MONT-ORIOL. (continued 2)
Reading edition
Alors Oriol fit un pas vers Andermatt, et avec une conviction grave et profonde:
—T’nez, monchieu, écoutez-moi. En v’la un là-bas, de paralytique, que monchieu le docteur connaît bien, mais un vrai, qu’on n’a pas vu faire un pas d’puis diche ans. Dites-le, monchieu l’ docteur?
Latonne affirma:
—Oh! celui-là si vous le guérissez, je paie votre eau un franc le verre.
Puis, se tournant vers Andermatt:
—C’est un vieux goutteux rhumatisant atteint d’une sorte de contracture spasmodique de la jambe gauche et d’une paralysie complète de la droite; enfin, je crois, un incurable.
Oriol l’avait laissé dire; il reprit lentement:
—Eh bien, monchieu l’ docteur, voulez-vous faire l’épreuve chur lui, un mois durant. Je ne dis pas que cha réuchira, je n’ dis rien, je demande cheulement à faire l’épreuve. Tenez, Coloche et moi nous allions creuser un trou pour les pierres, eh bien, nous ferons un trou pour Cloviche; il y pachera une heure chaque matin; et puis nous verrons, là, nous verrons!...
Le médecin murmura:
—Vous pouvez essayer. Je réponds bien que vous ne réussirez pas.
Mais Andermatt, séduit par l’espérance d’une guérison presque miraculeuse, accueillit avec joie l’idée du paysan; et ils retournèrent tous les quatre auprès du vagabond toujours immobile au soleil.
Le vieux braconnier, comprenant la ruse, feignit de refuser, résista longtemps, puis se laissa convaincre, à la condition qu’Andermatt lui donnerait deux francs par jour pour l’heure qu’il passerait dans l’eau.
Et l’affaire fut conclue ainsi. Il fut même décidé qu’aussitôt le trou creusé, le père Clovis prendrait son bain ce jour-là même. Andermatt lui fournirait des vêtements pour s’habiller ensuite, et les deux Oriol lui apporteraient une ancienne hutte de berger remisée dans leur cour, où l’infirme s’enfermerait afin de changer de hardes.
Puis, le banquier et le médecin retournèrent au village. Ils se séparèrent à l’entrée, celui-ci rentrant chez lui pour ses consultations, et celui-là allant attendre sa femme qui devait venir à l’établissement vers neuf heures et demie.
Elle apparut presque aussitôt. En toilette rose, des pieds à la tête, chapeau rose, ombrelle rose et visage rose, elle avait l’air d’une aurore, et elle descendait le raidillon de l’hôtel, pour éviter le détour du chemin, avec un sautillement d’oiseau qui va de pierre en pierre, sans ouvrir les ailes. Elle cria, dès qu’elle aperçut son mari:
—Oh! le joli pays, je suis tout à fait contente.
Les quelques baigneurs errant tristement dans le petit parc silencieux se retournèrent à son passage, et Petrus Martel qui fumait sa pipe, en manches de chemise à la fenêtre du billard, appela son compère Lapalme, assis dans un coin devant un verre de vin blanc, en disant avec un claquement de langue:
—Bigre, voilà du nanan.
Christiane pénétra dans l’établissement, salua d’un sourire le caissier assis à gauche de l’entrée, et d’un bonjour, l’ancien geôlier assis à droite; puis tendant un billet à une baigneuse vêtue comme celle de la buvette, elle la suivit dans un corridor où donnaient les portes des salles de bains.
On la fit entrer dans l’une d’elles, assez vaste, aux murs nus, meublée d’une chaise, d’une glace et d’un chausse-pied, tandis qu’un grand trou ovale, enduit de ciment jaune comme le sol, servait de baignoire.
La femme tourna une clef pareille à celles qui font couler les ruisseaux des rues, et l’eau jaillit par une petite ouverture ronde et grillée au fond de cette cuve, qui fut bientôt remplie jusqu’aux bords, et qui déversait son trop-plein par une rigole s’enfonçant dans le mur.
Christiane, qui avait laissé sa femme de chambre à l’hôtel, refusa, pour se dévêtir, les soins de l’Auvergnate et resta seule, disant qu’elle sonnerait, si elle avait besoin de quelque chose, et pour son linge.
Et elle se déshabilla lentement, en regardant le presque invisible mouvement de cette onde remuée dans ce bassin clair. Lorsqu’elle fut nue, elle trempa son pied dedans et une bonne sensation chaude monta jusqu’à sa gorge; puis elle enfonça dans l’eau tiède une jambe d’abord, l’autre ensuite, et s’assit dans cette chaleur, dans cette douceur, dans ce bain transparent, dans cette source qui coulait sur elle, autour d’elle, couvrant son corps de petites bulles de gaz, tout le long des jambes, tout le long des bras, et sur les seins aussi. Elle regardait avec surprise ces innombrables et si fines gouttes d’air qui l’habillaient des pieds à la tête d’une cuirasse entière de perles menues. Et ces perles, si petites, s’envolaient sans cesse de sa chair blanche, et venaient s’évaporer à la surface du bain, chassées par d’autres qui naissaient sur elle. Elles naissaient sur sa peau comme des fruits légers, insaisissables et charmants, les fruits de ce corps mignon, rose et frais, qui faisait pousser dans l’eau des perles.
Et Christiane se sentait si bien là dedans, si doucement, si mollement, si délicieusement caressée, étreinte par l’onde agitée, l’onde vivante, l’onde animée de la source qui jaillissait au fond du bassin, sous ses jambes, et s’enfuyait par le petit trou dans le rebord de sa baignoire, qu’elle aurait voulu rester là toujours, sans remuer, presque sans songer. La sensation d’un bonheur calme, fait de repos et de bien-être, de tranquille pensée, de santé, de joie discrète et de gaieté silencieuse, entrait en elle avec la chaleur exquise de ce bain. Et son esprit rêvait, vaguement bercé par le glouglou du trop-plein qui s’écoulait, il rêvait à ce qu’elle ferait tantôt, à ce qu’elle ferait demain, à des promenades, à son père, à son mari, à son frère et à ce grand garçon qui la gênait un peu depuis l’aventure du chien. Elle n’aimait pas les gens violents.
Aucun désir n’agitait son âme, calme comme son cœur dans cette eau tiède, aucun désir, sauf cette confuse espérance d’un enfant, aucun désir d’une vie autre, d’émotion ou de passion. Elle se sentait bien, heureuse et contente.
Elle eut peur; on ouvrait sa porte; c’était l’Auvergnate apportant le linge. Les vingt minutes étaient passées; il fallait déjà s’habiller. Ce fut presque un chagrin, presque un malheur que ce réveil; elle avait envie de prier la femme de la laisser encore quelques minutes, puis elle réfléchit que tous les jours elle retrouverait cette joie, et elle sortit de l’eau avec regret pour se rouler dans un peignoir chaud, qui la brûlait un peu.
Comme elle s’en allait, le docteur Bonnefille ouvrit la porte de son cabinet de consultation et la pria d’entrer, en la saluant avec cérémonie. Il s’informa de sa santé, lui tâta le pouls, regarda sa langue, prit des nouvelles de son appétit et de sa digestion, l’interrogea sur son sommeil, puis la reconduisit jusqu’à l’entrée de l’appartement en répétant:
—Allons, allons, ça va bien, ça va bien, mes respects s’il vous plaît à monsieur votre père, un des hommes les plus distingués que j’aie rencontrés dans ma carrière.
Elle sortit enfin, ennuyée déjà de cette obsession, et devant la porte elle aperçut le marquis qui causait avec Andermatt, Gontran et Paul Brétigny.
Son mari, dans la tête de qui toute idée nouvelle bourdonnait sans repos, comme une mouche dans une bouteille, racontait l’histoire du paralytique, et voulait retourner voir si le vagabond prenait son bain.
On y alla, pour lui plaire.
Mais Christiane, tout doucement, retint son frère en arrière, et, lorsqu’ils furent un peu loin des autres:
—Dis donc, je voulais te parler de ton ami; il ne me plaît pas beaucoup, à moi. Explique-moi au juste ce qu’il est.
Et Gontran, qui connaissait Paul depuis plusieurs années, raconta cette nature passionnée, brutale, sincère et bonne, par élans.
C’était, disait-il, un garçon intelligent, dont l’âme brusque se jetait dans les idées avec impétuosité. Cédant à toutes ses impulsions, ne sachant ni se maîtriser, ni se diriger, ni combattre une sensation par un raisonnement, ni gouverner sa vie avec une méthode faite de convictions méditées, il obéissait à ses entraînements, excellents ou détestables, dès qu’un désir, dès qu’une pensée, dès qu’une émotion quelconque troublait sa nature exaltée.
Il s’était battu déjà sept fois en duel, aussi prompt à insulter les gens qu’à devenir ensuite leur ami; il avait eu des furies d’amour pour les femmes de toutes classes, adorées avec un égal emportement, depuis l’ouvrière cueillie au seuil de son magasin, jusqu’à l’actrice enlevée, oui enlevée, le soir d’une première représentation, comme elle posait le pied dans son coupé pour rentrer chez elle, et emportée par lui, dans ses bras, au milieu des passants stupéfaits, et jetée dans une voiture qui disparaissait au galop sans qu’on pût la suivre ou la rattraper.
Et Gontran conclut: «Voilà. C’est un bon garçon, mais un fou, très riche d’ailleurs et capable de tout, de tout, de tout quand il perd la tête.»
Christiane reprit:
—Quel singulier parfum il a, ça sent très bon. Qu’est-ce que c’est?
Gontran répondit:
—Je n’en sais rien, il ne veut pas le dire; je crois que ça vient de Russie. C’est l’actrice, son actrice, celle dont je le guéris en ce moment, qui lui a donné cela. Oui, ça sent très bon en effet.
On apercevait sur la route un attroupement de baigneurs et de paysans, car on avait coutume chaque matin avant le déjeuner, de faire un tour sur ce chemin.
Christiane et Gontran rejoignirent le marquis, Andermatt et Paul, et ils virent bientôt, à la place où la veille encore s’élevait le morne, une tête humaine, bizarre, coiffée d’une loque de feutre gris, couverte d’une grande barbe blanche, et qui sortait de terre, une sorte de tête de décapité qu’on aurait cru poussée là, comme une plante. Autour d’elle, des vignerons stupéfaits regardaient, impassibles, les Auvergnats n’étant point moqueurs, tandis que trois gros messieurs, clients des hôtels de second ordre, riaient et plaisantaient.
Oriol et son fils, debout, contemplaient le vagabond qui trempait dans son trou, assis sur une pierre, avec de l’eau jusqu’au menton. On eût dit un supplicié d’autrefois, condamné pour quelque crime étrange de sorcellerie; et il n’avait point lâché ses béquilles baignées à côté de lui.
Andermatt, ravi, répétait:
—Bravo, bravo! voilà un exemple que devraient suivre tous les gens du pays qui souffrent de douleurs.
Et, se penchant sur le bonhomme, il lui cria comme s’il eût été sourd:
—Êtes-vous bien?
L’autre, qui semblait abruti complètement par cette eau brûlante, répondit:
—Il me chemble que je fonds. Bougrre, qu’elle est chaude!
Mais le père Oriol déclara:
—Plus qu’elle est chaude, plus que t’iras bien.
Une voix dit, derrière le marquis:
—Qu’est-ce que c’est que cela?
Et M. Aubry-Pasteur, soufflant toujours, s’arrêta, au retour de sa promenade quotidienne.
Alors Andermatt expliqua son projet de guérison.
Mais le vieux répétait:
—Bougrre, qu’elle est chaude!
Et il voulait sortir, demandant de l’aide pour le tirer de là.
Le banquier finit par le calmer en lui promettant vingt sous de plus par bain.
On faisait cercle autour du trou où flottaient les haillons grisâtres dont était couvert ce vieux corps.
Une voix dit:
—Quel pot-au-feu! Je n’y tremperais pas une soupe.
Une autre reprit:
—La viande non plus ne m’irait guère.
Mais le marquis remarqua que les bulles d’acide carbonique semblaient plus nombreuses, plus grosses et plus vives, dans cette nouvelle source que dans celle des bains.
Les loques du vagabond en étaient couvertes, et ces bulles montaient à la surface en telle abondance que l’eau paraissait traversée par des chaînettes innombrables, par des chapelets infinis de tout petits diamants ronds, le grand soleil du plein ciel les rendant claires comme des brillants.
