CORRESPONDANCE.
Reading edition
Nous croyons intéressant de publier au seuil de cette édition les notes de collège de «l'élève Guy de Maupassant» suivies de la lettre de Mme Caroline Flaubert. Le lecteur verra naître les aptitudes et se développer le caractère du grand écrivain.
PARIS.—LYCÉE IMPÉRIAL NAPOLÉON.
Année 1859-1860.
OBSERVATIONS.
Excellent élève dont la volonté et les efforts méritent d'être loués vivement et encouragés. Il prendra peu à peu l'habitude de notre travail et nous comptons sur des progrès certains.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1863-1864.
OBSERVATIONS.
Conduite... Régulière.
Travail... Assidu.
Caractère... Bon, docile et agréable, s'est fait aimer de tout le monde.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
A donné satisfaction pendant le temps qu'il a passé dans la maison.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
Toujours bon et agréable.
MADAME CAROLINE FLAUBERT À MADAME LAURE DE MAUPASSANT.
Croisset, 3 octobre 1867.
Chère Madame,
Je ne puis trop vous dire tout le plaisir que m'a fait la visite de votre fils. C'est un charmant garçon dont vous devez être fière; il vous ressemble un peu et aussi à notre pauvre Alfred. Sa figure gaie et spirituelle est extrêmement sympathique, et son camarade m'a dit qu'il était rempli de moyens sous tous les rapports. Votre vieil ami Gustave en est enchanté et me charge de vous féliciter d'avoir un semblable enfant. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas accompagné? Vous nous eussiez fait tant de plaisir...
Caroline Flaubert.
LETTRES À GUSTAVE FLAUBERT.
Paris, ce mardi soir.
Cher Monsieur et Ami,
..... Je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de la porter au chemin de fer pour qu'elle parte ce soir. Je vous écrirai d'ici à quelques jours pour causer un peu avec vous comme je le faisais ici chaque dimanche. Nos causeries de chaque semaine étaient devenues pour moi une habitude et un besoin, et je ne puis résister au désir de bavarder encore un peu par lettre. Je ne vous demande pas de me répondre, bien entendu, je sais que vous avez autre chose à faire. Pardonnez-moi cette liberté, mais en causant avec vous, il me semblait souvent entendre mon oncle que je n'ai pas connu, mais dont vous et ma mère m'avez si souvent parlé et que j'aime comme si j'avais été son camarade ou son fils, puis le pauvre Bouilhet, que j'ai connu celui-là et que j'aimais bien aussi.
Il me semble voir vos réunions de Rouen. Et je regrette de n'avoir pas été avec tous ceux-là au lieu d'être avec les amis de mon âge qui n'ont pas une idée de ce qui existe.
Pardon pour ce griffonnage, veuillez croire à mon affection la plus dévouée et la plus vive.
Guy de Maupassant.
Ce lundi.
Cher Monsieur et Ami,
J'ai recopié hier soir mon Histoire du vieux temps, j'ai fait tous les changements que vous m'aviez indiqués, et j'ai enlevé cinq pages au commencement.
Je l'ai lue hier à F..... qui trouvait même que j'en avais trop supprimé, disant que c'était un proverbe plutôt qu'une pièce faite suivant les règles ordinaires, que j'avais enlevé des choses qui auraient peut-être été applaudies et que, dans ce genre, l'action était généralement presque nulle, etc. Enfin, moi, je crois que les changements et suppressions que j'ai faits sont bons, qu'en pensez-vous? elle va beaucoup plus vite ainsi.
Pourvu (si elle est acceptée?) qu'on ne m'embête pas pour le récit du comte, je ne crois pas qu'on puisse en supprimer sans le gâter tout à fait. J'y ai réfléchi et j'aurais à recommencer que je ne le ferais pas plus court.
Je vous rapporte en même temps La Demande, puisque vous avez été assez bon pour vous charger de les présenter ensemble. J'ai pensé qu'il était inutile de la faire recopier, puisque le manuscrit est très lisible malgré les quelques ratures que j'ai faites.
Je vous remercie mille fois pour le très grand service que vous me rendez.
Je vous serre bien affectueusement la main.
Guy de Maupassant.
Paris, le 17 novembre 1876.
Je voulais attendre, pour vous écrire, mon cher maître, que j'eusse quelque chose d'à peu près certain du côté de la Nation, car j'ai d'abord été plein d'espérance, puis de désespoir, et depuis ce matin je recommence à espérer.
Voici les faits:
Aussitôt en possession de votre lettre, j'ai été me présenter chez M. Raoul Duval qui m'a reçu avec une bienveillance extrême et m'a dit ceci: «Nous n'avons point encore de chroniqueur littéraire, faites-moi tout de suite un article d'actualité sur un livre nouveau, je le ferai passer; vous m'en donnerez un second quinze jours après environ, je le ferai insérer également; puis je demanderai au Conseil d'administration de compléter la rédaction du journal en vous prenant comme critique littéraire. Vous pouvez être certain que je ferai pour cela tout ce que je pourrai, parce que vous m'êtes chaleureusement recommandé par mes meilleurs amis: G. Flaubert et les Lapierre.»
Là-dessus, je m'en vais enchanté, j'achète la correspondance de Balzac et je prépare mon article, puisqu'il ne fallait qu'une actualité.
Mais j'apprends au bout de quelques jours, que la Nation publie des feuilletons littéraires signés par M. Filon, l'ex-précepteur du prince impérial. Et un de ses amis m'affirme qu'il doit garder la critique des livres.
Je termine néanmoins mon article et je l'ai porté hier chez M. Raoul Duval que j'ai été voir ce matin. Il a été toujours aussi aimable, m'a fait beaucoup de compliments sur mon étude qui va passer immédiatement. Mais j'ai compris que je ne serais pas titulaire de la critique littéraire, la place a été prise probablement par M. Filon; je crois que je vais remplacer un chroniqueur léger, qu'on trouve trop bête, et qu'on me laisserait toute latitude sur le choix de mes articles. Dans tous les cas M. Raoul Duval paraît bien décidé à m'attacher à la rédaction de son journal. Je l'en ai vivement remercié, mais c'est à vous surtout, mon bien cher maître, que doivent aller tous mes remerciements.
Je vous enverrai le numéro où mon article sur les lettres de Balzac paraîtra et je vous tiendrai au courant des événements qui surviendront.
Je fais en ce moment, malgré les idées de Zola sur le Théâtre naturaliste, un drame historique, corsé!!!!![26]
Mon cœur va bien. Ma foi, vivent les homéopathes. Love fait de mon cœur ce qu'il veut, l'accélère ou le ralentit quand il lui plaît.
A bientôt, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains. Renouvelez à madame Commanville l'assurance de mes sentiments bien dévoués et respectueux et rappelez-moi au bon souvenir de son mari.
Tout à vous.
Guy de Maupassant.
Revenez vite, car vous me manquez beaucoup. C'est aussi ce que me disait Zola jeudi dernier.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 8 janvier 1877.
Je suis assez embarrassé pour la Nation, mon cher maître, et comme il se peut faire que vous ayez vu R. Duval à Rouen pendant les vacances du jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander conseil.
Lorsque M. R. Duval m'a demandé quelques articles littéraires, il s'est refusé à prendre des études longues et sérieuses comme celle que je lui proposais, et il m'a recommandé de faire amusant. Pour lui plaire, je lui ai donné mon article sur Balzac, qui est de la critique à l'usage des dames et des messieurs du monde, mais où il n'est pas question de littérature. Il l'a trouvé charmant et il en a parlé avec enthousiasme à Mme Lapierre, qui me l'a répété. Là-dessus, je fais un article très littéraire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave, l'invasion de la Bizarrerie, procédé des médiocres pour remplacer l'originalité qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de prétexte pour cette étude était Les morts bizarres, de Jean Richepin. R. Duval m'a objecté que cela n'était point intéressant pour ses lecteurs, que M. Richepin n'était point digne de la réclame qui résultait toujours d'un article même ennemi (comme s'il s'agissait de Richepin!!!), etc., etc. Là-dessus, je prends la réédition du 1er livre de Ste-Beuve sur la poésie française au XVIe siècle et je fais un troisième article. Raoul Duval a paru l'apprécier, m'a demandé la permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans le journalisme il faut faire la phrase courte: et m'a annoncé qu'il paraîtrait prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Noël qui fait la chronique dramatique dans la Nation est au-dessous de Mallarmé comme galimatias, et que le journal ne peut réellement pas le conserver, M. R. Duval m'a prié de lui faire quelques critiques de pièces. J'ai pris d'abord L'ami Fritz, qui est certes ce qu'on a donné de meilleur cette année. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneff, ce qui me suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a trouvé cette pièce imbécile, atroce, et dit à tout le monde de n'y pas aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore, toujours est-il que mon article n'a pas dû lui plaire, quoique j'aie fait un éloge bien modéré de cette œuvre.
Or je vois par mes yeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte faire encore un article d'épreuve pour la Nation, après quoi je me tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dépensé 25 francs en livres et places de théâtres à analyser, dépense dont je me serais certes abstenu, mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus important. Cette indécision continue me tracasse, ces articles divers, irréguliers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indécision de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rédaction évidemment hostile à un nouveau venu, il peut me faire passer ainsi tout le printemps en me demandant des articles d'épreuve qui ne me mèneront à rien et ne sont point payés. J'ai pensé que vous vous étiez peut-être rencontrés chez Mme Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Noël, sans quoi il est inutile que je continue à dépenser de l'argent et du temps pour rien. Je ne sais même quelle pièce choisir pour faire un second article, et cette critique après coup ne peut avoir aucune espèce d'originalité. Il est inutile dans tous les cas d'écrire pour moi à M. R. Duval; je vous parlerai beaucoup plus longuement de tout cela quand vous serez ici. Croyez-moi bien, cher maître, aucun journal ne me laissera faire des articles vraiment littéraires et dire ce que je pense. Je lis tous les jours la Nation; cette feuille est radicalement imbécile, c'est le royaume des préjugés et du convenu, toute chose nouvelle les effarouchera comme idée et comme forme. M. Noël dit bien que la chanteuse, Mlle Ritter, est la «personnification de la gracieuse figure de jeune fille que le compositeur (Victor Massé) a choisie pour l'encadrer de ses perles les plus mélodieuses!.....». Je vous envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d'être plus mauvais. Je vous adresse, en même temps, un article de Zola qui trouve que le Drame scientifique est une heureuse innovation qui mène au drame naturaliste. Cette fois, c'est trop fort!!! Quand donc reviendrez-vous? Je suis désolé de vous voir rester si longtemps là-bas.....
