviens-tu, comme tu m’embrassais par terre? Nous étions ainsi, regarde.

Et, dans l’espoir qu’il recommencerait, elle se mit à courir pour s’éloigner de lui. Puis elle s’arrêta, haletante, et attendit, debout au milieu de la route. Mais la lune, allongeant son profil sur le sol, y dessinait la bosse de son flanc déformé. Et Paul, regardant à ses pieds l’ombre de sa grossesse, restait immobile en face d’elle, blessé dans ses pudeurs poétiques, exaspéré qu’elle ne sentît pas cela, qu’elle ne devinât point sa pensée, qu’elle n’eût pas assez de coquetterie, de tact et de finesse féminine pour comprendre toutes les nuances qui font si différentes les circonstances; et il lui dit, avec une impatience dans la voix:

—Voyons, Christiane, ces enfantillages sont ridicules.

Elle revint à lui, émue, triste, les bras ouverts, et se jetant sur sa poitrine:

—Oh! tu m’aimes moins. Je le sens! J’en suis sûre!

Il eut pitié, lui prit la tête et mit sur ses yeux deux longs baisers.

Puis ils revinrent, silencieux. Il ne trouvait rien à lui dire; et comme elle s’appuyait sur lui, épuisée de fatigue, il hâtait le pas pour ne plus sentir contre sa hanche le frôlement de cette taille élargie.

En approchant de l’hôtel, ils se séparèrent, et elle monta dans sa chambre.

L’orchestre du Casino jouait des airs de danse, et Paul alla voir le bal. C’était une valse, tous valsaient: le docteur Latonne avec Mme Paille la jeune, Andermatt avec Louise Oriol, le joli docteur Mazelli avec la duchesse de Ramas et Gontran avec Charlotte Oriol. Il lui parlait dans l’oreille avec cet air tendre qui indique une cour commencée; et elle souriait derrière son éventail, rougissait, semblait ravie.

Paul entendit derrière lui:

—Tiens, tiens, M. de Ravenel qui conte fleurette à ma cliente.

C’était le docteur Honorat, debout près de la porte, s’amusant à regarder. Il reprit:

—Oui, oui, voilà une demi-heure que cela dure. Tout le monde l’a déjà remarqué. Ça n’a pas l’air d’ailleurs de déplaire à la petite.

Il ajouta, après un silence:

—En voilà une perle, que cette enfant-là, bonne, gaie, simple, dévouée, droite, vous savez, une brave créature. Il en faudrait dix comme l’aînée pour la valoir. Moi, je les connais depuis l’enfance... ces fillettes... Et pourtant le père préfère l’aînée, parce qu’elle est plus... plus... comme lui... plus paysanne... moins droite... plus économe... plus rusée... et plus... plus jalouse... Oh! c’est une bonne fille tout de même... je n’en voudrais pas dire de mal... mais, malgré moi, je compare, vous comprenez... et, après avoir comparé... je juge... voilà.

La valse finissait; Gontran rejoignit son ami et, apercevant le docteur:

—Ah! dites-moi donc, le corps médical d’Enval me paraît singulièrement accru. Nous avons un M. Mazelli qui valse dans la perfection et un vieux petit M. Black qui semble fort bien avec le ciel.

Mais le docteur Honorat fut discret. Il n’aimait point juger ses confrères.

II

C’ÉTAIT maintenant une question brûlante, que celle des médecins dans Enval. Ils s’étaient brusquement emparés du pays, de toute l’attention, de toute la passion des habitants. Jadis les sources coulaient sous l’autorité du seul docteur Bonnefille, entre les animosités inoffensives du remuant docteur Latonne et du placide docteur Honorat.

C’était bien autre chose, à présent.

Dès que le succès préparé pendant l’hiver par Andermatt se fut tout à fait dessiné, grâce au concours puissant de MM. les professeurs Cloche, Mas-Roussel et Rémusot, qui avaient apporté chacun un contingent de deux ou trois cents malades au moins, le docteur Latonne, inspecteur du nouvel établissement, était devenu un gros personnage, particulièrement patronné par le professeur Mas-Roussel, dont il avait été l’élève et dont il imitait la tenue et les gestes.

Du docteur Bonnefille, il n’était plus guère question. Rageant, exaspéré, déblatérant contre le Mont-Oriol, le vieux médecin restait tout le jour dans le vieil établissement, avec quelques vieux malades demeurés fidèles.

Dans l’esprit de quelques clients, en effet, il connaissait seul les propriétés véritables des eaux; il avait, pour ainsi dire, leur secret, puisqu’il les administrait officiellement depuis l’origine de la station.

Le docteur Honorat ne conservait guère que la clientèle auvergnate. Il se contentait de cette fortune médiocre, en demeurant bien avec tout le monde, et se consolait en préférant de beaucoup les cartes et le vin blanc à la médecine.

Il n’allait point cependant jusqu’à aimer ses confrères.

Le docteur Latonne serait donc demeuré le grand augure de Mont-Oriol, si on n’avait vu apparaître un matin un tout petit homme, presque un nain, dont la grosse tête enfoncée entre les épaules, les gros yeux ronds et les grosses mains, faisaient un être très bizarre. Ce nouveau médecin, M. Black, amené dans le pays par le professeur Rémusot, s’était fait tout de suite remarquer par son excessive dévotion.

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