Alors, Aubry-Pasteur se mit à rire:
—Parbleu, dit-il, écoutez ce qu’on fait à l’établissement. Vous savez qu’on prend une source comme un oiseau, dans une sorte de piège, ou plutôt dans une cloche. C’est ce qu’on appelle la capter. Or, l’an dernier, voici ce qui arriva à la source alimentant les bains. L’acide carbonique, plus léger que l’eau, s’emmagasinait au sommet de la cloche, puis, lorsqu’il s’y amassait en trop grande quantité, il se trouvait refoulé dans les conduits, remontait en abondance dans les baignoires, emplissait les cabines et asphyxiait les malades. On a eu trois accidents en deux mois. Alors on me consulta de nouveau, et j’inventai un appareil très simple, formé de deux tuyaux, qui amenaient séparément le liquide et le gaz de la cloche, pour les mélanger à nouveau immédiatement sous le bain, et reconstituer ainsi l’eau à son état normal en évitant l’excès dangereux d’acide carbonique. Mais mon appareil aurait coûté un millier de francs! Alors savez-vous ce qu’a fait le geôlier? Je vous le donne en mille. Un trou dans la cloche pour se débarrasser du gaz, qui s’envola, bien entendu. De sorte qu’on vous vend des bains acidulés sans acide, ou du moins avec si peu d’acide que ça ne vaut plus grand’chose. Tandis qu’ici, regardez.
Tout le monde était indigné! On ne riait plus, et on contemplait avec envie le paralytique. Chaque baigneur aurait volontiers saisi une pioche pour se creuser un trou à côté de celui du vagabond.
Mais Andermatt prit par le bras l’ingénieur et ils s’éloignèrent en causant. De temps en temps Aubry-Pasteur s’arrêtait, semblait tracer une ligne avec sa canne, indiquait des points; et le banquier écrivait des notes sur son calepin.
Christiane et Paul Brétigny s’étaient mis à parler. Il lui racontait son voyage en Auvergne; ce qu’il avait vu, et senti. Il aimait la campagne avec ses instincts ardents où transperçait toujours de l’animalité. Il l’aimait en sensuel qu’elle émeut, dont elle fait vibrer les nerfs et les organes.
Il disait:
—Moi, madame, il me semble que je suis ouvert; et tout entre en moi, tout me traverse, me fait pleurer ou grincer des dents. Tenez, quand je regarde cette côte-là en face, ce grand pli vert, ce peuple d’arbres qui grimpe la montagne, j’ai tout le bois dans les yeux; il me pénètre, m’envahit, coule dans mon sang; et il me semble aussi que je le mange, qu’il m’emplit le ventre; je deviens un bois moi-même!
Il riait, en racontant cela, ouvrait ses grands yeux ronds, tantôt sur le bois et tantôt sur Christiane; et elle, surprise, étonnée, mais facile à impressionner, se sentait aussi dévorée, comme le bois, par ce regard avide et large.
Paul reprit:
—Et si vous saviez quelles jouissances je dois à mon nez. Je bois cet air-là, je m’en grise, j’en vis, et je sens tout ce qu’il y a dedans, tout, absolument tout. Tenez, je vais vous le dire. D’abord avez-vous remarqué, depuis que vous êtes ici, une odeur délicieuse, à laquelle aucune autre odeur n’est comparable, si fine, si légère, qu’elle semble presque... comment dirai-je... une odeur immatérielle? On la retrouve partout, on ne la saisit nulle part, on ne découvre pas d’où elle sort! Jamais, jamais rien de plus... de plus divin ne m’avait troublé le cœur... Eh bien, c’est l’odeur de la vigne en fleurs! Oh! j’ai été quatre jours à le découvrir. Et n’est-ce pas charmant à penser, madame, que la vigne, qui nous donne le vin, le vin que peuvent seuls comprendre et savourer les esprits supérieurs, nous donne aussi le plus délicat et le plus troublant des parfums, que peuvent seuls découvrir les plus raffinés des sensuels? Et puis, reconnaissez-vous aussi la senteur puissante des châtaigniers, la saveur sucrée des acacias, les aromates de la montagne, et l’herbe, l’herbe qui sent si bon, si bon, si bon, ce dont personne ne se doute?
Elle était stupéfaite d’écouter ces choses, non pas qu’elles fussent surprenantes, mais elles lui paraissaient d’une nature si différente de celles entendues autour d’elle, chaque jour, que sa pensée en demeurait saisie, émue, troublée.
Il parlait toujours, de sa voix un peu sourde, mais chaude.
—Et puis, tenez, reconnaissez-vous aussi, dans l’air, sur les routes, quand il fait chaud, un petit goût de vanille?—Oui, n’est-ce pas?—Eh bien, c’est... c’est... mais je n’ose pas vous le dire.
Il riait tout à fait maintenant; et soudain, étendant la main devant lui:
—Regardez!
Une file de voitures chargées de foin s’en venaient traînées par des vaches accouplées deux par deux. Les bêtes lentes, le front bas, la tête inclinée par le joug, les cornes liées à la barre de bois, marchaient péniblement; et on voyait sous leur peau soulevée remuer les os de leurs jambes. Devant chaque attelage, un homme en manches de chemise, en gilet et en chapeau noir, allait, une baguette à la main, réglant l’allure des animaux. De temps en temps il se tournait, et, sans jamais frapper, touchait l’épaule ou le front d’une vache qui clignait ses gros yeux vagues et obéissait à son geste.
Christiane et Paul se rangèrent pour les laisser passer.
Il lui dit:
—Sentez-vous?
Elle s’étonna:
—Quoi donc? ça sent l’étable.
—Oui, ça sent l’étable; et toutes ces vaches qui vont par les chemins, car il n’y a point de chevaux dans ce pays, sèment sur les routes cette odeur d’étable qui, mêlée à la poussière fine, donne au vent une saveur de vanille.
Christiane, un peu dégoûtée, murmura:
—Oh!
Il reprit:
—Permettez, en ce moment j’analyse comme un pharmacien. En tout cas, nous sommes, madame, dans le pays le plus séduisant, le plus doux, le plus reposant que j’aie jamais vu. Un pays de l’âge d’or. Et la Limagne, oh! la Limagne! Mais je ne vous en parle pas, je veux vous la montrer. Vous verrez!
Le marquis et Gontran les rejoignirent. Le marquis passa son bras sous celui de sa fille, et la faisant tourner et revenir sur ses pas pour rentrer déjeuner, il dit:
—Écoutez, les enfants, cela vous regarde tous les trois. William, qui devient fou quand il a une idée en tête, ne rêve plus que de sa ville à bâtir et il veut séduire la famille Oriol. Il désire donc que Christiane fasse la connaissance des petites, pour voir si elles sont possibles. Mais il ne faut pas que le père se doute de notre ruse. Alors j’ai eu une idée, c’est d’organiser une fête de charité. Toi, ma fille, tu vas aller voir le curé; vous chercherez ensemble deux de ses paroissiennes pour quêter avec toi. Tu comprends lesquelles tu lui feras désigner; et il les invitera sous sa responsabilité. Quant à vous, les hommes, vous allez préparer une tombola au Casino, avec le secours de Petrus Martel, de sa troupe et de son orchestre. Et si les petites Oriol sont gentilles, comme on les dit fort bien élevées dans leur couvent, Christiane fera leur conquête.
V
PENDANT huit jours, Christiane ne s’occupa que de la préparation de cette fête. Le curé, en effet, parmi ses paroissiennes, n’avait trouvé que les petites Oriol qui fussent dignes de quêter avec la fille du marquis de Ravenel; et, heureux de pouvoir se mettre en avant, il avait fait toutes les démarches, tout organisé, tout réglé, et invité lui-même les jeunes filles comme si l’idée première venait de lui.
La commune était agitée; et les mornes baigneurs, tenant un nouveau sujet de conversation, emplissaient les tables d’hôte d’aperçus variés sur les recettes possibles des deux séances, religieuse et profane.
La journée commença bien. Il faisait un admirable temps d’été, chaud et clair, brûlant dans la plaine et délicieux sous les arbres du village.
La messe était à neuf heures, une messe rapide en musique. Christiane, arrivée avant l’office pour jeter un coup d’œil sur l’ornementation de l’église faite avec des guirlandes de fleurs venues de Royat et de Clermont-Ferrand, entendit marcher derrière elle; le curé, l’abbé Litre, la suivait accompagné des petites Oriol, et il fit les présentations. Christiane aussitôt invita les jeunes filles à déjeuner. Elles acceptèrent en rougissant et en saluant avec des révérences.
Les fidèles commençaient à arriver.
Elles s’assirent toutes les trois sur trois chaises d’honneur, qu’on leur avait préparées au bord du chœur, en face de trois autres occupées par de jeunes garçons endimanchés, fils du maire, de l’adjoint et d’un conseiller municipal, choisis pour accompagner les quêteuses et pour flatter l’autorité locale.
Tout se passa fort bien d’ailleurs.
L’office fut court. La quête donna cent dix francs qui, joints aux cinq cents d’Andermatt, aux cinquante francs du marquis et aux cent francs de Paul Brétigny, faisaient un total de sept cent soixante, ce qui n’était jamais arrivé dans la commune d’Enval.
Puis, après la cérémonie, on emmena à l’hôtel les petites Oriol. Elles paraissaient un peu intimidées, sans gaucherie cependant, et ne parlaient guère, plutôt par modestie que par crainte. Elles déjeunèrent à table d’hôte, et elles plurent aux hommes, à tous les hommes.
L’aînée, plus grave, la cadette, plus vive, l’aînée plus comme il faut, au sens vulgaire du mot, la cadette plus gracieuse, elles se ressemblaient pourtant aussi complètement que peuvent se ressembler deux sœurs.
Dès que le repas fut fini, on se rendit au Casino pour le tirage de la tombola qui avait lieu à deux heures.
Le parc, déjà envahi par les baigneurs et les paysans mêlés, présentait l’aspect d’une fête foraine.
Sous leur kiosque chinois, les musiciens exécutaient une symphonie champêtre, œuvre de Saint-Landri lui-même. Paul, qui accompagnait Christiane, s’arrêta:
—Tiens, dit-il, c’est joli cela. Il a du talent, ce garçon. Avec un orchestre ça ferait un grand effet.
Puis il demanda:
—Aimez-vous la musique, madame?
—Beaucoup.
—Moi, elle me ravage. Quand j’écoute une œuvre que j’aime, il me semble d’abord que les premiers sons détachent ma peau de ma chair, la fondent, la dissolvent, la font disparaître et me laissent, comme un écorché vif, sous toutes les attaques des instruments. Et c’est en effet sur mes nerfs que joue l’orchestre, sur mes nerfs à nu, frémissants, qui tressaillent à chaque note. Je l’entends, la musique, non pas seulement avec mes oreilles, mais avec toute la sensibilité de mon corps, vibrant des pieds à la tête. Rien ne me procure un pareil plaisir, ou plutôt un pareil bonheur.
Elle souriait et dit:
—Vous sentez vivement.
—Parbleu! A quoi servirait de vivre si on ne sentait pas vivement? Je n’envie pas les gens qui ont sur le cœur une carapace de tortue ou un cuir d’hippopotame. Ceux-là seuls sont heureux qui souffrent par leurs sensations, qui les reçoivent comme des chocs et les savourent comme des friandises. Car il faut raisonner toutes nos émotions heureuses ou tristes, s’en rassasier, s’en griser jusqu’au bonheur le plus aigu ou jusqu’à la détresse la plus douloureuse.
Elle leva les yeux sur lui, un peu surprise comme elle l’était depuis huit jours par toutes les choses qu’il disait.
Depuis huit jours en effet, ce nouvel ami, car il était devenu son ami tout de suite, malgré la répugnance des premières heures, secouait à tout instant la tranquillité de son âme, et l’agitait comme on agite un bassin en y jetant des pierres. Et il jetait des pierres, de grosses pierres, dans cette pensée encore ensommeillée.
Le père de Christiane, comme tous les pères, l’avait toujours traitée en petite fille à qui on ne doit pas dire grand’chose; son frère la faisait rire et non point réfléchir; son mari ne s’imaginait pas qu’on dût parler de quoi que ce fût avec sa femme en dehors des intérêts de la vie commune; et elle avait vécu jusqu’ici dans une torpeur d’esprit satisfaite et douce.
Ce nouveau venu ouvrait son intelligence à coups d’idées qui ressemblaient à des coups de hache. C’était d’ailleurs un de ces hommes qui plaisent aux femmes, à toutes les femmes, par sa nature même, par l’acuité vibrante de ses émotions. Il savait leur parler, tout leur dire, et il leur faisait tout comprendre. Incapable d’un effort continu, mais intelligent à l’extrême, aimant toujours ou détestant avec passion, parlant de tout avec une fougue naïve d’homme frénétiquement convaincu, aussi changeant qu’il était enthousiaste, il avait à l’excès le vrai tempérament des femmes, leur crédulité, leur charme, leur mobilité, leur nervosité, avec l’intelligence supérieure, active, ouverte et pénétrante d’un homme.