..... M. Tourgueneff m'a dit hier que vous ne seriez peut-être pas ici avant la fin de février, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin énorme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses à vous dire: je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est d'une chasteté prolongée.
Il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m'est douce. On ne parle que des histoires de Mme Ch. H., du prince de Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. Demandez à Mme Lapierre de vous raconter tout cela. Je travaille trop en ce moment..... Mais l'impudicité du bon public me réjouit.
Revenez vite, cher maître, je vous embrasse en attendant avec une affection toute filiale.
Votre
Guy de Maupassant.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 10 décembre 1877.
Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé maître, mais la Politique!!... m'a empêché de le faire. La politique m'empêche de travailler, de sortir, de penser, d'écrire. Je suis comme les indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j'ai de cette fièvre: tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement. J'ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L'irritation que causent les manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu'elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des piqûres de moustiques, vous poursuit...
... J'ai l'air de faire des phrases—tant pis.—Je demande la suppression des classes dirigeantes: de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette traînée dévote et bête qu'on appelle la bonne société.
Eh bien, je trouve maintenant que 93 a été doux, que les septembriseurs ont été cléments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd'hui qu'alors, aussi incapables de gouverner aujourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des militaires qui n'ont dans la tête qu'une ritournelle et de l'eau bénite.
Voilà huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.
Pourtant, j'aurai achevé de refaire mon drame (tout à fait remanié) vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J'ai fait aussi le plan d'un roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.
Et (par-dessus tout) Hugo—notre poète,—qui donne à dîner à tous les JOURNALISTES de Paris,—et qui demande à avoir auprès de lui Sarcey et Vitu, lesquels ne daignent pas venir.—On remarque leur absence et on les regrette.—Il y avait là Albert Delpit! Cochinat! et cent inconnus que Hugo a traités de grands artistes.—Lisez son discours, du reste.
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer bientôt avec vous.
Guy de Maupassant.
Ma lettre n'a peut-être pas le sens commun. Elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte. Je pense, d'après votre dernière lettre, que Mme Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 5 juillet 1878.
Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître: elles sont toutes mauvaises, hélas! D'abord ma mère ne va pas bien du tout.....
... Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans embêtements.
Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui prouve que je suis bien bête.
De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime de tout mon cœur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent, je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu sentimental. Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réalités.
J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez elle, les arcanes de la lubricité, et je me déconsidère dans leurs cœurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez «à genoux».
J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.
Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte que je m'attends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler. O réalistes!
Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du Bien Public.
Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine: «Encore un jour, un jour de passé.»—Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue imbécile et un chef qui m'eng..... Je ne dis plus rien au premier; je ne réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent inintelligent, ce qui me console.
Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils ne meurent plus, ils disparaissent, ils se dissipent. Il flotte dans Paris tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en éprouve comme un accablement.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.
Guy de Maupassant.
Rien de nouveau pour M. Bardoux.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 3 août 1878.
Mon cher Maître,
Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de Gervaise dans L'Assommoir et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce qui est possible), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce que je crois).
Elle m'a montré qu'elle était énormément maigrie de partout (c'est vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est tellement emballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la chanteuse Judic.
Qu'en pensez-vous?
Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaieté. Malheureusement, je n'en profite guère. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française, parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie.....
L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.
Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.
Donnez-moi des nouvelles de Bouvard et Pécuchet.
Guy de Maupassant.
Paris, ce 21 août 1878.
Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement dont j'aurai bien du mal à sortir. Mon ministère me détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour le Gaulois afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Étretat depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son cœur surtout la fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquiétantes. Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son jardinier.
Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir passer quelques jours près d'elle; cela la distrairait et lui ferait beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, être libre à cette époque.
Notre amie Mme Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.
Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais monotone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place démesurée.
Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux avaient annoncé sa décoration. Je dois bientôt aller passer un dimanche chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est très embêté. Qu'avait-il besoin de cela?
J'ai rencontré Tourgueneff quelques jours avant son départ pour la Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il avait eus au cœur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le cœur détérioré?
Je vous embrasse de grand cœur, mon cher maître, et vous prie de m'écrire quelques mots entre deux phrases de Bouvard et Pécuchet.
Je vous serre encore les mains.
Guy de Maupassant.
Paris, ce mercredi.
Mon cher Maître,
..... Mon chef, pour l'unique raison de m'être désagréable, sans doute, vient de me donner le plus horrible service de bureau, service que remplissait fort bien un vieil employé abruti: c'est la préparation du budget et les comptes de liquidation des ports: des chiffres, rien que des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.
J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se trouve même pas en état de quitter Étretat.
Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des embêtements que je vous donne.
Guy de Maupassant.
Ce 2 décembre 1878.
Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de Nana; j'aime peu le second, le troisième me paraît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la divise, comme le Nabab, en chapitres qui forment de véritables actes se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile.—Ainsi: 1er chapitre: Une représentation aux Variétés.—2e chapitre: L'appartement de Nana.—3e chapitre: Une soirée chez le comte Nupha.—4e chapitre: Un souper chez Nana, etc.
Ma mère ne va pas mieux, mais les médecins sont plus rassurants sur la maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains. Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.
Guy de Maupassant.
Ce 13 janvier.
Mon cher Maître,
J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet hiver!
Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne me paraît pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me semble que l'été ne peut pas revenir sans que je vous aie vu.—Mme Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle. Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini et j'ai peur d'être oublié dans la débâcle. Je suis titularisé à 1,800 francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus tôt. Rien ne l'en empêchait.
Zola n'est pas décoré—à cause de l'article qu'il a écrit dans le Figaro!!!!.. Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne pouvait vraiment pas lui donner la croix en ce moment!!!... on rêve..... En quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola?
Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est (ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon étonnante et ils ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements politiques et malins d'hommes qui ..... dans leurs chausses à faire la joie du garçon.
La première de l'Assommoir aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et qu'il va passer un hiver solitaire.
On répète ma petite pièce au 3e théâtre Français, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9 heures et je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman: j'ai peur que le cordon ombilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler un peu tranquille.
Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps une inflammation d'un œil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une entorse!—Dites-moi vite si vous viendrez.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset, ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on puisse rien dire.
Tout à vous,
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce 28 janvier 1879.
Mon bien cher Maître,
Le Figaro annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à Croisset dimanche; mais si l'immobilité à laquelle on doit vous condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous prie.
Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheureux dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin. Quand la lourde fatalité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase de toutes les façons.
Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre complètement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous voir, on vous entourerait!
Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en grâce de m'écrire ou de me faire écrire un mot.
Votre
Guy de Maupassant.
Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis honteux et désolé, mais j'arrive à mon bureau à 9 heures: j'en pars au plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute. Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.
Paris, ce mercredi.
Mon cher Maître,
..... Ma pièce va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon cher maître, m'envoyer une lettre d'introduction pour Théodore de Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tâche d'avoir autant de critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est en vers.
J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnaît pas quand je le rencontre.
Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on? Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.
Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.
Bien des choses à Laporte.
Votre
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Paris, le 18 février 1879.
Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je suis surchargé de besogne. Puis ma pièce sera jouée demain soir et j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait venir. Il ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose. Je lui envoie tout de même deux fauteuils sous enveloppe.
Banville a été charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et le Gaulois. (Peut-être!!! le Figaro.)
..... Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne réponds pas de réussir......
Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur l'histoire Gambetta, une appréciation que je crois plus juste que les autres.
Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je vous embrasse.
Guy de Maupassant.
26 février 1879.
Ma pièce a bien réussi: mieux même que je n'aurais espéré. Lapommeraye, Banville, Claretie, ont été charmants; le Petit Journal très bon, le Gaulois aimable, Daudet perfide: il a dit: «M. de M. a remis à la scène, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans doute n'a oublié le sujet, le voici». Puis il fait l'analyse des roses jaunes (que je ne connaissais nullement) de façon à ce que cela ait une ressemblance absolue avec ma pièce, tandis que, d'après les renseignements que j'ai pris, les différences entre les deux sujets sont très sensibles; il termine par quelques mots d'éloge.—Zola n'a rien dit, j'espère que c'est pour lundi. Du reste sa bande me lâche, ne me trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main après le succès. Zola et sa femme ont applaudi beaucoup et m'ont vivement félicité plus tard.—D'autres journaux en ont parlé avec éloge, je n'ai pu encore me les procurer.—Mme Pasca va la jouer dans le monde.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie de vous voir.
Votre
G. de M.
Paris, 24 avril 1879.
Je serai toujours, mon cher maître, une victime des ministères. Voici huit jours que je veux vous écrire, et je n'ai pas pu trouver une demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports très agréables avec Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'égalité, il m'a fait donner un très beau bureau, mais je lui appartiens, il se décharge sur moi de la moitié de sa besogne, il marche et j'écris du matin au soir; je suis une chose obéissant à la sonnette électrique et, en résumé, je n'aurai pas plus de liberté qu'à la Marine. Les relations sont douces, c'est là le seul avantage; et le service est beaucoup moins ennuyeux. Et le soir de ma petite pièce Charmes me disait: «Décidément il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez tranquille, nous vous en laisserons!!!!!» Ah bien oui!! je lui suis utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire bien voir de lui et j'ai trop réussi.
Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu son article sur Hugo!! son article sur les poètes contemporains et sa brochure «la République et la littérature»?—«La république sera naturaliste ou elle ne sera pas»,—«JE NE SUIS QU'UN SAVANT»—!!!!— (rien que cela!—quelle modestie),—«l'enquête sociale»,—le document humain,—la série des formules,—on verra maintenant sur le dos des livres «grand roman selon la formule naturaliste».—Je ne suis qu'un savant!!!!! cela est pyramidal!!! et on ne rit pas.....
Vous n'avez pas reçu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a envoyé à personne. C'est un roman qu'il a écrit à 18 ans pour le journal l'Ordre et que Dentu lui avait acheté, il ne le montre pas.—Mme Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec Ricard et vous pouvez être assuré qu'elle ne jouera pas ma pièce chez la princesse Mathilde: elle n'a pas autre chose en la tête que son désespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont bêtes!—Zola m'a chargé de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le dîner qu'il a promis pour la 50e édition de l'Assommoir; il espère que vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte partir immédiatement après; il a retardé son départ pour cela.—Les Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidité prodigieuses, la femme est encore plus étonnante que l'homme.
Je vous attends avec impatience, je m'embête, je suis un peu souffrant, le sang circule mal, et les MÉDECINS ne peuvent que répéter leur éternelle phrase: «de l'exercice, faites de l'exercice». Je n'ai pas le temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher maître, je vous embrasse filialement.
A vous,
G. de M.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce 26 décembre.
J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des jardins, mais je trouve que ça sent le provisoire.....
Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive à 9 heures du matin et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre quand je rentrerai dans l'administration.
Je jouis d'une haute considération. Les directeurs me traitent avec déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin. Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.
Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes, tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici comme ailleurs.
Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui n'a pas voulu me donner de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.
J'ai été de nouveau à la Librairie nouvelle. M. Achille n'a pu se procurer nulle part le Bien et le mal des femmes. C'est tout à fait épuisé.
Et Zola!..... Cet article-là quinze jours avant l'Assommoir! La jolie presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand? je l'ignore) mon Histoire du vieux temps.—C'est toujours ça; malheureusement ça ne rapporte rien les matinées.
Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler, la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutumé, elle n'est pas difficile.
Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respectueux et dévoués.
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce lundi.
Mon cher Maître,
..... C'est aujourd'hui que le ministère doit tomber. Je n'ai pas de chance.
L'Assommoir est un succès!
Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont superbes et il y a des scènes bien venues. Le delirium tremens fait évanouir les femmes. On ira voir. La première a été fort bonne. Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt possible.
Guy de Maupassant.
A l'obligeance de Mme Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout, nièce de Gustave Flaubert, nous devons communication des Lettres à Gustave Flaubert.
LETTRES À SA MÈRE ET À SES AMIS.
Yvetot, ce 2 mai 1864.
Chère Maman,
On ne donnera les places que cet après-midi, et je commence ma lettre ce matin.
Je viens d'apprendre qu'on ne donnera les places que demain mardi, parce que M. le Supérieur est à Rouen aujourd'hui. Nous n'avons plus une seule rougeole. Je désespère pour mon Racine; je croyais que nous avions encore au moins cinq compositions en thème latin, et il n'y en a plus qu'une, et deux en grec. Je ne comprends rien à cette malheureuse langue. Donc, je n'espère rien de bien pour le grec. Quant à la composition en version, dont on donnera les places demain, je crois être bien. Nous ne composerons plus maintenant avant près de 3 semaines. Je ne t'écrirai plus avant la sortie. Ainsi donc, entendons-nous pour cela, tu sais que nous ne rentrons qu'à 7 heures du soir. Si Germer est revenu, tu pourras venir avec ma tante, qui compte venir en voiture, et ainsi partir le plus tard possible sans être fixée par le train, ni obligée de coucher ici. Écris-moi pour me dire quelle est ta résolution. Que vas-tu faire?
Eh bien, voici de la pluie; il y a assez longtemps que nous la demandons. Je voudrais savoir quand commence l'été d'après le calendrier.
Comment va Henri? a-t-il toujours ses camarades? Sais-tu si Germer va bientôt revenir? va-t-il mieux? Il a eu des vacances assez longues, j'espère; il n'a pas à se plaindre.
Tu diras que j'en parle bien longtemps d'avance, mais si cela ne te faisait rien, au lieu du bal que tu m'as promis au commencement des grandes vacances, je te demanderai un petit dîner, ou bien seulement, toujours si cela ne te faisait rien, de me donner seulement la moitié de l'argent que t'aurait coûté le bal, parce que cela m'avancera toujours pour pouvoir acheter un bateau. Et c'est l'unique pensée que j'ai depuis la rentrée, non seulement depuis la rentrée de Pâques, mais aussi depuis la rentrée des grandes vacances. Je ne veux pas acheter des bateaux que l'on vend aux Parisiens, cela ne vaut rien, mais j'irai chez un douanier que je connais et il me vendra un bateau comme ceux qui sont dans l'église, c'est-à-dire un bateau-pêcheur tout rond dessous. Si je n'ai pas de prix, j'espère au moins avoir un accessit.
Je n'ai plus le temps de continuer ma lettre aujourd'hui, chère maman; à demain.
Ce mardi.
Je suis 2e en version latine. Tu vois que me voici revenu entre les 1ers; j'ai manqué être premier: ma composition a été à 2 professeurs avec celle du 1er. Mais je suis 2e, cela fait 30 sous que tu me dois, et bonne maman 30. Cela me donne 3 francs. Mais il n'y a plus qu'une composition en latin, je ne pourrai pas gagner mon Racine, mais si j'ai un ou deux accessit (sic), voudras-tu me le donner?
Adieu, chère maman, je t'embrasse très fort. Embrasse bien Hervé pour moi.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
1870
Je t'ai envoyé le conducteur de la voiture du Havre pour te donner de mes nouvelles, chère mère. Mais, dans la crainte qu'il n'y aille pas, je t'envoie un mot.
Je me suis sauvé avec notre armée en déroute; j'ai failli être pris. J'ai passé de l'avant-garde à l'arrière-garde pour porter un ordre de l'intendant au général. J'ai fait 15 lieues à pied. Après avoir marché et couru toute la nuit précédente pour des ordres, j'ai couché sur la pierre dans une cave glaciale; sans mes bonnes jambes, j'étais pris. Je vais très bien.
Adieu. Plus amples détails demain. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Compliments à tout le monde; bien des choses à Josèphe.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
Paris, ce samedi [1870].
Je t'écrirai encore quelques mots aujourd'hui, chère mère, parce que d'ici à deux jours les communications seront interrompues entre Paris et le reste de la France. Les Prussiens arrivent sur nous à marche forcée. Quant à l'issue de la guerre, elle n'offre plus de doute, les Prussiens sont perdus, ils le sentent très bien du reste et leur seul espoir est d'enlever Paris d'un coup de main, mais nous sommes prêts ici à les recevoir.
Quant à moi, je ne couche pas encore à Vincennes et je ne me presse pas d'y avoir un lit, j'aime mieux être à Paris pour le siège que dans le vieux fort, où nous sommes logés là-bas, lequel vieux fort sera abattu à coups de canon par les Prussiens. Mon père est aux abois, il veut absolument me faire entrer dans l'Intendance de Paris,—et il me fait les recommandations les plus drôles pour éviter les accidents.—Si je l'écoutais, je demanderais la place de gardien du grand égout collecteur pour ne pas recevoir de bombes. Robert va se trouver au premier feu à Saint-Maur. Les mobiles ont le chassepot, ils font bonne contenance. Médrinal m'a écrit pour que je lui prête mon Lefaucheux, je vais lui répondre que je l'ai promis à mon cousin Germer. Mme Denisane m'a offert hier une place à l'Opéra, j'ai été entendre la Muette, c'est très joli.
Faure-Dujarric, qui est très lié avec l'intendant général, s'est mis tout à ma disposition pour me caser le plus agréablement possible, il a été trouver l'intendant et il y retourne demain, car la vie de caserne est bien ennuyeuse, je serai bien mieux dans les bureaux ou au camp, mais on n'y verra plus personne, les communications avec l'armée étant devenues très difficiles.
Adieu, chère mère, je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé. Bien des choses à Josèphe. Mon père te serre la main.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
Je m'embête abominablement! Quand je serai repris à l'Intendance il fera beau temps! Médrinal peut prendre l'autre fusil.
À SA MÈRE.
24 septembre 1873.
Tu vois que je ne tarde pas à t'écrire, mais en vérité je ne puis attendre plus longtemps. Je me trouve si perdu, si isolé, et si démoralisé que je suis obligé de venir te demander quelques bonnes pages. J'ai peur de l'hiver qui vient, je me sens seul, et mes longues soirées de solitude sont quelquefois terribles. J'éprouve souvent, quand je me trouve seul devant ma table avec ma triste lampe qui brûle devant moi, des moments de détresse si complets que je ne sais plus à qui me jeter. Et je me disais souvent dans ces moments-là, l'hiver dernier, que tu devais avoir aussi d'affreuses tristesses pendant les longues et froides soirées de décembre et de janvier. J'ai repris ma vie monotone, en voici pour 3 mois. L. F. ne peut pas dîner avec moi ce soir; il dîne en ville, cela m'ennuie, nous aurions pu causer un peu ensemble... J'ai écrit tout à l'heure, pour me distraire un peu, quelque chose dans le genre des Contes du Lundi. Je te l'envoie, cela n'a naturellement aucune prétention, puisque je l'ai écrit en un quart d'heure. Je te prierai cependant de me le renvoyer, parce que je pourrai en faire quelque chose. Il y a plusieurs phrases peu correctes, mais je corrigerai cela quand je m'en servirai. Je voudrais bien me trouver reporté quinze jours en arrière, c'est décidément bien court, on n'a pas le temps de se voir et de causer et une fois la vacance finie, on se dit: «Mais comment cela s'est-il fait? Je suis à peine arrivé, je n'ai encore causé avec personne.»