Gontran les rejoignit brusquement:
—Retournez-vous, dit-il, et regardez le ménage Honorat.
Ils se retournèrent et aperçurent le docteur Honorat flanqué d’une grosse et vieille dame en robe bleue, dont la tête semblait un jardin de pépiniériste, toutes les variétés de plantes et de fleurs se trouvant réunies sur son chapeau.
Christiane, stupéfaite, demanda:
—C’est sa femme? mais elle a quinze ans de plus que lui!
—Oui, soixante-cinq ans: une ancienne sage-femme aimée entre deux accouchements. C’est du reste, paraît-il, un de ces ménages où on se cogne du matin au soir.
Ils revenaient vers le Casino, attirés par les clameurs du public. Sur une grande table, devant l’établissement, étaient étalés les lots de la tombola dont Petrus Martel, assisté de Mlle Odelin, de l’Odéon, une toute petite brunette, tirait et annonçait les numéros, avec des boniments de charlatan qui amusaient beaucoup la foule. Le marquis, accompagné des petites Oriol et d’Andermatt, reparut et demanda:
—Restons-nous ici? C’est bien bruyant.
Alors on se décida à faire une promenade sur la route à mi-côte qui va d’Enval à la Roche-Pradière.
Pour l’atteindre, ils montèrent d’abord, l’un derrière l’autre, un sentier étroit à travers les vignes. Christiane marchait en tête, d’un pas souple et rapide. Depuis son arrivée en ce pays, elle se sentait exister d’une façon nouvelle, avec une activité de plaisir et de vie qu’elle ne connaissait point autrefois. Peut-être les bains, la faisant mieux portante, la débarrassant des légers troubles des organes qui gênent et attristent sans cause sensible, la disposaient-ils à mieux percevoir, à mieux goûter toutes choses. Peut-être se sentait-elle simplement animée, fouettée par la présence et l’ardeur d’esprit de ce garçon inconnu qui lui apprenait à comprendre.
Elle respirait par grands souffles prolongés, en songeant à tout ce qu’il avait dit sur les parfums errant dans le vent. «C’est vrai, pensait-elle, qu’il m’a enseigné à sentir l’air.» Et elle retrouvait toutes les odeurs, celles de la vigne surtout, si légère, si fine, si fuyante.
Elle atteignit la route, et des groupes se formèrent. Andermatt et Louise Oriol, l’aînée, partirent en avant en causant du rendement des terres en Auvergne. Elle savait, cette Auvergnate, vraie fille de son père, douée de l’instinct héréditaire, tous les détails précis et pratiques de la culture; et elle les disait de sa voix sage, d’un ton gentil, avec l’accent discret qu’on lui avait enseigné au couvent.
Tout en l’écoutant il la regardait de côté et trouvait charmante cette fillette grave, déjà si pratiquement instruite. Il répétait parfois, un peu surpris:
—Comment! la terre vaut jusqu’à trente mille francs l’hectare dans la Limagne?
—Oui, monsieur, quand elle est plantée de beaux pommiers qui donnent des pommes de dessert. C’est notre contrée qui fournit presque tous les fruits qu’on mange à Paris.
Alors il se retourna pour considérer la Limagne avec estime, car de la route qu’ils suivaient on apercevait, à perte de vue, la vaste plaine toujours couverte d’une petite brume de vapeur bleue.
Christiane et Paul aussi s’étaient arrêtés en face de l’immense pays voilé, si doux à l’œil qu’ils seraient demeurés indéfiniment à le contempler ainsi.
La route maintenant était abritée par des noyers énormes dont l’ombre opaque faisait passer une fraîcheur sur la peau. Elle ne montait plus, et serpentait à mi-hauteur sur le versant de la côte, tapissée de vignes d’abord, puis d’herbe rase et verte jusqu’à la crête, peu élevée en cet endroit.
Paul murmura:
—Est-ce beau? dites, est-ce beau? Et pourquoi ce paysage m’attendrit-il? Oui, pourquoi? Il s’en dégage un charme si profond, si large, si large surtout, qu’il me pénètre jusqu’au cœur. Il semble, en regardant cette plaine, que la pensée ouvre les ailes, n’est-ce pas? Et elle s’envole, elle plane, elle passe, et elle s’en va là-bas, plus loin, vers tous les pays rêvés que nous ne verrons jamais. Oui, tenez, cela est admirable parce que cela ressemble à une chose rêvée bien plus qu’à une chose vue.
Elle l’écoutait sans rien dire, attendant, espérant, recueillant chacune de ses paroles; et elle se sentait émue, sans trop savoir pourquoi. Elle entrevoyait en effet d’autres pays, les pays bleus, les pays roses, les pays invraisemblables et merveilleux, introuvables et toujours cherchés qui nous font juger médiocres tous les autres.
Il reprit:
—Oui, c’est beau, parce que c’est beau. D’autres horizons sont plus frappants et moins harmonieux. Ah! madame, la beauté, la beauté harmonieuse! Il n’y a que cela au monde. Rien n’existe que la beauté! Mais combien peu la comprennent! La ligne d’un corps, d’une statue ou d’une montagne, la couleur d’un tableau ou celle de cette plaine, le je ne sais quoi de la Joconde, une phrase qui vous mord jusqu’à l’âme, ce rien de plus qui fait un artiste aussi créateur que Dieu, qui donc le distingue parmi les hommes?
Tenez, je vais vous dire deux strophes de Baudelaire.
Et il déclama:
Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe, O Beauté, monstre énorme, effrayant, ingénu, Si ton œil, ton souris, ton pied m’ouvre la porte D’un infini que j’aime et n’ai jamais connu! De Satan ou de Dieu qu’importe, ange ou sirène, Qu’importe si tu rends—fée aux yeux de velours, Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine,— L’univers moins hideux et les instants moins lourds!
Christiane maintenant le regardait, étonnée de son lyrisme, l’interrogeant de l’œil, ne comprenant pas bien quelle chose extraordinaire pouvait contenir cette poésie.
Il devina sa pensée, et s’irrita de ne lui avoir point communiqué son exaltation, car il les avait fort bien dits, ces vers, et il reprit avec une nuance de dédain:
—Je suis un fou de vouloir vous forcer à goûter un poète d’une inspiration aussi subtile. Un jour viendra, je l’espère, où vous sentirez, comme moi, ces choses-là. Les femmes, douées de bien plus d’intuition que de compréhension, ne saisissent les intentions secrètes et voilées de l’art que si on fait d’abord un appel sympathique à leur pensée.
Et, la saluant, il ajouta:
—Je m’efforcerai, madame, de faire cet appel sympathique.
Elle ne le trouva pas impertinent, mais bizarre; et d’ailleurs elle ne cherchait même plus à comprendre, frappée soudain par une remarque qu’elle n’avait pas encore faite: Il était fort élégant, mais d’une taille trop haute et trop forte, d’une allure trop virile pour qu’on s’aperçût tout de suite de la recherche fine de sa toilette.
Et puis sa tête avait quelque chose de brutal, d’inachevé qui donnait à toute sa personne un aspect un peu lourd au premier coup d’œil. Mais lorsqu’on s’était accoutumé à ses traits on y trouvait du charme, un charme puissant et rude qui devenait par moments très doux, selon les inflexions tendres de sa voix toujours voilée.
Christiane se disait, en remarquant pour la première fois combien il était soigné des pieds à la tête: «Décidément, c’est un homme dont il faut découvrir une à une les qualités.»
Mais Gontran les rejoignait en courant. Il criait:
—Sœur, hé, Christiane, attends!
Et, lorsqu’il les eut rattrapés, il leur dit, riant encore:
—Oh! venez donc écouter la petite Oriol, elle est drôle comme tout, elle a un esprit étonnant. Papa a fini par la mettre à son aise, et elle nous raconte les choses les plus comiques de la terre. Attendez-les.
Et ils attendirent le marquis, qui s’en venait avec la cadette des fillettes, Charlotte Oriol.
Elle racontait, avec une verve enfantine et sournoise, des histoires du village, des naïvetés et des roueries de paysans. Et elle les imitait avec leurs gestes, leurs allures lentes, leurs paroles graves, leurs fouchtra, leurs innombrables bougrrre qu’elle prononçait bigrrre, mimant, d’une façon qui rendait charmante sa jolie figure éveillée, tous les mouvements de leurs physionomies. Ses yeux vifs brillaient; sa bouche, assez grande, s’ouvrait bien, montrant de belles dents blanches; son nez, un peu relevé, lui donnait un air d’esprit, et elle était fraîche, d’une fraîcheur de fleur à faire frémir d’envie les lèvres.
Le marquis ayant passé presque toute son existence dans ses terres, Christiane et Gontran, élevés dans le château familial, au milieu des fiers et gros fermiers normands qu’on recevait quelquefois à table, suivant l’usage, et dont les enfants, camarades de première communion, étaient traités par eux familièrement, savaient parler à cette petite campagnarde aux trois quarts mondaine déjà, avec une franchise amicale, un tact cordial et sûr qui éveillait tout de suite en elle une assurance gaie et confiante.
Andermatt et Louise revenaient, ayant été jusqu’au village et ne voulant point y pénétrer.
Et tout le monde s’assit au pied d’un arbre, sur l’herbe du fossé.
Ils restèrent là longtemps, causant doucement, de tout et de rien, dans une languissante torpeur de bien-être. Parfois une charrette passait, toujours traînée par les deux vaches dont le joug inclinait et tordait les têtes, et toujours conduite par un paysan au ventre creux, coiffé du grand chapeau noir, dirigeant les bêtes du bout de sa mince baguette avec des mouvements de chef d’orchestre.
L’homme se découvrait, saluant les petites Oriol; et les fillettes répondaient par un «bonjour» familier, jeté de leurs voix jeunes.
Puis, comme l’heure avançait, on rentra.
En approchant du parc, Charlotte Oriol s’écria:
—Oh! la bourrée! la bourrée!
On dansait la bourrée, en effet, sur un vieil air auvergnat.
Paysans et paysannes marchaient et sautaient en faisant des grâces, tournaient et se saluaient; celles-ci pinçant et soulevant leurs jupes avec deux doigts de chaque main; ceux-là les bras ballants ou arrondis comme des anses.
L’air monotone et gentil dansait aussi dans le vent plus frais du soir; c’était toujours la même phrase chantée par le violon sur un ton suraigu, et dont les autres instruments scandaient le rythme, rendaient l’allure plus bondissante. Et c’était bien la musique simple et paysanne, alerte et sans art qui convenait à ce menuet rustique et lourdaud.
Les baigneurs aussi, essayaient de danser. Petrus Martel bondissait en face de la petite Odelin, maniérée comme une marcheuse de ballet; le comique Lapalme mimait un pas extravagant autour de la caissière du Casino, qui semblait agitée par des souvenirs de Bullier.
Mais soudain Gontran aperçut le docteur Honorat qui s’en donnait de tout son cœur et de toutes ses jambes, et exécutait la bourrée classique en véritable Auvergnat pur sang.
L’orchestre se tut. Tous s’arrêtèrent. Le docteur vint saluer le marquis.
Il s’essuyait le front et soufflait.
—C’est bon, dit-il, d’être jeune quelquefois.
Gontran lui posa la main sur l’épaule, et, souriant d’un air mauvais:
—Vous ne m’aviez pas dit que vous étiez marié.
Le médecin cessa de s’essuyer, et répondit avec gravité:
—Oui, je le suis, et mal.
—Vous dites?
—Je dis: mal marié. Ne faites jamais cette folie-là, jeune homme.
—Pourquoi?
—Pourquoi. Tenez, voilà vingt ans que je suis marié, eh bien, je ne m’y accoutume pas. Tous les soirs en rentrant, je me dis: «Tiens, cette vieille dame est encore chez moi. Elle ne s’en ira donc jamais!»
Tout le monde se mit à rire, tant il avait l’air sérieux et convaincu.
Mais les cloches d’hôtel sonnaient le dîner. La fête était terminée. On reconduisit Louise et Charlotte Oriol à la maison paternelle, et quand on les eut quittées, on parla d’elles.
Tout le monde les trouvait charmantes. Seul, Andermatt préférait l’aînée. Le marquis dit:
—Comme la nature féminine est souple! Le seul voisinage de l’or paternel dont elles ne connaissent même pas l’usage, a fait des dames de ces campagnardes.
Christiane ayant demandé à Paul Brétigny:
—Et vous, laquelle préférez-vous?
Il murmura:
—Oh! moi, je ne les ai même pas regardées. Ce n’est pas elles que je préfère.
Il avait parlé très bas; et elle ne répondit rien.
VI
LES jours qui suivirent furent charmants pour Christiane Andermatt. Elle vivait, le cœur léger et l’âme en joie. Le bain du matin était son premier plaisir, un délicieux plaisir à fleur de peau, une demi-heure exquise dans l’eau chaude et courante qui la disposait à être heureuse jusqu’au soir. Elle était heureuse en effet dans toutes ses pensées et dans tous ses désirs. L’affection dont elle se sentait entourée et pénétrée, l’ivresse de la vie jeune, battant dans ses veines, et puis aussi ce cadre nouveau, ce pays superbe, fait pour le rêve et pour le repos, large et parfumé, qui l’enveloppait comme une grande caresse de la nature, éveillaient en elle des émotions neuves. Tout ce qui l’approchait, tout ce qui la touchait continuait cette sensation du matin, cette sensation d’un bain tiède, d’un grand bain de bonheur où elle se plongeait corps et âme.
Andermatt, qui devait passer à Enval une quinzaine sur deux, était reparti pour Paris en recommandant à sa femme de bien veiller à ce que le paralytique ne cessât point son traitement.
Chaque jour donc, avant le déjeuner, Christiane, son père, son frère et Paul allaient voir ce que Gontran appelait «la soupe du pauvre». D’autres baigneurs y venaient aussi et on faisait cercle autour du trou en causant avec le vagabond.
Il ne marchait pas mieux, affirmait-il, mais il se sentait les jambes pleines de fourmis; et il racontait comment ces fourmis allaient, venaient, montaient jusqu’aux cuisses, redescendaient jusqu’au bout des doigts. Et il les sentait même la nuit, ces bêtes chatouilleuses qui le piquaient et lui ôtaient le sommeil.
Tous les étrangers et les paysans, partagés en deux camps, celui des confiants et celui des incrédules, s’intéressaient à cette cure.
Après le déjeuner, Christiane allait souvent chercher les petites Oriol, afin de faire ensemble une promenade. C’étaient les seules femmes de la station avec qui elle pût causer, avec qui elle pût avoir des relations agréables, à qui elle pût donner un peu de confiance amicale et demander un peu d’affection féminine. Elle avait pris goût tout de suite au bon sens sérieux et souriant de l’aînée et plus encore à l’esprit sournois et drôle de la cadette, et c’était moins pour complaire à son mari que pour son propre agrément qu’elle recherchait maintenant l’amitié des deux fillettes.
On partait pour une excursion, tantôt en landau, dans un vieux landau de voyage à six places, trouvé chez un loueur de Riom, et tantôt à pied.
Ils aimaient surtout un petit vallon sauvage auprès de Châtel-Guyon, conduisant à l’ermitage de Sans-Souci.
Dans le chemin étroit, suivi à pas lents, sous les sapins, au bord de la petite rivière, ils s’en allaient deux par deux et causant. A tous les passages du ruisseau que la sente traversait sans cesse, Paul et Gontran, debout sur des pierres dans le courant, prenaient les femmes chacun par un bras et les enlevaient d’une secousse pour les déposer de l’autre côté. Et chacun de ces gués changeait l’ordre des promeneurs.
Christiane allait de l’un à l’autre, mais trouvait le moyen, chaque fois, de rester seule quelque temps avec Paul Brétigny, soit en avant, soit en arrière.
Il n’avait plus avec elle les mêmes manières que dans les premiers jours; il était moins rieur, moins brusque, moins camarade, mais plus respectueux et plus empressé.
Leurs conversations cependant prenaient une allure intime, et les choses du cœur y tenaient une grande place. Il parlait de sentiment et d’amour en homme qui connaît ces sujets, qui a sondé la tendresse des femmes et qui leur doit autant de bonheur que de souffrance.
Elle, ravie, un peu émue, le poussait aux confidences, avec une curiosité ardente et rusée. Tout ce qu’elle savait de lui éveillait en elle un désir aigu d’en connaître davantage, de pénétrer, par la pensée, dans une de ces existences d’hommes entrevues par les livres, dans une de ces existences pleines d’orages et de mystères d’amour.
Poussé par elle il lui disait chaque jour un peu plus de sa vie, de ses aventures et de ses chagrins avec une chaleur de parole que les brûlures de son souvenir rendaient parfois passionnée, et que le désir de plaire faisait astucieuse aussi.
Il ouvrait devant ses yeux un monde inconnu et trouvait des mots éloquents pour exprimer les subtilités du désir et de l’attente, le ravage des espérances grandissantes, la religion des fleurs et des bouts de rubans, de tous les petits objets gardés, l’énervement des doutes subits, l’angoisse des suppositions alarmantes, les tortures de la jalousie, et l’inexprimable folie du premier baiser.
Et il savait conter tout cela d’une façon très convenable, voilée, poétique et entraînante. Comme tous les hommes hantés sans cesse par le désir et la pensée de la femme, il parlait discrètement de celles qu’il avait aimées avec une fièvre encore palpitante. Il se rappelait mille détails gentils, faits pour émouvoir le cœur, mille circonstances délicates faites pour mouiller le coin des yeux, et toutes ces mignonnes futilités de la galanterie, qui rendent les rapports d’amour, entre gens d’âme fine et d’esprit cultivé, ce qu’il y a de plus élégant et de plus joli par le monde.
Toutes ces causeries troublantes et familières, renouvelées chaque jour, chaque jour plus prolongées, tombaient sur le cœur de Christiane ainsi que des graines qu’on jette en terre. Et le charme du grand pays, l’air savoureux, cette Limagne bleue, et si vaste qu’elle semblait agrandir l’âme, ces cratères éteints sur la montagne, vieilles cheminées du monde qui ne servaient plus qu’à chauffer des eaux pour les malades, la fraîcheur des ombrages, le bruit léger des ruisseaux dans les pierres, tout cela aussi pénétrait le cœur et la chair de la jeune femme, les pénétrait et les amollissait comme une pluie douce et chaude sur un sol encore vierge, une pluie qui fera germer les fleurs dont il a reçu la semence.
Elle sentait bien que ce garçon lui faisait un peu la cour, qu’il la trouvait jolie, plus que jolie même; et le désir de lui plaire lui donnait, à elle, mille inventions rusées et simples en même temps, pour le séduire et le conquérir.
Quand il avait l’air ému, elle le quittait brusquement; quand elle pressentait dans sa bouche une allusion attendrie, elle lui jetait, avant que la phrase fût terminée, un de ces regards courts et profonds qui entrent comme du feu au cœur des hommes.
Elle avait de fines paroles, de doux mouvements de tête, des gestes distraits de la main, et des airs mélancoliques bien vite arrêtés par un sourire pour lui montrer, sans lui rien dire, qu’il ne perdait pas ses efforts.
Que voulait-elle? Rien. Qu’attendait-elle de cela? Rien. Elle s’amusait à ce jeu uniquement parce qu’elle était femme, parce qu’elle n’en sentait point le danger, parce que, sans rien pressentir, elle voulait voir ce qu’il ferait.
Et puis en elle s’était développée tout à coup cette coquetterie native qui couve dans les veines de toutes les créatures femelles. L’enfant endormie et naïve d’hier s’était réveillée brusquement souple et perspicace en face de cet homme qui lui parlait sans cesse d’amour. Elle devinait le trouble croissant de sa pensée auprès d’elle, elle voyait l’émotion naissante de son regard, et elle comprenait les intonations différentes de sa voix, avec cette intuition particulière de celles qui se sentent sollicitées d’aimer.
D’autres hommes déjà lui avaient fait la cour dans les salons sans obtenir d’elle autre chose que des moqueries de gamine égayée. La banalité de leurs compliments l’amusait; leurs mines de soupirants tristes l’emplissaient de joie; et elle répondait par des niches à toutes les manifestations de leur émotion.
Avec celui-là, elle s’était sentie soudain en face d’un adversaire séduisant et dangereux; et elle était devenue cet être adroit, clairvoyant par instinct, armé d’audace et de sang-froid, qui, tant que son cœur reste libre, guette, surprend et entraîne les hommes dans l’invisible filet du sentiment.
Lui, dans les premiers temps, l’avait trouvée niaise. Accoutumé aux femmes aventureuses, exercées à l’amour comme un vieux troupier l’est à la manœuvre, expertes à toutes les ruses de la galanterie et de la tendresse, il jugeait banal ce cœur simple, et le traitait avec un léger dédain.
Mais peu à peu cette candeur même l’avait amusé, et puis séduit; et cédant à sa nature entraînable, il avait commencé à entourer de soins attendris la jeune femme.
Il savait bien que le meilleur moyen de troubler une âme pure était de lui parler sans cesse d’amour, en ayant l’air de songer aux autres; et, se prêtant alors avec astuce à la curiosité friande qu’il avait éveillée en elle, il s’était mis, sous prétexte de confidences, à lui faire sous l’ombre des bois un véritable cours de passion.
Il s’amusait, comme elle, à ce jeu, lui montrait par toutes les menues attentions que savent trouver les hommes, le goût grandissant qu’il avait pour elle, et se posait en amoureux sans se douter encore qu’il le deviendrait vraiment.
Ils faisaient cela l’un et l’autre tout le long des lentes promenades aussi naturellement qu’il est naturel de prendre un bain quand on se trouve, par un jour chaud, au bord d’une rivière.
Mais à partir du moment où la vraie coquetterie se déclara chez Christiane, à partir de l’heure où elle découvrit toutes les adresses natives de la femme pour séduire les hommes, où elle se mit en tête de jeter à ses genoux ce passionné, comme elle aurait entrepris de gagner une partie de croquet, il se laissa prendre, ce roué candide, aux mines de cette innocente, et il commença à l’aimer.
Alors il devint gauche, inquiet, nerveux; et elle le traita comme un chat fait d’une souris.
Avec une autre il n’eût point été gêné, il eût parlé, il l’eût conquise par sa fougue entraînante; avec elle il n’osait pas, tant elle lui semblait différente de toutes celles qu’il avait connues.
Les autres, en somme, étaient des femmes déjà brûlées par la vie, à qui on pouvait tout dire, avec qui on pouvait oser les appels les plus hardis, en leur murmurant près des lèvres les paroles frémissantes qui enflamment le sang. Il se savait, il se sentait irrésistible quand il pouvait communiquer librement à l’âme, au cœur, aux sens de celle qu’il aimait le désir impétueux dont il était ravagé.
Auprès de Christiane il se croyait auprès d’une jeune fille, tant il la devinait novice; et tous ses moyens restaient paralysés. Et puis il la chérissait d’une façon nouvelle, comme une enfant, et comme une fiancée. Il la désirait; et il avait peur d’y toucher, de la salir, de la faner. Il n’avait pas envie de l’étreindre à la broyer dans ses bras, comme les autres, mais de se mettre à genoux pour baiser sa robe et d’embrasser doucement, avec une lenteur infiniment chaste et tendre, les petits cheveux de ses tempes, les coins de sa bouche, et ses yeux, ses yeux fermés dont il sentirait le regard bleu, le regard charmant éveillé sous la paupière baissée. Il aurait voulu la protéger contre tout le monde et contre tout, ne pas la laisser coudoyer des gens communs, regarder des gens laids, passer à côté de gens malpropres. Il aurait voulu enlever la boue des rues qu’elle traversait, les cailloux des chemins, les ronces et les branches des bois, faire tout facile et délicieux autour d’elle, et la porter toujours pour qu’elle ne marchât jamais. Et il s’irritait qu’elle dût causer avec ses voisins d’hôtel, manger les médiocres nourritures de la table d’hôte, subir toutes les petites choses désagréables et inévitables de l’existence.
Il ne savait que lui dire, tant il avait de pensées pour elle; et son impuissance à exprimer l’état de son cœur, à rien accomplir de ce qu’il aurait voulu faire, à lui témoigner l’impérieux besoin de se dévouer qui lui brûlait les veines, lui donnait des aspects de bête féroce enchaînée et, en même temps, d’étranges envies de sangloter.
Elle voyait tout cela sans le comprendre complètement, et s’en amusait avec la joie maligne des coquettes.
Lorsqu’ils étaient restés derrière les autres et qu’elle sentait, à son allure, qu’il allait enfin dire quelque chose d’inquiétant, elle se mettait brusquement à courir pour rattraper son père, et l’ayant rejoint elle criait: «Si nous faisions une partie de quatre coins.»
Les parties de quatre coins servaient en général de terme aux excursions. On cherchait une clairière, un bout de route plus large, et on jouait, comme des gamins en promenade.