Adieu, ma chère mère, je t'embrasse mille et mille fois, ainsi qu'Hervé.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 30 octobre 1874.
Essaie de me trouver des sujets de nouvelles. Dans le jour, au ministère, je pourrais y travailler un peu. Car mes pièces me prennent toutes mes soirées, et j'essaierai de les faire passer dans un journal quelconque.
Quelques détails sur notre famille, trouvés dans les vieux papiers que je lis en ce moment. Voici les titres de J.-Bte de Maupassant: Écuyer, Conseiller secrétaire du Roi, du Gd Collège, Maison, Couronne de France et de ses Finances, Noble du St Empire, Doyen de l'Ancien Conseil de feu Sa Majesté Imple en France, Doyen du Conseil de feu S. A. Mgr le Prince de Condé et Conseil particulier de S. A. Sérénissime Mgr Louis de Bourbon, Comte de Clermont, prince du sang.
Sa femme, dont nous avons le portrait, était Marie-Anne de La Marche. Son fils Louis-Camille de Maupassant eut pour parrain Louis de Gand de Mérodes de Montmorency, et pour marraine, Marguerite Camille de Grimaldy de Monaco. Son mariage avec Mlle d'Avignon, belle-sœur du Marquis d'Aligre, se fit en présence et de l'agrément de très haut, très puissant et très excellent Prince Mgr Louis de Bourbon, Comte de Clermont, Prince de sang, et de très haut et très puissant Seigneur Mgr le Marquis d'Aligre, Président du Parlement. Alliés par mariage: les de Bar, Claude-Denis Dorat de Chameubles, commandeur de l'Ordre de Saint-Lazare, Texier de Montainville de Briqueville, et Jacques-Gabriel Bazin, marquis de Beszons, lt gl des armées du Roi, le Marquis de Courtavel, etc.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
29 novembre 1874.
Je vais faire présenter mon Histoire du Vieux Temps à l'Odéon, par Raymond Deslandes, en suppliant qu'on ne me la garde pas trop longtemps, pour pouvoir la présenter au concours de la Gaîté.....
Paris, jeudi, 29 juillet 1875.
Ma chère Mère,
Voici enfin le beau temps revenu et j'espère que cela va te faire louer ta maison. Il fait aujourd'hui une chaleur terrible, et les derniers Parisiens vont très certainement se sauver. Quant à moi, je canote, je me baigne, je me baigne et je canote. Les rats et les grenouilles ont tellement l'habitude de me voir passer à toute heure de la nuit avec ma lanterne à l'avant de mon canot qu'ils viennent me souhaiter le bonsoir. Je manœuvre mon gros bateau comme un autre manœuvrerait une yole, et les canotiers de mes amis qui demeurent à Bougival (2 lieues 1/2 de Bezons) sont supercoquentieusement émerveillés quand je viens vers minuit leur demander un verre de rhum. Je travaille toujours à mes scènes de canotage dont je t'ai parlé, et je crois que je pourrai faire un petit livre assez amusant et vrai en choisissant les meilleures des histoires de canotiers que je connais, en les augmentant, brodant, etc.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Ce mercredi.
Ma chère Mère,
Je vais te raconter maintenant une aventure qui m'est arrivée l'autre jour. Comme je passais rue N.-D. de Lorette, j'ai aperçu un attroupement, je me suis approché. C'était à cause d'un homme du peuple qui frappait avec fureur un enfant d'une dizaine d'années. La colère m'a pris, j'ai empoigné l'homme au collet et je l'ai conduit au poste de la rue Bréda. Là, les sergents de ville, après s'être assurés que l'enfant était son fils, m'ont laissé entendre que je me mêlais de ce qui ne me regardait pas, qu'un père avait bien le droit de corriger son fils si l'enfant était indocile—et je suis parti avec ma veste—et sais-tu pourquoi cela? Parce que si on avait donné suite à l'affaire, il aurait fallu mettre dans le rapport que l'homme avait été arrêté par un bourgeois et que le commissaire aurait flanqué un suif aux agents de service dans la rue N.-D. de Lorette pour ne s'être pas trouvés là au moment de l'affaire.....
Ton fils,
Guy.
8 mars 1875.
Ma chère Mère,
Nous allons, quelques amis et moi, jouer dans l'atelier de Leloir une pièce absolument lubrique où assisteront Flaubert et Tourgueneff.
Inutile de dire que cette œuvre est de nous. En fait d'œuvre, voici une pièce de vers que j'ai faite dernièrement.
SOMMATION RESPECTUEUSE. Je connaissais fort peu votre mari, madame; Il était bête et laid, je n'en savais pas plus; Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme, Que le mari soit borgne, ou bancal, ou perclus. Je sentais que cet être inoffensif et bête Se trouvait trop petit pour être dangereux, Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux, Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête. Que m'importait, d'ailleurs. Mais un jour, contre moi, Vous avez fait surgir ce grotesque bonhomme; Vous parlez de mari, de devoirs, et de loi; Quel époux avez-vous et quel devoir en somme? Il est votre mari! De quel droit, s'il vous plaît?... De par l'autorité. L'Église et votre mère. Parents et loi, madame, et le prêtre et le maire N'ont pas le droit d'unir la plus belle au plus laid. Car Dieu donne à chacun celle qui lui ressemble, Dieu protège et bénit les amours assortis, Les hommes, de ses mains, par couples sont sortis; Il les fait l'un pour l'autre et dit: «Vivez ensemble!» Dieu qui créa l'esprit pour aimer la Beauté, Dieu qui ne comprend pas qu'on discute et calcule Le plus ou moins d'argent par la dot apporté, N'avait point fait pour vous ce magot ridicule. Quoi, pourriez-vous avoir un instant de remords? Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse, Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps, Que le ciel, par dégoût, jeta seul de sa race. Oui, quand Dieu contempla ce burlesque portrait, Il rit et, par dédain, il lui permit de naître, Mais le voyant si laid sur terre, il eut regret Et n'osa pas créer de femme pour cet être. Vous n'êtes pas la sienne... infâme préjugé! Vous n'êtes pas liée à cet homme factice Que le ciel destina, dans sa grande justice, Pour les noirs du sérail ou les noirs du clergé. Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche, Puéril épouvantail que sur l'amour on juche Comme on met sur un arbre un mannequin de bois Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois. Entre mes bras bientôt je vous aurai saisie; Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement; Qu'il reste entre nous deux ce bonhomme vessie, Nous le ferons crever dans un embrassement.
Adieu, ma chère mère. Je t'embrasse de tout cœur, ainsi qu'Hervé; bien des choses à tout le monde; compliments à Josèphe.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
Paris, ce 20 septembre 1875.
Ce lundi.
J'ai reçu ta lettre ce matin, ma chère mère, et, comme j'ai aujourd'hui quelques minutes de liberté, j'y réponds de suite.
Je vais d'abord te raconter ma journée d'hier, d'autant plus que j'ai fait une excursion des plus remarquables.
Je suis parti samedi soir par le chemin de fer de Limours, et j'ai pris mon billet pour Saint-Rémy, village situé à 8 lieues de Paris et près de Chevreuse. J'avais avec moi un seul camarade, M....., un peintre et marcheur intrépide. De Saint-Rémy nous gagnons Chevreuse où nous dînons, après quoi nous faisons un tour le long..... le long de l'Yvette, qui nous paraît fort jolie, et nous nous couchons. Hier, à 5 heures du matin, nous étions debout. Nous allons d'abord visiter les ruines du château de Chevreuse, qui sont pittoresques et bien placées sur une hauteur dominant la vallée; puis (pardon du détail) nous achetons du saucisson, du jambon, 2 livres de pain, du fromage et un verre, et nous nous mettons en route. La vallée est jolie, avec des points de vue ravissants et une puissance de végétation remarquable, mais cependant j'avouerai que j'attendais mieux. Nous nous dirigeons ensuite vers Cernay, dont on m'avait beaucoup vanté les vaux remplis de cascatelles. J'ai vu en route une chose qui m'a fait croire que j'étais près du Paradou.