Les petites Oriol et Gontran lui-même prenaient un grand plaisir à cet amusement qui satisfaisait l’incessante envie de courir que portent en eux tous les êtres jeunes. Seul, Paul Brétigny grognait, obsédé par d’autres idées, puis, s’animant peu à peu, il se mettait à la partie avec plus de fureur que les autres afin de prendre Christiane, de la toucher, de poser la main brusquement sur son épaule ou sur son corsage.
Le marquis, dont la nature indifférente et nonchalante se prêtait à tout pourvu qu’on ne troublât point sa quiétude, s’asseyait au pied d’un arbre et regardait s’ébattre son pensionnat, comme il disait. Il trouvait fort bonne cette vie paisible, et le monde entier parfait.
Cependant, les allures de Paul effrayèrent bientôt Christiane. Un jour même, elle eut peur de lui.
Ils étaient allés, un matin, avec Gontran au fond de la bizarre crevasse, d’où coule le ruisseau d’Enval, et qu’on appelle la Fin du Monde.
La gorge, de plus en plus resserrée et tortueuse, s’enfonce dans la montagne. On franchit des pierres énormes, on passe sur de gros cailloux la petite rivière, et après avoir contourné un roc haut de plus de cinquante mètres qui barre toute l’entaille du ravin, on se trouve enfermé dans une sorte de fosse étroite, entre deux murailles géantes, nues jusqu’au sommet couvert d’arbres et de verdure.
Le ruisseau forme un lac grand comme une cuvette, et c’est vraiment là un trou sauvage, étrange, inattendu, comme on en rencontre plus souvent dans les récits que dans la nature.
Or, ce jour-là, Paul, regardant la haute marche de rocher qui leur barrait le chemin à l’endroit où s’arrêtent tous les promeneurs, remarqua qu’elle portait des traces d’escalade. Il dit:
—Mais, on peut aller plus loin.
Ayant donc gravi, non sans peine, cette muraille droite, il cria:
—Oh! c’est charmant! un petit bosquet dans l’eau, venez donc.
Et, se couchant, il prit les deux mains de Christiane qu’il enleva, pendant que Gontran dirigeait et posait ses pieds sur toutes les faibles saillies de la roche.
La terre tombée du sommet avait formé sur ce gradin un jardinet sauvage et touffu, où le ruisseau courait à travers les racines.
Une autre marche, un peu plus loin, barrait de nouveau ce couloir de granit; ils la gravirent encore, puis une troisième, et ils se trouvèrent au pied d’un mur infranchissable d’où tombait, droite et claire, une cascade de vingt mètres, dans un bassin profond, creusé par elle, et enfoui sous des lianes et des branches.
L’entaille de la montagne était devenue si étroite, que les deux hommes se tenant par la main en pouvaient toucher les côtés. On ne voyait plus qu’une ligne du ciel; on n’entendait que le bruit de l’eau; on eût dit une de ces introuvables retraites où les poètes latins cachaient les nymphes antiques. Il semblait à Christiane qu’elle venait de violer la chambre d’une fée.
Paul Brétigny ne disait rien. Gontran s’écria:
—Oh! comme ce serait joli, une femme blonde et rose baignée dans cette eau.
Ils revinrent. Les deux premiers gradins furent assez faciles à descendre, mais le troisième effraya Christiane, tant il était haut et droit, sans marches visibles.
Brétigny se laissa glisser sur le roc, puis, tendant les deux bras vers elle:
—Sautez! dit-il.
Elle n’osa pas. Non qu’elle eût peur de tomber, mais elle avait peur de lui, peur de ses yeux surtout.
Il la regardait avec une avidité de bête affamée, avec une passion devenue féroce; et ses deux mains ouvertes vers elle l’attiraient si impérieusement, qu’elle fut soudain épouvantée et saisie d’une envie folle de hurler, de se sauver, de grimper la montagne à pic, pour échapper à cet irrésistible appel.
Son frère, debout derrière elle, cria: «Va donc!» et il la poussa. Se sentant tomber, elle ferma les yeux, et, saisie par une étreinte douce et forte, elle frôla sans le voir tout le grand corps du jeune homme, dont l’haleine haletante et chaude lui passa sur le visage.
Puis elle se retrouva sur ses pieds, souriante, à présent que sa terreur était finie, pendant que Gontran descendait à son tour.
Cette émotion l’ayant rendue prudente, elle prit garde, durant quelques jours, de ne se point trouver seule avec Brétigny qui semblait rôder autour d’elle maintenant, comme le loup des fables autour d’une brebis.
Mais une grande excursion avait été décidée. On devait emporter des provisions dans le landau à six places et aller dîner, avec les sœurs Oriol, au bord du petit lac de Tazenat, qu’on appelle dans le pays le gourd de Tazenat, pour revenir de nuit au clair de lune.
On partit donc un après-midi, par un jour torride, sous un soleil dévorant qui chauffait comme des dalles de four les granits de la montagne.
La voiture montait la côte au pas des trois chevaux soufflants et couverts de sueur; le cocher sommeillait sur son siège, la tête baissée; et des légions de lézards verts couraient sur les pierres au bord de la route. L’air brûlant semblait plein d’une invisible et lourde poussière de feu. Parfois on l’eût dit figé, résistant, épais à traverser, parfois il s’agitait un peu et faisait passer sur les visages des souffles ardents d’incendie où flottait une odeur de résine chaude au milieu des longs bois de pins.
Personne ne parlait dans la voiture. Les trois femmes, dans le fond, fermaient leurs yeux éblouis, sous l’ombre rose des ombrelles; le marquis et Gontran, un mouchoir sur le front, dormaient; Paul regardait Christiane qui le guettait aussi entre ses paupières baissées.
Et le landau, soulevant une colonne de fumée blanche, suivait toujours l’interminable montée.
Lorsqu’il eut atteint le plateau, le cocher se redressa, les chevaux se mirent à trotter et on parcourut un grand pays onduleux, boisé, cultivé, peuplé de villages et de maisons isolées. On apercevait au loin, à gauche, les grands sommets tronqués des volcans. Le lac de Tazenat, qu’on allait voir, était formé par le dernier cratère de la chaîne d’Auvergne.
Après trois heures de route, Paul dit soudain: «Tenez, des laves.» Des rochers bruns, bizarrement tordus, crevassaient le sol au bord de la route. On voyait, à droite, une montagne camarde dont le large sommet avait l’air creux et plat, on prit un chemin qui semblait entrer dedans par une entaille en triangle, et Christiane, qui s’était levée, découvrit tout à coup dans un vaste et profond cratère un beau lac frais et rond ainsi qu’une pièce d’argent. Les pentes rapides du mont, boisées à droite et nues à gauche, tombaient dans l’eau qu’elles entouraient d’une haute enceinte régulière. Et cette eau calme, plate et luisante comme un métal, reflétait les arbres d’un côté, et de l’autre la côte aride avec une netteté si parfaite qu’on ne distinguait point les bords et qu’on voyait seulement dans cet immense entonnoir où se mirait, au centre, le ciel bleu, un trou clair et sans fond qui semblait traverser la terre percée de part en part jusqu’à l’autre firmament.
La voiture ne pouvait aller plus loin. On descendit et on prit, par le côté boisé, un chemin qui tournait autour du lac, sous les arbres, à mi-hauteur de la pente. Cette route, où ne passaient que les bûcherons, était verte comme une prairie; et on voyait à travers les branches, l’autre côte en face et l’eau luisante au fond de cette cuve de montagne.
Puis on gagna, par une clairière, le rivage même pour s’asseoir sur un talus de gazon ombragé par des chênes. Et tout le monde s’étendit dans l’herbe avec une joie animale et délicieuse.
Les hommes s’y roulaient, y enfonçaient leurs mains; et les femmes, doucement couchées sur le flanc, y posaient leur joue comme pour y chercher une fraîche caresse.
C’était, après la chaleur de la route, une de ces sensations douces, si profondes et si bonnes qu’elles sont presque des bonheurs.
Alors le marquis s’endormit de nouveau; Gontran bientôt en fit autant; Paul se mit à causer avec Christiane et les jeunes filles. De quoi? De pas grand’chose! De temps en temps, un d’eux disait une phrase; un autre répondait après une minute de silence; et les paroles lentes paraissaient engourdies dans leurs bouches comme les pensées dans leurs esprits.
Mais le cocher ayant apporté le panier aux provisions, les petites Oriol, accoutumées chez elles aux soins du ménage, gardant encore des habitudes actives de travail domestique, se mirent aussitôt à le déballer et à préparer le dîner, un peu plus loin, sur le gazon.
Paul restait étendu à côté de Christiane qui rêvait. Et il murmura, si bas qu’elle entendit à peine, si bas que ces mots frôlèrent son oreille comme ces bruits confus qui passent dans le vent: «Voici les meilleurs moments de ma vie.»
Pourquoi ces vagues paroles la troublèrent-elle jusqu’au fond du cœur? Pourquoi se sentit-elle brusquement attendrie comme elle ne l’avait jamais été?
Elle regardait dans les arbres, un peu plus loin, une toute petite maison, un pavillon de chasseurs ou de pêcheurs, si étroit qu’il ne devait contenir qu’une seule pièce.
Paul suivit ses yeux et il dit:
—Avez-vous quelquefois songé, madame, à ce que pourraient être, pour deux êtres s’aimant éperdument, des jours passés dans une cabane comme celle-là! Ils seraient seuls au monde, vraiment seuls, face à face! Et si une chose semblable pouvait se faire, ne devrait-on point tout quitter pour la réaliser, tant le bonheur est rare, insaisissable et court? Est-ce qu’on vit, aux jours ordinaires de la vie? Quoi de plus triste que de se lever sans espérance ardente, d’accomplir avec calme les mêmes besognes, de boire avec modération, de manger avec réserve, et de dormir comme une brute, avec tranquillité?
Elle regardait toujours la maisonnette, et son cœur se gonflait comme si elle allait pleurer, car, tout à coup, elle devinait des ivresses qu’elle n’avait jamais soupçonnées.
Certes, elle songeait qu’on serait bien à deux dans cette si petite demeure cachée sous les arbres, en face de ce joujou de lac, de ce bijou de lac, vrai miroir d’amour! On serait bien, sans personne autour de soi, sans un voisin, sans un cri d’être, sans un bruit de vie, seule avec un homme aimé qui passerait ses heures aux genoux de l’adorée, la regardant pendant qu’elle regarderait l’onde bleue et qui lui dirait des paroles tendres en lui baisant le bout des doigts.
Ils vivraient là, dans le silence, sous les arbres, au fond de ce cratère qui contiendrait toute leur passion, comme l’eau limpide et profonde, dans son enceinte fermée et régulière, sans autre horizon pour leurs yeux que la ligne ronde de la côte, sans autre horizon pour leur pensée que le bonheur de s’aimer, sans autre horizon pour leurs désirs que des baisers lents et sans fin.
Se trouvait-il donc des gens sur la terre qui pouvaient goûter des jours pareils? Oui, sans doute! Et pourquoi pas? Comment n’avait-elle point compris plus tôt que des joies semblables existaient?
Les fillettes annoncèrent le dîner prêt. Il était déjà six heures. On réveilla le marquis et Gontran pour aller s’asseoir à la turque un peu plus loin, à côté des assiettes qui glissaient dans l’herbe. Les deux sœurs continuèrent à servir, et les hommes nonchalants ne les en empêchèrent point. Ils mangeaient lentement, jetant les épluchures et les os de poulet dans l’eau. On avait apporté du champagne; le bruit subit du premier bouchon qui sauta surprit tout le monde, tant il parut bizarre en ce lieu.
Le jour finissait; l’air s’imprégnait de fraîcheur; une étrange mélancolie s’abattait avec le soir sur l’eau dormante au fond du cratère.
Lorsque le soleil fut près de disparaître, le ciel s’étant mis à flamboyer, le lac tout à coup eut l’air d’une cuve de feu; puis, après le soleil couché, l’horizon étant devenu rouge comme un brasier qui va s’éteindre, le lac eut l’air d’une cuve de sang. Et soudain, sur la crête de la colline, la lune presque pleine se leva, toute pâle dans le firmament encore clair. Puis, à mesure que les ténèbres se répandaient sur la terre, elle monta, luisante et ronde, au-dessus du cratère tout rond comme elle. Il semblait qu’elle dût se laisser choir dedans. Et, lorsqu’elle fut haut dans le ciel, le lac eut l’air d’une cuve d’argent. Alors sur sa surface tout le jour immobile, on vit courir des frissons, tantôt lents et tantôt rapides. On eût dit que des esprits, voltigeant au ras de l’eau, laissaient traîner dessus d’invisibles voiles.
C’étaient les gros poissons de fond, les carpes séculaires et les brochets voraces qui venaient s’ébattre au clair de la lune.
Les petites Oriol avaient remis toute la vaisselle et les bouteilles dans le panier que le cocher vint prendre. On repartit.
En passant dans l’allée, sous les arbres, où des taches de clarté tombaient comme une pluie dans l’herbe à travers les feuilles, Christiane, qui venait l’avant-dernière, suivie de Paul, entendit soudain une voix haletante qui lui disait, presque dans l’oreille: «Je vous aime!—Je vous aime!—Je vous aime!»
Son cœur se mit à battre si éperdument qu’elle faillit tomber, ne pouvant plus remuer les jambes! Elle marchait cependant! Elle marchait, folle, prête à se retourner, les bras ouverts et les lèvres tendues. Il avait saisi maintenant le bord du petit châle dont elle se couvrait les épaules, et il le baisait avec frénésie. Elle continuait à marcher, si défaillante, qu’elle ne sentait plus du tout le sol sous ses pieds.
Soudain elle sortit de la voûte des arbres, et se trouvant en pleine lumière, elle maîtrisa brusquement son trouble; mais avant de monter en landau et de perdre de vue le lac, elle se tourna à moitié pour jeter vers l’eau avec ses deux mains un grand baiser que comprit bien l’homme qui la suivait.
Pendant le retour, elle demeura inerte d’âme et de corps, étourdie, courbaturée comme après une chute; et à peine arrivée à l’hôtel, elle monta bien vite s’enfermer dans sa chambre. Quand elle eut poussé le verrou, elle donna un tour de clef, tant elle se sentait encore suivie et désirée. Puis elle demeura frémissante au milieu de l’appartement presque obscur et vide. La bougie posée sur la table jetait aux murs les ombres tremblantes des meubles et des rideaux. Christiane s’affaissa dans un fauteuil. Toutes ses idées couraient, sautaient, fuyaient sans qu’elle pût les saisir, les retenir, en faire une chaîne. Elle se sentait prête à pleurer, maintenant, sans savoir pourquoi, navrée, misérable, abandonnée dans cette pièce vide, perdue dans l’existence ainsi que dans une forêt.
Où allait-elle, que ferait-elle?
Ayant grand’peine à respirer, elle se releva, ouvrit la fenêtre et l’auvent, et s’accouda sur le balustre. L’air était frais. Au fond du ciel immense et vide aussi, la lune, lointaine, solitaire et triste, montée maintenant dans les hauteurs bleuâtres de la nuit, versait une lumière dure et froide sur les feuillages et sur la montagne.
Le pays entier dormait. Seul le chant léger du violon de Saint-Landri, qui étudiait chaque soir très tard, passait et pleurait par moments dans le silence profond du vallon. Christiane l’entendait à peine. Il cessait puis reprenait, le cri grêle et douloureux des cordes nerveuses.
Et cette lune perdue dans ce ciel désert, et ce faible son perdu dans la nuit muette, lui jetèrent au cœur une telle émotion de solitude qu’elle se mit à sangloter. Elle tremblait et tressaillait jusqu’aux moelles, secouée par l’angoisse et les frissons des gens atteints d’un mal redoutable; et elle s’aperçut brusquement qu’elle aussi était toute seule dans l’existence.
Elle ne l’avait pas compris jusqu’à ce jour; et maintenant elle le sentait si vivement à la détresse de son âme, qu’elle se crut devenue folle.
Elle avait un père! un frère! un mari! Elle les aimait pourtant et ils l’aimaient! Et voilà que tout à coup elle s’éloignait d’eux, elle leur devenait étrangère comme si elle les connaissait à peine! L’affection calme de son père, la camaraderie amicale de son frère, la tendresse froide de son mari, ne lui paraissaient plus rien, plus rien! Son mari! C’était donc son mari, cet homme rose et bavard qui lui disait avec indifférence: «Vous allez bien, ce matin, chère amie?» Elle lui appartenait, à cet homme, corps et âme, de par la puissance d’un contrat. Était-ce possible?—Oh! comme elle se sentait seule et perdue! Elle avait fermé les yeux pour regarder au dedans d’elle-même, au fond de sa pensée.
Et elle les voyait, à mesure qu’elle les évoquait, les figures de tous ceux qui vivaient auprès d’elle: son père insouciant et tranquille, heureux pourvu qu’on ne troublât point son repos; son frère railleur et sceptique; son mari remuant, plein de chiffres, et qui lui annonçait: «J’ai fait un joli coup, tantôt», quand il aurait pu lui dire: «Je t’aime!»
Un autre le lui avait murmuré tout à l’heure, ce mot-là, qui vibrait encore dans son oreille et dans son cœur. Elle l’aperçut aussi, cet autre, la dévorant de son regard fixe; et s’il eût été près d’elle en ce moment, elle se serait jetée dans ses bras!
VII
CHRISTIANE, qui s’était couchée fort tard, se réveilla dès que le soleil jeta dans sa chambre un flot de clarté rouge par sa fenêtre restée grande ouverte.
Elle regarda l’heure—cinq heures,—et demeura sur le dos, délicieusement, dans la chaleur du lit. Il lui semblait, tant elle sentait alerte et joyeuse son âme, qu’un bonheur, un grand bonheur, un immense bonheur lui était arrivé pendant la nuit. Lequel? Elle le cherchait, elle cherchait quelle nouvelle heureuse l’avait pénétrée ainsi d’allégresse. Toute sa tristesse du soir avait disparu, fondue pendant le sommeil.
Donc, Paul Brétigny l’aimait! Comme il lui apparaissait différent du premier jour! Malgré tous les efforts de son souvenir, elle ne pouvait le retrouver tel qu’elle l’avait vu et jugé tout d’abord; elle ne retrouvait même plus du tout l’homme présenté par son frère. Celui d’aujourd’hui n’avait rien gardé de l’autre, rien, ni le visage, ni les allures, rien, car son image première avait passé peu à peu, jour par jour, par toutes les lentes modifications que subit dans un esprit un être aperçu qui devient un être connu, puis un être familier, un être aimé. On prend possession de lui heure par heure, sans s’en douter, on prend possession de ses traits, de ses mouvements, de ses attitudes, de sa personne physique et de sa personne morale. Il entre en vous, dans le regard et dans le cœur, par sa voix, par tous ses gestes, par ce qu’il dit et par ce qu’il pense. On l’absorbe, on le comprend, on le devine dans toutes les intentions de son sourire et de sa parole; il semble enfin qu’il vous appartienne tout entier, tant on aime inconsciemment encore tout ce qui est de lui et tout ce qui vient de lui.
Alors, il demeure impossible de se rappeler ce qu’était cet être devant vos yeux indifférents, la première fois qu’il vous est apparu.
Donc, Paul Brétigny l’aimait! Christiane n’éprouvait de cela ni peur, ni angoisse, mais un attendrissement profond, une joie immense, nouvelle, exquise d’être aimée et de le savoir.
Elle restait un peu inquiète cependant de l’attitude qu’il prendrait vis-à-vis d’elle, et qu’elle garderait vis-à-vis de lui. Mais comme il était délicat pour sa conscience de penser même à ces choses-là, elle cessa d’y songer, en se fiant à sa finesse et à son adresse pour diriger les événements. Elle descendit à l’heure ordinaire, et trouva Paul qui fumait une cigarette devant la porte de l’hôtel. Il la salua avec respect:
—Bonjour, madame. Vous allez bien ce matin?
Elle répondit en souriant:
—Fort bien, monsieur. J’ai dormi admirablement.
Et elle lui tendit la main, avec une crainte qu’il ne la gardât trop. Mais il ne la serra qu’à peine; et ils se mirent à causer tranquillement comme s’ils avaient oublié l’un et l’autre.
Et la journée se passa sans qu’il fît rien pour rappeler son ardent aveu de la veille. Il demeura, les jours suivants, aussi discret et aussi calme; et elle prit confiance en lui. Il avait deviné, croyait-elle, qu’il la blesserait en devenant plus hardi; et elle espéra, elle crut fermement qu’ils s’étaient arrêtés à cette étape charmante de la tendresse où l’on peut s’aimer en se regardant au fond des yeux, sans remords, étant sans souillures.
Elle avait soin, cependant, de ne jamais s’écarter avec lui.
Or, un soir, le samedi de la même semaine où ils avaient été au gourd de Tazenat, comme ils remontaient à l’hôtel, vers dix heures, le marquis, Christiane et Paul, car ils avaient laissé Gontran jouant à l’écarté avec MM. Aubry-Pasteur, Riquier et le docteur Honorat, dans la grande salle du Casino, Brétigny s’écria, en apercevant la lune qui apparaissait à travers les branches:
—Comme ce serait joli d’aller voir les ruines de Tournoël par une nuit comme celle-ci!
A cette seule pensée, Christiane fut émue, la lune et les ruines ayant sur elle la même influence que sur presque toutes les âmes de femmes.
Elle pressa la main du marquis:
—Oh, petit père, si tu voulais?
Il hésitait, ayant grande envie de se coucher.
Elle insista:
—Songe donc, c’est déjà si beau de jour, Tournoël! Tu disais toi-même que tu n’avais jamais vu une ruine aussi pittoresque, avec cette grande tour au-dessus du château! Qu’est-ce que ça doit être la nuit?
Il consentit enfin:
—Eh bien, allons; mais nous regarderons cinq minutes et nous reviendrons tout de suite. Je veux être couché à onze heures, moi.
—Oui, nous reviendrons tout de suite. Il ne faut pas plus de vingt minutes pour y aller.
Ils partirent tous les trois, Christiane appuyée au bras de son père et Paul marchant à côté d’elle.
Il parlait de voyages qu’il avait faits, de la Suisse, de l’Italie, de la Sicile. Il racontait ses impressions devant certaines choses, son enthousiasme au faîte du mont Rose, alors que le soleil, surgissant à l’horizon de ce peuple de sommets glacés, de ce monde figé de neiges éternelles, jeta sur chacune des cimes géantes une clarté éclatante et blanche, les alluma comme les phares pâles qui doivent éclairer les royaumes des morts. Puis il dit son émotion au bord du cratère monstrueux de l’Etna, quand il s’était senti, bête imperceptible, à trois mille mètres dans les nuages, n’ayant plus que la mer et le ciel autour de lui, la mer bleue au-dessous, le ciel bleu au-dessus, et penché sur cette bouche effroyable de la terre, dont l’haleine le suffoquait.
Il élargissait les images pour émouvoir la jeune femme; et elle palpitait en l’écoutant, apercevant elle-même, dans un élan de sa pensée, ces grandes choses qu’il avait vues.
Tout à coup, au détour de la route, ils découvrirent Tournoël. L’antique château, debout sur son pic, dominé par sa tour haute et mince, percée à jour et démantelée par le temps et par les guerres anciennes, dessinait, sur un ciel d’apparitions, sa grande silhouette de manoir fantastique.
Ils s’arrêtèrent, surpris tous trois. Le marquis dit enfin:
—En effet, c’est très joli; on dirait un rêve de Gustave Doré réalisé. Asseyons-nous cinq minutes.
Et il s’assit sur l’herbe du fossé.
Mais Christiane, affolée d’enthousiasme, s’écria:
—Oh, père, allons plus loin! C’est si beau! si beau! Allons jusqu’au pied, je t’en supplie!
Le marquis, cette fois, refusa:
—Non, ma chérie, j’ai assez marché; je n’en puis plus. Si tu veux le voir de plus près, vas-y avec M. Brétigny. Moi, je vous attends ici.
Paul demanda:
—Voulez-vous, madame?
Elle hésitait, saisie par deux craintes: celle de se trouver seule avec lui, et celle de blesser un honnête homme, en ayant l’air de le redouter.
Le marquis reprit:
—Allez, allez! Moi, je vous attends.
Alors, elle songea que son père resterait à portée de leurs voix, et elle dit résolument:
—Allons, monsieur.
Ils partirent côte à côte.
Mais à peine eut-elle marché pendant quelques minutes qu’elle se sentit envahie par une émotion poignante, par une peur vague, mystérieuse, peur de la ruine, peur de la nuit, peur de cet homme. Ses jambes devenues molles tout à coup, comme l’autre soir au lac de Tazenat, refusaient de la porter plus loin, ployaient sous elle, lui paraissaient s’enfoncer dans la route, où ses pieds demeuraient tenus quand elle voulait les soulever.
Un grand arbre, un châtaignier, planté contre le chemin, abritait le bord d’une prairie. Christiane, essoufflée comme si elle eût couru, se laissa tomber contre le tronc. Et elle balbutia:
—Je m’arrête ici... On voit très bien.
Paul s’assit à côté d’elle. Elle entendait battre son cœur à grands coups précipités. Il dit après un court silence:
—Croyez-vous que nous ayons déjà vécu?