Un parc, ou plutôt un chaos de verdure immense où on ne distinguait pas une éclaircie, pas un point de vue ménagé: une infranchissable muraille de feuilles. Nous avons suivi le mur d'enceinte pendant 5 kilomètres et nous n'en apercevions pas le bout, et comme nous demandions à une vieille à qui appartenait cette merveilleuse propriété, elle nous a répondu d'un air rogue et indigné: «Tout le monde sait, Monsieur, que c'est la propriété du duc de Luynes.» Notre demande était pourtant naturelle; nous nous savions à 6 kilomètres du château de Dampierre, le parc a donc 6 kilomètres de large!!! et une longueur? Nous arrivons ensuite à Cernay et nous descendons dans la vallée; là j'ai été véritablement ébloui par la merveilleuse beauté du paysage: j'apercevais devant moi une adorable petite vallée dont tout le fond était un étang planté de roseaux. Nous descendons dans les bois et nous touchons aux cascatelles. Je doute que les fameux jardins de Frascati, dont tu m'as si souvent parlé, soient aussi beaux que cette vallée: figure-toi d'abord un bois avec des chênes d'une grosseur et d'une hauteur improbables, sur nos têtes une voûte de feuilles, autour de nous des roches rouges et grises, grosses comme des maisons, et une rivière sautant de rocher, courant à droite et à gauche; j'ai pensé à certaines descriptions de la Jérusalem Délivrée. Nous avons ensuite continué notre chemin le long des étangs que nous avons suivis pendant 3 lieues au milieu d'un paysage féerique, suivant le pied d'un coteau boisé où les arbres s'interrompaient tout à coup pour faire place à ces immenses rochers gris qui perçaient la terre de tous côtés. Une seule chose nous troublait, c'était la quantité prodigieuse de reptiles qui fuyaient devant nous. Pendant près de deux heures nous n'avons pas vu une maison, pas rencontré un habitant; nous allions à la découverte, et nous avons été obligés de boire de l'eau à la rivière en mangeant notre frugal déjeuner. On nous a dit ensuite que personne ne visitait cette vallée à cause de la difficulté d'accès: il faut être marcheur enragé pour aller jusqu'au bout. Le dernier étang, plus petit que les autres, est entouré d'un rideau de sapins: il est aussi sombre et désolé que les autres sont gais et riants. Nous arrivons ensuite à Fargis. De là, nous allons à Trappes par une affreuse grand'route, et nous allons voir l'étang de Saint-Quentin. Ça c'est autre chose. Figure-toi une immense plaine, une nappe d'eau dont nous n'avons pas vu les bouts, elle a 5 kilomètres de long, des roseaux sur les bords, au milieu des centaines de poules d'eau, et sur la berge des douzaines de chasseurs. Les poules d'eau regardent les chasseurs, les chasseurs regardent les poules d'eau, et on attend. De minute en minute un coup de fusil, c'est pour quelque malheureuse poule qui s'est aventurée trop près des bords; immédiatement un gamin se met à l'eau et rapporte la victime.
Nous avons gagné Versailles, puis Port-Marly, enfin Chatou à 9 h. 1/2, et nous avons retrouvé là nos amis. Nous marchions depuis 5 heures du matin et nous avions fait 15 lieues, ou si tu aimes mieux 60 kilomètres, environ 70.000 pas!!! Nos pieds étaient en marmelade.
Pendant toute cette journée, j'étais poursuivi par une idée fixe, j'avais chaud, j'étais couvert de poussière et je me disais: comme un bain de mer me serait agréable. Pendant la seule partie laide de notre promenade, c'est-à-dire de Fargis à Trappes, nous avons été poursuivis par une pluie battante. Il avait fait beau jusque-là; nous avons eu ensuite beau temps jusqu'à 7 heures du soir et alors une nouvelle averse. Aujourd'hui le temps est à peu près remis et il fait très chaud. Je crois que l'été sera bientôt au mois de décembre et l'hiver au mois de juillet. On pourra probablement cette année prendre des bains de mer jusqu'à la fin d'octobre. Y a-t-il encore beaucoup de monde à Étretat? C'est moi qui n'apprécierais pas du tout un souper au clair de la lune sur le galet d'Antifer. Oh! non, mais non.....
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À SA MÈRE.
Paris, ce 6 octobre 1875.
Je m'imagine que tu dois te trouver bien isolée, ma chère mère, et l'hiver qu'on annonce devoir être très dur m'épouvante beaucoup pour toi.
Si seulement nous étions au mois de janvier, le cap terrible serait doublé; quand les jours s'allongent, pour moi, on est sauvé. C'est décembre qui me terrifie, le mois noir, le mois sinistre, le mois profond, le minuit de l'année. On nous a déjà donné des lampes au ministère, dans un mois nous ferons du feu. Je voudrais bien être au jour où on l'éteindra.
J'ai été l'autre jour pour voir si Flaubert était revenu, et j'ai appris qu'il n'habitait plus rue Murillo, mais faubourg Saint-Honoré, 240. Je me suis rendu à cette nouvelle adresse, et là on n'a pas pu me dire quand il viendrait. Comme je sais par L..... que Louis a été à Croisset l'autre jour et qu'Émile a répondu que M. Flaubert n'était pas à Croisset et qu'il ignorait où il se trouvait, je crains qu'il soit malade et que pour cette raison, il ait refusé de recevoir Louis et Leloir.
Maintenant, je te prie aussi d'aller à la mairie prier M. E..... de me faire savoir de suite les renseignements suivants demandés par le Ministère de la guerre. Comme j'étais parti avant le tirage au sort (classe 1870) le maire d'Étretat a évidemment tiré pour moi; par suite, dans quelle subdivision de région a eu lieu le tirage au sort? Quel était mon numéro du registre matricule? Il m'est arrivé hier soir un petit accident qui aurait pu avoir des suites, mais qui heureusement n'a rien été, en me penchant trop près d'une bougie j'ai mis le feu à ma barbe: j'ai arrêté de suite l'incendie avec ma main, mais tout un côté était flambé et il a fallu me raser ce qui m'ennuie beaucoup, car je vais avoir l'ennui de la laisser repousser et c'est bien incommode et bien laid pendant les trois premiers mois.
Je ne sais absolument de quelle façon arranger mon chapitre de la bonne et du singe dans Héraclius[27] et je suis très embarrassé. Je commence ma comédie Une répétition et aussitôt qu'elle sera finie je ferai en même temps que mes nouvelles de canotage une série de nouvelles intitulée: Grandes misères des petites gens. J'ai déjà 6 sujets que je crois très bons. Par exemple ce n'est pas gai. Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout cœur. Bien des choses à tout le monde.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À ÉMILE ZOLA.
MINISTÈRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES BEAUX-ARTS. Secrétariat.—1er bureau.
Cher Maître et Ami,
Je viens vous demander un service que vous m'avez, du reste, promis le premier: c'est de dire quelques mots de mon volume de vers dans votre feuilleton du Voltaire. J'ai eu un article au Globe, un au National, de Banville, deux citations fort élogieuses au Temps, un article excellent au Sémaphore de Marseille, un autre dans la Revue politique et littéraire, des citations aimables dans le Petit Journal, le XIXe Siècle, etc. et, hier soir, une conférence de Sarcey.
La vente va bien, du reste, et la première édition est presque épuisée, mais j'aurais besoin d'un bon coup d'épaule pour enlever les 200 exemplaires qui restent. La deuxième édition est prête.
Laffitte m'a demandé une nouvelle que je lui fais.—J'ai refusé de fixer le prix, voulant vous consulter à ce sujet. Je viens, en outre, d'entrer au Gaulois ainsi que Huysmans. Nous donnerons chacun un article par semaine et nous toucherons 500 francs par mois.
Je ne saurais vous dire combien je pense à Flaubert, il me hante et me poursuit. Sa pensée me revient sans cesse, j'entends sa voix, je retrouve ses gestes, je le vois à tout moment debout devant moi avec sa grande robe brune, et ses bras levés en parlant. C'est comme une solitude qui s'est faite autour de moi, le commencement des horribles séparations qui se continueront maintenant d'année en année, emportant tous les gens qu'on aime, ou qui sont nos souvenirs, avec qui nous pouvions le mieux causer des choses intimes. Ces coups-là nous meurtrissent l'esprit et nous laissent une douleur permanente dans toutes nos pensées.
Adieu, mon cher maître et ami, croyez à mes sentiments bien affectueux et bien dévoués et présentez, je vous prie, à Mme Zola mes compliments empressés, respectueux.
Guy de Maupassant.
Étretat, ce mardi. [Janvier 1881.]
Ma bien chère Mère,
Je t'écris sur un coin de table dans notre petit salon. Les deux chiens fort maigres, mais gais et bien portants, sont couchés à mes pieds, Matho me dérange sans cesse en se frottant contre ma jambe. Daphné est tout à fait guérie.
Quant à moi je me mouche, j'éternue, envahi par un affreux rhume de cerveau, car j'ai voyagé toute la nuit par un froid de cinq degrés, et je ne peux pas m'échauffer dans notre maison glacée. Le vent froid souffle sous les portes, la lampe agonise, et le feu vif m'éclaire, un feu qui grille la figure et n'échauffe pas l'appartement. Tous les objets anciens sont autour de moi, mornes, navrants, aucun bruit ne vient du village mort sous l'hiver. On n'entend pas la mer.
J'ai froid plus encore de la solitude de la vie que de la solitude de la maison.
Je sens cet immense égarement de tous les êtres, le poids du vide. Et au milieu de cette débandade de tout, mon cerveau fonctionne lucide, exact, m'éblouissant avec le Rien éternel. Cela a l'air d'une phrase du père Hugo: mais il me faudrait beaucoup de temps pour rendre mon idée claire dans un langage précis. Ce qui me prouve une fois de plus que l'emphase romantique tient à l'absence de travail.
Il fait très froid tout de même et il fait lamentable.
Je ferme celle-ci bien vite, car la poste part à 6 heures, la terre étant couverte de neige.
Pourvu que je ne sois pas bloqué ici.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement et longtemps de tout mon cœur.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
J'ai presque fini ma nouvelle sur les femmes de bordel à la première communion. Je crois que c'est au moins égal à Boule de Suif, sinon supérieur.
À SA MÈRE.
Saïda, vendredi. [Août 1881.]
Toujours un seul mot, ma bien chère mère, rien que pour te donner de mes nouvelles qui sont excellentes. Je viens de pousser une pointe jusqu'aux chotts sans avoir rencontré aucun Bou-Amama. Je pars dans une heure pour Alger où je vais enfin trouver des lettres et des journaux, car je n'ai rien reçu depuis mon départ de cette ville. Je supporte admirablement la chaleur. Et je t'assure qu'elle était raide sur les hauts plateaux. Nous avons voyagé un jour entier avec le siroco qui nous soufflait du feu dans la figure. On ne pouvait plus toucher aux canons de nos fusils qui nous brûlaient les mains. Sous toutes les pierres on trouvait des scorpions. Nous avons rencontré des chacals, et des chameaux morts que dépeçaient des vautours.