Elle murmura, sans avoir bien compris ce qu’il lui demandait, tant elle était émue:
—Je ne sais pas. Je n’y ai jamais songé!
Il reprit:
—Moi je le crois... par moments... ou plutôt je le sens... L’être étant composé d’un esprit et d’un corps, qui semblent distincts, mais ne sont sans doute qu’un tout de même nature, doit reparaître lorsque les éléments qui l’ont formé une première fois se trouvent combinés ensemble une seconde fois. Ce n’est pas le même individu assurément, mais c’est bien le même homme qui revient quand un corps pareil à une forme précédente se trouve habité par une âme semblable à celle qui l’animait autrefois. Eh bien, moi, ce soir, je suis sûr, madame, que j’ai vécu dans ce château, que je l’ai possédé, que je m’y suis battu, que je l’ai défendu. Je le reconnais, il fut à moi, j’en suis certain! Et je suis certain aussi que j’y ai aimé une femme qui vous ressemblait et qui s’appelait comme vous Christiane! J’en suis tellement certain, qu’il me semble vous voir encore, m’appelant du haut de cette tour. Cherchez, souvenez-vous! Il y a un bois, derrière, qui descend dans une profonde vallée. Nous nous y sommes souvent promenés. Vous aviez des robes légères, les soirs d’été; et je portais de lourdes armes qui sonnaient sous les feuillages.
Vous ne vous rappelez pas? Cherchez donc, Christiane! Mais votre nom m’est familier comme ceux qu’on entend dès l’enfance! On regarderait avec soin toutes les pierres de cette forteresse, on l’y retrouverait gravé par ma main, jadis! Je vous affirme que je reconnais ma demeure, mon pays, comme je vous ai reconnue, vous, la première fois que je vous ai vue!
Il parlait avec une conviction exaltée, grisé poétiquement par le contact de cette femme, et par la nuit, et par la lune, et par la ruine.
Brusquement il se mit à genoux devant Christiane, et, d’une voix tremblante:
—Laissez-moi vous adorer encore, puisque je vous ai retrouvée. Voilà si longtemps que je vous cherche!
Elle voulait se lever, partir, rejoindre son père; mais elle n’en avait pas la force, elle n’en avait pas le courage, retenue, paralysée par une envie ardente de l’écouter encore, d’entendre entrer dans son cœur ces paroles qui la ravissaient. Elle se sentait emportée dans un songe, dans le songe toujours espéré, si doux, si poétique, plein de rayons de lune et de ballades.
Il lui avait saisi les mains et lui baisait le bout des ongles en balbutiant:
—Christiane... Christiane... prenez-moi... tuez-moi... je vous aime... Christiane...!
Elle le sentait trembler, frissonner à ses pieds. Il lui baisait les genoux maintenant, avec des sanglots profonds dans la poitrine. Elle eut peur qu’il ne devînt fou et se leva pour se sauver. Mais il s’était dressé plus vite qu’elle et l’avait saisie dans ses bras en se jetant sur sa bouche.
Alors, sans un cri, sans révolte, sans résistance, elle se laissa retomber sur l’herbe, comme si cette caresse lui eût cassé les reins en brisant sa volonté. Et il la prit aussi facilement que s’il cueillait un fruit mûr.
Mais à peine eut-il desserré son étreinte, elle se releva et se sauva, éperdue, frissonnante et glacée soudain comme un être qui vient de tomber à l’eau. Il la rejoignit en quelques enjambées et la saisit par le bras en murmurant: «Christiane, Christiane!... prenez garde à votre père.»
Elle se remit à marcher, sans répondre, sans se retourner, allant droit devant elle d’un pas roide et saccadé. Il la suivait maintenant sans oser lui parler.
Dès que le marquis les aperçut, il se leva:
—Allons vite, dit-il, je commençais à avoir froid. C’est très beau, ces choses-là, mais mauvais pour le traitement.
Christiane se serrait contre son père, comme pour lui demander protection et se réfugier dans sa tendresse.
Aussitôt rentrée dans sa chambre elle se dévêtit en quelques secondes et s’enfonça dans son lit, en cachant sa tête sous les draps, puis elle pleura. Elle pleura, la figure dans l’oreiller, longtemps, longtemps, inerte, anéantie. Elle ne songeait plus, elle ne souffrait point, elle ne regrettait pas. Elle pleurait sans songer, sans réfléchir, sans savoir pourquoi. Elle pleurait, par instinct, comme on chante quand on est gai. Puis quand elle fut épuisée de larmes, accablée, courbaturée à force d’avoir sangloté, elle s’endormit de fatigue et de lassitude.
Elle fut réveillée par des coups légers frappés à la porte de sa chambre qui donnait sur le salon. Il faisait grand jour, il était neuf heures. Elle cria: «Entrez!» Et son mari parut joyeux, animé, coiffé d’une casquette de route, et portant au flanc son petit sac à argent qu’il ne quittait jamais en voyage.
Il s’écria:
—Comment, tu dormais encore, ma chère! Et c’est moi qui te réveille. Voilà! j’arrive sans m’annoncer. J’espère que tu vas bien. Il fait un temps superbe à Paris.
Et, s’étant décoiffé, il s’avança pour l’embrasser.
Elle s’éloignait vers le mur, saisie d’une peur folle, d’une peur nerveuse de ce petit homme rose et content qui tendait ses lèvres vers elle.
Puis, brusquement, elle lui offrit son front en fermant les yeux. Il y posa un baiser calme, et demanda:
—Tu permets que je me lave un peu dans ton cabinet de toilette? Comme on ne m’attendait pas aujourd’hui, on n’a point préparé ma chambre.
Elle balbutia:
—Mais certainement.
Et il disparut par une porte, au pied du lit.
Elle l’entendait remuer, clapoter, siffloter; puis il cria:
—Quoi de neuf ici? Moi j’ai des nouvelles excellentes. L’analyse de l’eau a donné des résultats inespérés. Nous pourrons guérir au moins trois maladies de plus qu’à Royat. C’est superbe!
Elle s’était assise dans son lit, suffoquant, la tête égarée par ce retour imprévu qui la frappait comme une douleur et l’étreignait comme un remords. Il reparut, content, répandant autour de lui une forte odeur de verveine. Alors il s’assit familièrement sur le pied du lit et demanda:
—Et le paralytique? Comment va-t-il? Est-ce qu’il recommence à marcher? Il n’est pas possible qu’il ne guérisse point avec ce que nous avons trouvé dans l’eau!
Elle l’avait oublié depuis plusieurs jours, et elle balbutia:
—Mais... je... je crois qu’il commence à aller mieux... je ne l’ai pas vu d’ailleurs cette semaine... je... je suis un peu souffrante...
Il la regarda avec intérêt et reprit:
—C’est vrai, tu es un peu pâle... Ça te va fort bien, d’ailleurs... Tu es charmante ainsi... tout à fait charmante...
Il se rapprocha et, se penchant vers elle, voulut passer un bras dans le lit, sous sa taille.
Mais elle fit en arrière un tel mouvement de terreur qu’il demeura stupéfait, les mains tendues et la bouche en avant. Puis il demanda:
—Qu’as-tu donc? On ne peut plus te toucher! Je t’assure que je ne veux pas te faire de mal...
Et il se rapprochait, pressant, l’œil allumé d’un désir subit.
Alors elle balbutia:
—Non... laisse-moi... laisse-moi... C’est que... c’est que... je crois... je crois que je suis enceinte!...
Elle avait dit cela, affolée d’angoisse, sans y songer, pour éviter son contact, comme elle aurait dit: «J’ai la lèpre ou la peste.»
Il pâlit à son tour, ému d’une joie profonde; et il murmura seulement: «Déjà!» Il avait envie de l’embrasser maintenant, longtemps, doucement, tendrement en père heureux et reconnaissant. Puis une inquiétude lui vint:
—Est-ce possible?... Comment?... Tu crois?... Si tôt?...
Elle répondit:
—Oui... c’est possible!...
Alors il sauta dans la chambre et s’écria en se frottant les mains:
—Cristi, cristi, quelle bonne journée!
On frappait de nouveau à la porte. Andermatt l’ouvrit, et une femme de chambre lui dit:
—C’est M. le docteur Latonne qui voudrait parler tout de suite à monsieur.
—C’est bien. Faites-le entrer dans notre salon, j’y vais.
Il retourna dans la pièce voisine. Le docteur parut aussitôt. Il avait un visage solennel, une allure compassée et froide. Il salua, toucha la main que lui tendait le banquier un peu surpris, s’assit et s’expliqua, avec le ton d’un témoin dans une affaire d’honneur.
—Il m’arrive, mon cher monsieur, une aventure fort désagréable, dont je dois vous rendre compte pour vous expliquer ma conduite. Quand vous m’avez fait l’honneur de m’appeler auprès de Madame votre femme, je suis accouru à l’heure même; or, il paraît que, quelques minutes avant moi, mon confrère, M. le médecin-inspecteur, qui inspire sans doute plus de confiance à Mme Andermatt, avait été mandé par les soins de M. le marquis de Ravenel. Il en est résulté que, venu le second, j’ai l’air d’avoir enlevé par ruse à M. le docteur Bonnefille une cliente qui lui appartenait déjà, j’ai l’air d’avoir commis un acte indélicat, malséant, inqualifiable de confrère à confrère. Or, il nous faut apporter, monsieur, dans l’exercice de notre art, des précautions et un tact excessifs pour éviter tous les froissements, qui peuvent avoir de graves conséquences. M. le docteur Bonnefille, instruit de ma visite ici, me croyant coupable de cette indélicatesse, les apparences étant, en effet, contre moi, en a parlé en termes tels que, n’était son âge, je me serais vu forcé de lui demander raison. Il ne me reste qu’une chose à faire, pour m’innocenter à ses yeux et aux yeux de tout le corps médical de la contrée, c’est de cesser, à mon grand chagrin, de donner mes soins à votre femme, et de faire connaître toute la vérité sur cette affaire, en vous priant d’agréer mes excuses.
Andermatt répondit avec embarras:
—Je comprends fort bien, docteur, la situation difficile où vous vous trouvez. La faute en est, non pas à moi ou à ma femme, mais à mon beau-père, qui avait appelé M. Bonnefille sans nous prévenir. Ne pourrais-je aller trouver votre confrère et lui dire...
Le docteur Latonne l’interrompit:
—C’est inutile, mon cher monsieur, il y a là une question de dignité et d’honorabilité professionnelles que je dois avant tout respecter, et, malgré mes vifs regrets...
Andermatt, à son tour, lui coupa la parole. L’homme riche, l’homme qui paye, qui achète une ordonnance de cinq, dix, vingt ou quarante francs comme une boîte d’allumettes de trois sous, à qui tout doit appartenir par la puissance de sa bourse, et qui n’apprécie les êtres et les objets qu’en vertu d’une assimilation de leur valeur avec celle de l’argent, d’un rapport rapide et direct établi entre les métaux monnayés et toutes les autres choses du monde, s’irritait de l’outrecuidance de ce marchand de remèdes sur papier. Il déclara d’un ton roide:
—Soit, docteur. Restons-en là. Mais je souhaite pour vous que cette démarche n’ait pas sur votre carrière une fâcheuse influence. Nous verrons, en effet, lequel de nous deux aura le plus à souffrir de votre résolution.
Le médecin, froissé, se leva, et saluant avec une grande politesse:
—Ce sera moi, monsieur, je n’en doute pas. Dès aujourd’hui, ce que je viens de faire m’est fort pénible sous tous les rapports. Mais je n’hésite jamais entre mon intérêt et ma conscience.
Et il sortit. Comme il franchissait la porte, il heurta le marquis qui entrait, une lettre à la main. Et M. de Ravenel s’écria, dès qu’il fut seul avec son gendre:
—Tenez, mon cher, voici une chose très ennuyeuse qui m’arrive par votre faute. Le docteur Bonnefille, blessé de ce que vous ayez fait venir son confrère auprès de Christiane, m’envoie sa note avec un mot très sec pour me prévenir que je n’aie plus à compter sur son expérience.
Alors Andermatt se fâcha tout à fait. Il marchait, s’animait en parlant, gesticulait, plein d’une colère inoffensive et factice, de ces colères qu’on ne prend jamais au sérieux. Il criait ses arguments.—A qui la faute, après tout? Au marquis seul qui avait appelé cet âne bâté de Bonnefille sans même prévenir Andermatt, renseigné, grâce à son médecin de Paris, sur la valeur relative des trois charlatans d’Enval!
Et puis, de quoi s’était mêlé le marquis en consultant derrière le dos du mari, du mari seul juge, seul responsable de la santé de sa femme? Enfin, c’était tous les jours la même chose pour tout! On ne faisait que des bêtises autour de lui, que des bêtises! Il le répétait sans cesse; mais il criait dans le désert, personne ne comprenait, personne n’ajoutait foi à son expérience que lorsqu’il était trop tard.
Et il disait: «Mon médecin», «mon expérience», avec une autorité d’homme qui détient des choses uniques. Les adjectifs possessifs prenaient dans sa bouche des sonorités de métal. Et quand il prononçait: «Ma femme», on sentait d’une façon bien évidente que le marquis n’avait plus aucun droit sur sa fille, puisque Andermatt l’avait épousée, épouser et acheter ayant le même sens dans son esprit.
Gontran entra au plus vif de la discussion, et il s’assit dans un fauteuil, avec un sourire de gaieté sur les lèvres. Il ne disait rien, il écoutait, s’amusant énormément.
Lorsque le banquier se tut à bout de souffle, son beau-frère leva la main en criant:
—Je demande la parole. Vous voici tous les deux sans médecins, n’est-ce pas? Eh bien je propose mon candidat, le docteur Honorat, le seul qui ait sur l’eau d’Enval une opinion précise et inébranlable. Il en fait boire, mais n’en boirait pour rien au monde. Voulez-vous que j’aille le chercher? Je me charge des négociations.
C’était le seul parti à prendre et on pria Gontran de le faire venir immédiatement. Le marquis, saisi d’inquiétude à l’idée d’un changement de régime et de soins, voulait savoir tout de suite l’avis de ce nouveau médecin; et Andermatt désira non moins vivement le consulter pour Christiane.
A travers la porte, elle les entendait sans les écouter et sans comprendre de quoi ils parlaient. Dès que son mari l’avait quittée, elle s’était sauvée de son lit comme d’un endroit redoutable et elle s’habillait en hâte, sans femme de chambre, la tête secouée par tous ces événements.
Le monde lui paraissait changé autour d’elle, la vie autre que la veille, les gens eux-mêmes tout différents.
La voix d’Andermatt s’éleva de nouveau:
—Tiens, mon cher Brétigny, comment allez-vous?
Il ne disait déjà plus «Monsieur».
Une autre voix répondit:
—Mais fort bien, mon cher Andermatt, vous êtes donc arrivé ce matin?
Christiane, qui relevait ses cheveux sur ses tempes, s’arrêta, suffoquée, les bras en l’air. A travers la cloison elle crut les voir se serrant la main. Elle s’assit, ne pouvant plus se tenir debout; et ses cheveux déroulés retombèrent sur ses épaules.
C’était Paul qui parlait maintenant, et elle frissonnait de la tête aux pieds à chaque parole sortie de sa bouche. Chaque mot, dont elle ne saisissait pas le sens, tombait et sonnait sur son cœur comme un marteau qui frappe une cloche.
Tout à coup, elle prononça presque tout haut: «Mais je l’aime... je l’aime!» comme si elle eût constaté une chose nouvelle et surprenante qui la sauvait, qui la consolait, qui l’innocentait devant sa conscience. Une énergie subite la redressa; en une seconde son parti fut pris. Et elle se remit à se coiffer en murmurant: «J’ai un amant, voilà tout. J’ai un amant.» Alors, pour s’affermir encore, pour se dégager de toute angoisse elle se résolut soudain, avec une conviction ardente, à l’aimer frénétiquement, à lui donner sa vie, son bonheur, à lui sacrifier tout, selon la morale exaltée des cœurs vaincus, mais scrupuleux, qui se jugent purifiés par le dévouement et la sincérité.
Et, derrière le mur qui les séparait, elle lui jeta des baisers. C’était fini, elle s’abandonnait à lui, sans réserve, comme on s’offre à un Dieu. L’enfant déjà coquette et rusée, mais encore timide, encore tremblante, venait de mourir brusquement en elle; et la femme était née, prête pour la passion, la femme résolue, tenace, seulement annoncée jusqu’ici par l’énergie cachée en son œil bleu, qui donnait un air de courage et presque de bravade à sa mignonne figure blonde.
Elle entendit ouvrir la porte, et ne se retourna pas, devinant son mari sans le voir, comme si un sens nouveau, presque un instinct, venait aussi d’éclore en elle.
Il demanda:
—Seras-tu bientôt prête? Nous irons tout à l’heure au bain du paralytique, pour voir s’il va vraiment mieux.
Elle répondit avec calme:
—Oui, mon cher Will, dans cinq minutes.
Mais Gontran, rentrant dans le salon, rappelait Andermatt.
—Figurez-vous, disait-il, que j’ai rencontré dans le parc cet imbécile d’Honorat qui refuse aussi de vous soigner, par crainte des autres. Il parle de procédés, d’égards, d’usages... On croirait que... il aurait l’air de... Bref, c’est une bête, comme ses deux confrères. Vrai, je l’aurais cru moins singe que cela.
Le marquis demeurait atterré. L’idée de prendre les eaux sans médecin, de se baigner cinq minutes de trop, de boire un verre de moins qu’il n’aurait fallu le torturait de peur, car il croyait toutes les doses, les heures et les phases du traitement exactement réglées par une loi de la nature, qui avait pensé aux malades en faisant couler les eaux minérales, et dont les docteurs connaissaient tous les secrets mystérieux, comme des prêtres inspirés et savants.
Il s’écria:
—Alors on peut mourir ici... On y peut crever comme un chien sans qu’aucun de ces messieurs se dérange!
Et une colère l’envahit, une colère égoïste et furieuse d’homme menacé dans sa santé.
—Est-ce qu’ils ont le droit de faire cela, puisqu’ils payent patente comme des épiciers ces gredins-là? On doit pouvoir les forcer à soigner les gens, comme on force les trains à prendre tous les voyageurs. Je vais écrire aux journaux pour signaler le fait.
Il marchait avec agitation, et il reprit, en se tournant vers son fils:
—Écoute, il va falloir en faire venir un de Royat ou de Clermont! Nous ne pouvons pas rester ainsi!...
Gontran répondit en riant:
—Mais ceux de Clermont et de Royat ne connaissent pas bien le liquide d’Enval, qui n’a pas la même action spéciale que leur eau sur le tube digestif et sur l’appareil circulatoire. Et puis, sois certain qu’ils ne viendront pas non plus, ceux de là-bas, pour ne point avoir l’air de couper les chardons sous la dent de leurs confrères.
Le marquis, effaré, balbutia:
—Mais alors, que deviendrons-nous?
Andermatt saisit son chapeau:
—Laissez-moi faire, et je vous réponds que nous les aurons ce soir tous les trois, vous entendez bien—tous—les—trois—à nos genoux. Allons voir le paralytique, maintenant.
Il cria:
—Es-tu prête, Christiane?
Elle parut sur la porte, très pâle, avec un air déterminé. Ayant embrassé son père et son frère, elle se tourna vers Paul et lui tendit la main. Il la prit, les yeux baissés, tremblant d’angoisse. Comme le marquis, Andermatt et Gontran s’en allaient en causant et sans s’occuper d’eux, elle dit, d’une voix ferme, en fixant sur le jeune homme un regard tendre et décidé:
—Je vous appartiens corps et âme. Faites de moi désormais ce qu’il vous plaira.
Puis elle sortit, sans le laisser répondre.
En approchant de la source des Oriol, ils aperçurent, pareil à un énorme champignon, le chapeau du père Clovis, qui sommeillait sous le soleil, dans l’eau chaude, au fond de son trou. Il y passait maintenant ses matinées entières, accoutumé à ce bain brûlant qui le rendait, disait-il, plus gaillard qu’un nouveau marié.
Andermatt le réveilla:
—Eh bien, mon brave, ça va-t-il mieux?
Quand il eut reconnu son bourgeois, le vieux fit une grimace de satisfaction:
—Oui, oui, cha va, cha va à lo voulounta.
—Est-ce que vous commencez à marcher?
—Comme un lapin, môchieu, comme un lapin. Je dancherai une bourrée avec ma bonne amie au premier dimanche du mois.
Andermatt sentit battre son cœur; il répéta:
—Vrai, vous marchez?
Le père Clovis cessa de plaisanter:
—Oh! pas fort, pas fort. N’importe, cha va.
Alors le banquier voulut voir tout de suite comment marchait le vagabond. Il tournait autour du trou, s’agitait, donnait des ordres comme pour renflouer un navire coulé.
—Tenez, Gontran, prenez le bras droit.—Vous, Brétigny, le bras gauche. Moi je vais lui soutenir les reins. Allons, ensemble—une—deux—trois.—Mon cher beau-père, tirez à vous la jambe,—non, l’autre, celle qui reste dans l’eau.—Vite, je vous prie, je n’en puis plus!—Nous y sommes,—une,—deux,—voilà,—ouf!
Ils avaient assis par terre le bonhomme qui les regardait d’un air goguenard, sans aider en rien leurs efforts.
Puis on le souleva de nouveau et on le dressa sur ses jambes en lui donnant ses béquilles, dont il se servit comme de cannes; et il se mit à marcher, courbé en deux, traînant ses pieds, geignant, souffrant. Il avançait à la façon d’une limace, et laissait derrière lui une longue traînée d’eau sur la poussière blanche de la route.
Andermatt, enthousiasmé, battit des mains, en criant, comme on fait au théâtre pour acclamer les acteurs:
—Bravo, bravo, admirable, bravo!!!
Puis, comme le vieux semblait exténué, il s’élança pour le soutenir, le saisir dans ses bras, bien que ses hardes fussent ruisselantes, et il répétait:
—Assez, ne vous fatiguez pas. Nous allons vous remettre dans le bain.
Et le père Clovis fut replongé dans son trou, par les quatre hommes qui l’avaient pris par ses quatre membres et le portaient avec précaution, comme un objet fragile et précieux.
Alors le paralytique déclara, d’une voix convaincue:
—Ch’est de la bonne eau tout d’ même, d’ la bonne eau qui n’a point cha pareille. Cha vaut un tréjor, de l’eau comme cha!
Andermatt, tout à coup, se retourna vers son beau-père:
—Ne m’attendez point pour déjeuner. Je vais chez les Oriol et je ne sais quand je serai libre. Il ne faut pas laisser traîner ces choses-là!
Et il partit, pressé, courant presque, et faisant avec sa badine un moulinet d’homme enchanté.
Les autres s’assirent sous les saules, au bord de la route, en face du trou du père Clovis.
Christiane, à côté de Paul, regardait devant elle la haute butte d’où elle avait vu sauter le morne! Elle était là-haut, ce jour-là, voici un mois à peine! Elle était assise sur cette herbe rousse! Un mois! Rien qu’un mois! Elle se rappelait les plus légers détails, les ombrelles tricolores, les marmitons, les moindres paroles de chacun! Et le chien, le pauvre chien broyé par l’explosion! Et ce grand garçon inconnu qui s’était élancé sur un mot d’elle pour sauver la bête! Aujourd’hui il était son amant! son amant! Donc elle avait un amant! Elle était sa maîtresse!—sa maîtresse! Elle se répétait ce mot dans le secret de sa conscience—sa maîtresse! Quel mot bizarre! Cet homme, assis à côté d’elle, dont elle voyait une main arracher un à un des brins d’herbe auprès de sa robe qu’il cherchait à toucher, cet homme était maintenant lié à sa chair et à son cœur, par cette chaîne mystérieuse, inavouable, honteuse, que la nature a tendue entre la femme et l’homme.
Avec cette voix de la pensée, cette voix muette qui semble parler si haut dans le silence des âmes troublées, elle se répétait sans cesse: «Je suis sa maîtresse! sa maîtresse! sa maîtresse!» Comme cela était étrange, imprévu!
«Est-ce que je l’aime?» Elle jeta sur lui un coup d’œil rapide. Leurs yeux se rencontrèrent et elle se sentit tellement caressée par le regard passionné dont il l’avait couverte, qu’elle frémit de la tête aux pieds. Elle avait envie, maintenant, une envie folle, irrésistible, de prendre cette main qui jouait dans l’herbe, et de la serrer bien fort pour lui exprimer tout ce qu’on peut dire dans une étreinte. Elle fit glisser la sienne le long de sa robe jusqu’au gazon, puis elle l’y laissa, immobile, les doigts ouverts. Alors elle vit l’autre s’en venir, tout doucement, comme une bête amoureuse qui cherche sa compagne. Elle s’en vint, tout près, tout près, et leurs petits doigts se touchèrent! Ils se frôlèrent par le bout, doucement, à peine, se perdirent et se retrouvèrent, ainsi que des lèvres qui s’embrassent. Mais cette caresse imperceptible, cet effleurement léger, entrait en elle et si violemment qu’elle se sentait défaillir comme s’il l’avait de nouveau écrasée en ses bras.