Un officier de zouaves dont nous avons rencontré le détachement en plein désert m'a dit que Zola avait fait un article sur moi dans le Figaro.
À MADAME LECOMTE DU NOUY[28].
Hôtel de Catane; Ragusa, 15 mai 1884.
Chère Madame et Amie,
Je veux chaque jour vous écrire pour vous demander des nouvelles et de vous et de votre famille; et puis le voyage prend toutes mes minutes. Je me lève à quatre ou cinq heures du matin, et puis je roule en voiture et je marche sur mes jambes. Je vois des monuments, des montagnes, des villes, des ruines, des temples grecs étonnants en des paysages bizarres, et puis des volcans, de petits volcans qui crachent de la boue, et de grands volcans qui crachent du feu. Je vais partir dans une heure pour faire l'ascension de l'Etna. Comment allez-vous? votre mari est-il près de vous en ce moment? comment vont votre fils? votre mère? votre frère? Votre père est-il revenu?
Je pense que je rentrerai à Paris dans quinze jours ou vingt jours. Et puis j'irai un peu à Étretat, et puis en Auvergne, à Châtel-Guyon, car mon estomac ne va guère et mes yeux ne vont pas du tout. Quant à mon cœur, il marche avec une régularité d'horloge et je grimpe les montagnes sans le sentir une seconde.
Écrivez-moi donc un mot à Rome, où je serai dans quelques jours chez le comte Primoli, Palazzo Primoli, via Torre di Nina.
Je vous baise les mains, chère Madame et amie, en me rappelant au bon souvenir de tous les vôtres.
Guy de Maupassant.
À MADAME LECOMTE DU NOUY.
Antibes, 2 mars 1886.
Madame et chère Amie,
Que vous dirai-je d'ici? Je navigue, et je travaille surtout. Je fais une histoire de passion très exaltée, très alerte, et très poétique. Ça me change—et m'embarrasse. Les chapitres de sentiments sont beaucoup plus raturés que les autres. Enfin ça vient tout de même; on se plie à tout avec de la patience; mais je ris souvent des idées sentimentales, très sentimentales et tendres, que je trouve, en cherchant bien! J'ai peur que ça me convertisse au genre amoureux, pas seulement dans les livres, mais aussi dans la vie; quand l'esprit prend un pli, il le garde, et vraiment il m'arrive quelquefois en me promenant sur le cap d'Antibes, un cap solitaire comme une lande en Bretagne, en préparant un chapitre poétique au clair de lune, de m'imaginer que ces aventures-là ne sont pas si bêtes qu'on le croirait.
Je vais assez souvent à Cannes, qui est aujourd'hui une cour ou plutôt une basse-cour de Rois.—Rien que des Altesses et Tout ça règne dans les Salons de leurs nobles sujets. Moi je ne veux plus rencontrer un prince, plus un seul, parce que je n'aime pas rester debout des soirées entières, et ces rustres-là ne s'asseyant jamais, laissent non seulement les hommes, mais aussi toutes les femmes perchées sur leurs pattes de dindes de neuf heures à minuit, par respect de l'Altesse Royale.
Le prince X....., qui serait fort beau avec la blouse bleue du marchand de porcs normand, bien qu'il ressemble à l'animal plutôt qu'au vendeur, règne sur un peuple....., en face du comte....., un vrai serrurier, qui règne sur un peuple de nobles, faux ou vrais. Cependant les..... l'emportent de beaucoup en nombre et en fortune. Dans dix ans Cannes sera..... ou ne sera pas.
A côté de ces 2 monarques on voit au moins cent altesses, roi de Wurtemberg, grand-duc de Mecklembourg, duc de Bragance, etc., etc. La société cannoise en est devenue folle. Il est facile de constater que ce n'est pas par les Idées que périra la noblesse d'aujourd'hui comme son aînée de 89. Quels crétins!!!
De temps en temps tous ces princes vont rendre visite à leur cousin de..... Alors la scène change dès la gare. Les Altesses qui daignaient à peine tendre un doigt, la veille, à leurs fidèles et très nobles serviteurs, inclinés jusqu'à leurs genoux, sont bousculés par les commissionnaires, coudoyés et poussés par des commis voyageurs, entassés dans des wagons avec les hommes les plus communs, les plus grossiers et les plus mal appris..... Et on s'aperçoit avec stupeur que, si on n'était prévenu, il serait impossible de reconnaître la distinction royale et la vulgarité bourgeoise; c'est là une comédie admirable, admirable..... admirable..... que j'aurais un plaisir infini—vous entendez infini—à raconter si je n'avais des amis, de très charmants amis, parmi les fidèles de ces grotesques. Et puis le duc....., lui-même, est si gentil à mon égard que vraiment je ne peux pas: mais ça me tente, ça me démange, ça me ronge..... En tous cas, cela m'a servi de formuler ce principe qui est plus vrai, soyez-en convaincue, que l'existence de Dieu.
Tout heureux qui veut garder l'intégrité de sa pensée, l'indépendance de son jugement, voir la vie, l'humanité et le monde en observateur libre, au-dessus de tout préjugé, de toute croyance préconçue et de toute religion, doit s'écarter absolument de ce qu'on appelle les relations mondaines, car la bêtise universelle est si contagieuse, qu'il ne pourra fréquenter ses semblables, les voir et les écouter, sans être, malgré lui, entraîné par leurs convictions, leurs idées et leur morale d'imbéciles.
Enseignez cela à votre fils au lieu du catéchisme, et laissez-moi vous baiser les mains.
Maupassant.
Le roman auquel il est fait allusion dans cette lettre est Mont-Oriol.
À M. MAURICE VAUCAIRE[29].
Monsieur,
Établir les règles d'un art n'est pas chose aisée, d'autant plus que chaque tempérament d'écrivain a besoin de règles différentes. Je crois que pour produire il ne faut pas trop raisonner. Mais il faut regarder beaucoup et songer à ce qu'on a vu. Voir: tout est là, et voir juste. J'entends par voir juste, voir avec ses propres yeux et non avec ceux des maîtres. L'originalité d'un artiste s'indique d'abord dans les petites choses et non dans les grandes. Des chefs-d'œuvre ont été faits sur d'insignifiants détails, sur des objets vulgaires. Il faut trouver aux choses une signification qui n'a pas encore été découverte et tâcher de l'exprimer d'une façon personnelle.
Celui qui m'étonnera en me parlant d'un caillou, d'un tronc d'arbre, d'un rat, d'une vieille chaise, sera, certes, sur la voie de l'art et apte, plus tard, aux grands sujets.
On a trop chanté les aurores, les soleils, les rosées et la lune, les jeunes filles et l'amour, pour que les derniers venus n'imitent pas toujours quelqu'un en touchant à ces sujets.
Et puis je crois qu'il faut éviter les inspirations vagues. L'art est mathématique, les grands effets sont obtenus par des moyens simples et bien combinés. Buffon a dit: «Le génie n'est qu'une longue patience.»
Je crois que le talent n'est qu'une longue réflexion, étant donné qu'on a l'intelligence.
Certes, vous avez des dons poétiques, un esprit qui reçoit bien les impressions, qui se laisse bien pénétrer par les objets et les idées. Il ne vous faudrait, à mon humble avis, qu'une tension de réflexion pour utiliser pleinement vos moyens en évitant surtout les pensées dites poétiques, et en cherchant la poésie dans les choses précises ou méprisées où peu d'artistes ont été la découvrir.
Mais surtout, surtout, n'imitez pas, ne vous rappelez rien de ce que vous avez lu; oubliez tout, et (je vais dire une monstruosité que je crois absolument vraie), pour devenir bien personnel, n'admirez personne.
Il est difficile, en cinquante lignes, de parler de ces choses sans avoir l'air pédant, et je m'aperçois que je n'ai pas évité l'écueil.—Je vous serre cordialement la main.
Guy de Maupassant.
Mon cher Confrère,
J'espérais vivement et vainement n'être point cité parmi ceux qui ont refusé la croix. Votre article me démontre que j'ai eu tort d'espérer cela. J'ai lu d'ailleurs des échos et reçu des lettres qui me prouvent qu'on a fait, à ce sujet, quelque bruit. Je n'y suis pour rien et j'ignore qui a répandu la nouvelle un peu erronée qui court.
On ne m'a point proposé la croix; on m'a interrogé seulement pour le cas où le ministre songerait à moi. J'ai répondu que je considérais comme une grossièreté de refuser une distinction très recherchée et très respectable—mais j'ai prié qu'on ne me l'offrît point et qu'on demandât au ministre de m'oublier.
J'ai toujours dit, tous mes amis en pourraient témoigner, que je désirais rester en dehors de tous les honneurs et de toutes les dignités. J'ai eu soin de le répéter souvent, et depuis fort longtemps, afin qu'on ne me suspectât point d'arrière-pensée à un moment donné.
Quant à mes raisons, elles sont trop nombreuses pour être écrites.
Une seule suffirait, d'ailleurs: je n'admets point de hiérarchie officielle dans les lettres. Nous sommes ce que nous sommes sans avoir besoin d'être classés.
Si la Légion d'honneur n'avait point de degrés je la comprendrais davantage, mais les grades constituent une échelle de mérite vraiment par trop fantaisiste.
Vous avez cité Edmond de Goncourt. Peut-on contester sa haute valeur et surtout son influence sur la littérature contemporaine? Personne, peut-être, n'en eut plus que lui.
Or, il demeure chevalier de la Légion d'honneur, tandis que les grades supérieurs sont réservés sans doute à ses élèves.
Quand on est décidé à ne jamais rien solliciter de personne, il vaut mieux vivre sans titres honorifiques, car si on en obtient un, par hasard, sans intrigue, on est presque certain d'en rester là, et....., quand on prend du ruban, on n'en saurait trop prendre.
Cette raison n'est peut-être pas la meilleure, mais quand on n'a point envie d'une chose, la moindre raison vous décide à ne la point demander, et à empêcher qu'on vous la donne. Je tenais cependant à vous dire, après votre article, que j'ai, pour la Légion d'honneur, un grand respect, et je ne voudrais point qu'on crût le contraire.
Recevez, Monsieur et cher Confrère, l'assurance de mes sentiments dévoués.
Guy de Maupassant.
Nous avons trouvé cette lettre, surchargée de ratures, dans les papiers personnels de Guy de Maupassant.
Rome, 15 avril 1886.
Ma bien chère Mère,
Je viens de trouver ta lettre à la poste et je suis ravi de ce que tu me dis au sujet de Sardou.
J'ai quitté Venise sans regrets, bien que j'aie admiré passionnément les Véronèse et ce merveilleux, cet inimitable plafonnier qu'on nomme Tiepolo: un des plus grands artistes du monde et le plus gracieux de tous, sans aucun doute.
Je n'ai trouvé aucune Danaé. On voit bien au palais des Doges la copie de la Danaé de Véronèse, dont l'original est à Bruxelles. Voilà tout. Il y a eu ici, en effet, une Danaé attribuée au Titien, puis reconnue fausse, et qu'on promène en ce moment par le monde en cherchant à la vendre, le gouvernement italien n'ayant pas mis son veto.
Où était donc la tienne?
Je trouve Rome horrible. Le Jugement dernier de Michel-Ange a l'air d'une toile de foire, peinte pour une baraque de lutteurs par un charbonnier ignorant, c'est l'avis de G..... et celui des élèves de l'École de Rome, avec qui j'ai dîné hier. Ils ne comprennent pas la légende d'admiration qui entoure cette croûte.
Les Loges de Raphaël sont fort belles, mais peu émouvantes. Saint-Pierre est assurément le plus grand monument de mauvais goût qu'on ait jamais construit. Dans les musées, rien—qu'un admirable Vélasquez. Comme c'est loin de Venise et de Florence comme collection d'art!
Les thermes de Caracalla ont une grandeur vraiment imposante.
Je pars demain pour Naples, d'où je t'écrirai.
Je t'embrasse de tout mon cœur, ma bien chère mère, et je serre cordialement la main d'Hervé.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
Châtel-Guyon, samedi. [Août 1886.]
Ma bien chère Mère,
Je viens de faire tant d'excursions que je n'ai pas trouvé une demi-heure pour t'écrire.
J'ai vu Châteauneuf, le plus joli coin d'Auvergne que je connaisse,—vallée profonde au milieu de superbes rochers,—puis Pontgibaud, autre vallée moins jolie, puis, au-dessus de Volvic, le cratère de la Nachère, d'où l'on a un horizon extraordinaire sur la Limagne et sur le haut plateau d'où surgissent les puys. Ils sortent de ce plateau comme des clous énormes à tête tronquée.
Je ne fais rien que préparer tout doucement mon roman. Ce sera une histoire assez courte et très simple dans ce grand paysage calme; cela ne ressemblera guère à Bel-Ami.
Il y a beaucoup de monde ici, car Potain a adopté cette station, mais on s'y ennuie d'une façon si formidable que la plupart des malades n'y reviendront pas, malgré le bien que leur font les eaux.
Quant à moi, je compte partir mardi soir pour arriver jeudi à Étretat. J'ai grand besoin de travailler. Il est probable que j'irai à Cannes, ou à Nice si tu es à Nice, de fort bonne heure, pour y écrire d'un trait le roman que je prépare ici afin de l'avoir fini pour l'été prochain et d'avoir libre tout cet été-là pour circuler.
Adieu, ma bien chère mère; je t'embrasse mille fois de tout mon cœur. Bonne poignée de main à Hervé.
Ton fils,
Guy de Maupassant.
À MADAME LECOMTE DU NOUY.
Yacht Bel-Ami, novembre 1886.
Ma chère Amie,
Moi aussi, je vis dans une solitude absolue. Je travaille et je navigue, voilà toute ma vie. Je ne vois personne, personne, ni le jour, ni le soir. Je suis dans un bain de repos, de silence, dans un bain d'adieu. Je ne sais pas du tout quand je reviendrai à Paris. Je voudrais bien travailler tout l'hiver pour être un peu libre tout l'été. Paris ne me dit rien d'ailleurs. Vous, ne viendrez-vous point à Villefranche? J'irais vous y voir avec mon yacht, sans vous proposer de promenade en mer, car je sais que cela ne vous plaît guère. Dites-moi jusqu'à quelle époque vous resterez à Paris pour que je fasse coïncider mon apparition dans cette ville avec le séjour que vous y ferez. Merci de vos gentilles lettres et de toutes les nouvelles que vous me donnez. Si vous avez une minute, écrivez-moi, et pardonnez-moi de vous répondre si peu, je n'y vois plus, tant j'ai fatigué mes yeux. Donnez vos mains. Je vous baise aussi les pieds.
Maupassant.
Et j'embrasse Pierre.
À MADAME LECOMTE DU NOUY.
Chalet des Alpes, Antibes, 30 décembre 1886.
Ma chère Amie,
Merci mille fois. J'ai reçu la charmante épingle. Vous allez recevoir, à votre tour, un bracelet. Pardonnez-moi s'il n'est pas neuf; voici son histoire. Une femme qui fut belle, riche et heureuse, aujourd'hui vieille, ruinée et cruellement frappée de toutes façons, restée d'ailleurs fort honorable, m'a écrit pour me demander un entretien. Elle habite Nice et me priait de la protéger pour obtenir un petit emploi.
Comme je l'interrogeais avec beaucoup d'intérêt, elle se mit à parler avec confiance, me conta sa vie et sa profonde misère, son abominable misère.
Je lui offris de l'argent qu'elle refusa, mais elle me dit: «Avez-vous une amie assez intime pour lui offrir un bracelet que j'ai porté, en lui disant d'où il vient, sans me nommer, bien entendu, et en lui répétant surtout qu'il a appartenu à une honnête femme, à une très malheureuse et très honnête femme? Dans ce cas, je veux bien vous vendre ma gourmette en or.»
J'ai donc acheté cette gourmette, à laquelle elle a voulu ajouter un très vilain petit médaillon. J'ai acheté un écrin et je vous envoie le tout.
J'ai pensé que cela ne vous déplairait pas. Je vous baise les mains, en vous envoyant tous mes souhaits pour vous, pour Pierre, pour vos parents et pour «Filles du monde».
Guy de Maupassant.
Paris, novembre 1887.
Ma bien chère Mère,
Je vais peut-être me trouver forcé de rester à Paris plus longtemps que je n'avais pensé, et je demeure en tout cas fort embarrassé.
En présence des événements qui nous menacent au printemps, Ollendorff veut mettre en vente Pierre et Jean le 3 janvier et non le 20. De sorte que je vais me trouver peut-être dans la nécessité de rester jusque-là, et de ne pas faire un second voyage à Paris comme je le pensais, mes finances ne me permettant plus aucune dépense superflue. Une fois Pierre et Jean lancé, j'irai à Cannes pour le reste de l'hiver.
Pierre et Jean aura un succès littéraire, mais non pas un succès de vente. Je suis sûr que le livre est bon, je te l'ai toujours écrit; mais il est cruel, ce qui l'empêchera de se vendre. Il faut donc que j'avise à gagner ma vie sans trop compter sur la librairie et je vais essayer du théâtre que je considère comme un métier, afin d'écrire mes livres absolument à ma guise sans me préoccuper le moins du monde de ce qu'ils deviendront. Si je peux réussir au théâtre je dors tranquille, sans abuser d'ailleurs de ce trafic pseudo-littéraire.
Je vais très bien en ce moment, car mon logis est terriblement chauffé. Je compte aller à Étretat dans une dizaine de jours. Il faudra que j'y reste au moins quatre jours pour ne rien oublier. Je pense bien dès mon retour à Cannes que je louerai l'appartement Pierrugues, qui ne me déplaît pas et qui ne mangera pas trop de meubles.
On est très préoccupé des événements politiques et surtout des menaces du côté de l'Allemagne. Je crois qu'Ollendorff a raison de mettre en vente Pierre et Jean dès les premiers jours de janvier, car on peut espérer à ce moment 15 jours ou 3 semaines de tranquillité. Mais après? Mensonges, de Bourget, a un grand succès littéraire, mais la vente est contrariée par toutes ces inquiétudes qui oppressent le public. On dit que La Terre, en volume, a beaucoup de puissance et d'ampleur. Seuls les théâtres sont en pleine vogue et gagnent beaucoup, car il faut bien passer ses soirées quelque part. J'y vais en ce moment pour apprendre un peu ce que c'est, et je m'aperçois que c'est une éducation à faire entièrement. Je suis en train de dégager les fonds du monument Flaubert et ce n'est pas facile, Lapierre les ayant placés à la Banque de France; s'il mourait nous serions plongés en des difficultés innombrables.
Adieu, ma chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. Mille choses au ménage Hervé.
Ton fils,
Guy.
Paris, mai 1888.
Ma bien chère Mère,
Depuis mon retour je fais des courses, des démarches et des visites, de sorte que je n'ai pu encore penser au travail. Je compte d'ailleurs aller à Étretat dans quelque temps pour voir si aucune bêtise n'a été faite. Mon procès[30] se trouve retardé indéfiniment et va me créer de nouveaux ennuis. L'avocat du Figaro, Lachaud, malade depuis quelque temps, vient d'être atteint de paralysie partielle et d'un commencement de ramollissement, dit-on, de sorte que Straus et moi sommes bien embarrassés. Nous allons cependant mettre en demeure le Figaro de faire plaider M. Lachaud, ce qui est difficile, ou de choisir un autre avocat. En dehors de cela, rien de neuf. Il fait tiède et il pleut de temps en temps, ce sont des alternatives de boue et de soleil. Je prépare tout doucement mon nouveau roman[31], et je le trouve très difficile, tant il doit avoir de nuances, de choses suggérées et non dites. Il ne sera pas long, d'ailleurs, il faut qu'il passe devant les yeux comme une vision de la vie terrible, tendre et désespérée. Nous sommes en pleine crise de librairie. On n'achète plus de livres. Je crois que les réimpressions à bon marché, les innombrables collections à 40c jetées dans le public tuent le roman. Les libraires n'ont plus en montre et ne vendent plus que ces petits livres propres pour le prix.
Donne-moi des nouvelles le plus que tu pourras, ne fût-ce que par quatre lignes.
Si tu veux que je t'envoie quelques livres, dis-le moi, je choisirai les moins embêtants parmi ceux que je reçois. Je sais que tu ne lis que très peu, mais peut-être pourrais-tu en parcourir quelques pages. Cela m'inquiète tellement de te sentir si seule, si tourmentée et si malade, que je cherche sans cesse ce qui pourrait te distraire un peu. Hélas! ce n'est pas facile à trouver.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse bien tendrement.
Ton fils,
Guy.
Étretat, 1889.
Ma bien chère Mère,
Le pays que je viens de visiter est un des plus beaux qu'on puisse voir. Des vallées immenses enfermées en des montagnes portant de gigantesques forêts de pins et de hêtres. Le long de toutes ces pentes, d'innombrables sources, torrents, ruisseaux. Au fond de toutes ces vallées, des lacs.
En somme, de l'eau, de l'eau, encore de l'eau qui court, qui tombe, qui glisse, qui rampe; des cascades, des rivières sous l'herbe, sous les mousses les plus belles que j'ai vues, de l'eau, partout de l'eau, une humidité froide, pénétrante, légère, car l'air est vif, le pays étant fort élevé.
J'ai eu des douleurs de rhumatisme, mais mon estomac allait bien mieux au bout de quatre jours.
Mes jambes étaient redevenues élastiques, bien que je souffrisse de crampes dans les mains et dans les épaules.
Aujourd'hui, à peine revenu à Étretat, je suis repris de migraine, de faiblesse et d'impatience nerveuses. Le travail m'est absolument impossible. Dès que j'ai écrit dix lignes je ne sais plus du tout ce que je fais, ma pensée fuit comme l'eau d'une écumoire. Le vent ici ne cesse pas et je ne laisse jamais éteindre mon feu. Je voudrais bien que le jardin public qu'on va faire contre moi me permît de vendre cette maison.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur.
Ton fils,
Guy.
Le pays décrit au début de cette lettre est Gérardmer.
Paris, juillet 1890.
Ma bien chère Mère,
Je t'enverrai un tas d'articles sur Notre Cœur, dès que j'aurai pu remercier les journalistes. Tu me les renverras. La publication dans la Revue fait tout de même du tort à la vente. Les gros libraires de Paris me disent que parmi mes acheteurs fidèles 6 sur 10 l'ont lu dans la Revue et ne prennent pas le volume. Un autre inconvénient est celui-ci. Tout le bruit—et il a été énorme—se fait au moment de l'apparition dans la Revue des Deux-Mondes; et on a fini d'en parler quand le volume arrive. Malgré tout cela la vente marche, quoique ralentie, et elle passera, je crois, celle de Fort comme la Mort, qui est à trente-deux mille. Ça a été cependant une excellente chose, en principe, pour moi que Notre Cœur dans la Revue.
Le public spécial de ce périodique me connaît, et m'achètera plus tard. J'y ai gagné des lecteurs.
Je t'embrasse bien tendrement, ma très chère mère. J'embrasse Simone. Mille choses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
Guy.
Je ne couche pas encore rue Boccador, où on porte, chaque jour, mes meubles. Ce sera joli et confortable. Je m'y installe samedi, mais j'y passe mes journées.
Constantine, octobre 1890.
Ma bien chère Mère,
Nous voici arrivés à Constantine après dix-huit heures de chemin de fer. Le voyage s'est bien passé, sans trop de fatigue. Nous partirons demain matin pour Biskra et nous y serons le même soir. C'est là que j'espère goûter le désert, car ce pays a vraiment pour moi une saveur unique. Il n'y manque que des logements confortables. Je commence à sentir vraiment l'influence bienfaisante de la chaleur après quelques troubles d'acclimatation bien plus légers d'ailleurs que ceux d'Aix. Mais c'est un long séjour qu'il me faudrait ici. Je t'ai envoyé par la poste des photographies de Biskra, et je suis bien certain qu'en les voyant, tu seras presque au regret de n'avoir pas loué là plutôt qu'à Nice.
Nous avons un nouveau compagnon de voyage, M. Pichot, directeur de la Revue britannique, grand ami de la princesse Mathilde. C'est un aimable homme, confortable et bien élevé.
Mme X..... qui a été un peu souffrante pendant quelques jours va mieux, et je crois que ce pays lui a donné vraiment une forte impression. Elle en redoute un peu le soleil, car celui d'ici est un ogre qui mange tout. L'Afrique est bien la terre préférée de cet astre devenu féroce de l'autre côté de la mer. Nous allons, d'hôtel en hôtel, en geignant sur les chambres et sur les nourritures. Le bruit du port d'Alger sous mes fenêtres m'a rappelé l'avenue Victor-Hugo, mais une avenue Victor-Hugo formidable, avec des trains, des sirènes de transatlantiques, des grues à vapeur et des Arabes de somme chargeant et déchargeant des paquebots.
Nous avons dîné chez M. Tirman dont la cour et le palais m'ont fait songer à un roi d'Yvetot africain. Il ne manquait aux invités, députés, magistrats, etc., que de chanter, au dessert, des chansons arabes. Les dames du cru étaient deux. Aucun désir ne pouvait venir d'augmenter leur famille. J'avais pour voisine une baronne jaune, hystérique et maigre, décolletée dans le dos jusqu'aux jambes. La discrétion relative du devant indiquait plutôt de la prudence que de la pudeur.
Des envies de rire me faisaient mal comme des crises d'estomac. Le dîner, d'ailleurs, ne pouvait consoler des voisinages.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur, très tendrement.
J'embrasse la petite Simone et j'envoie à Marie-Thérèse mes plus affectueuses pensées.
Ton fils, Guy.
Paris, mars 1891.
Ma bien chère Mère,
La 1re de Musotte a lieu mercredi. Je crois que cela marchera bien, sans être une pièce remarquable. Les acteurs sont bons et jouent bien.
Occupe-toi, n'est-ce pas, de me découvrir un petit logement pour moi pas trop près de la mer. Je partirais peut-être vers le 20 mars si tu trouvais.
Cet hiver du pôle a été affreux; tout mon jardin d'Étretat a été perdu, les lauriers étant tous morts.
Je veux essayer l'action du premier printemps dans le Midi, marcher et naviguer, finir mon roman pour mai. J'en ai fait très peu, mais il sera court, puis me reposer ensuite.
Je sais que vous avez en ce moment là-bas des temps magnifiques. Il fait beau à Paris, mais ça ne sent pas encore du tout le réveil de la terre.
Adieu, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. J'embrasse Simone. Bien des choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
Guy.
Paris, mars 1891.
Ma bien chère Mère,
Il fait ici un temps affreux. La neige voltige encore dans l'air, le thermomètre descend toutes les nuits à 2 ou 3 degrés au-dessous de zéro. C'est horrible. Mon influenza m'a fait assez de mal. Quelle horrible maladie!
Je suis à la fin tout à fait, mais j'ai eu une mauvaise période. Rien de nouveau.
Cet affreux hiver m'a tellement lassé et fatigué, que si je trouve quelque chose de chaud à Nice pour l'hiver prochain, je ne passerai pas de si longues périodes dans le Nord.
On me dit qu'il ne fait pas trop beau non plus en ce moment dans le Midi. Est-ce-vrai?
J'ai un besoin fou de soleil et d'air pur.
Je t'embrasserai dans bien peu de jours, ma bien chère mère, car j'espère toujours pouvoir partir dimanche. Je compte passer à Nice avril et mai. Juin à Paris, car c'est le plus joli mois de cette ville. Puis je reviendrai prendre mon bateau pour aller sur les côtes d'Espagne ou pour rôder sur celles de France. Il est certain maintenant que mon roman ne paraîtra qu'à l'automne, mais Musotte me permet d'attendre.
Je suis joyeux et content de te revoir, et je t'envoie tous mes baisers à pleins bras.
J'embrasse Simone et je dis mille choses affectueuses à Marie-Thérèse.
Ton fils,
Guy.
Ma bien chère Mère,
Le docteur M....., membre de l'Académie, est celui qui vient d'écrire et va présenter à cette Académie un rapport violent et plein de faits dont les journaux ont déjà parlé sur la cocaïne.
Cet homme est charmant et me connaît comme s'il était mon proche parent. Intérêt de lecteur pour l'écrivain.
Il sait toute ma vie comme moi-même, ma vie de canotier, car il a une maison à Villennes et connaît beaucoup Zola.
Il a vu ma maison d'Étretat, sait mon existence à Paris et, possédant un pied-à-terre à Théoule, m'a vu dans le Midi souvent.
Or, avant-hier, comme je n'avais pu aller le voir, il arrive chez moi. C'est un vieux bien entendu.
Il me dit:—«Allons causons. Puisque j'ai la chance de vous rencontrer, ce que je désire depuis longtemps, je vais vous donner des conseils de sage, car vous avez mené une vie de travail qui aurait tué dix hommes ordinaires. Il y a longtemps que je le pense et que je voulais vous prévenir. Vous avez publié 27 volumes en dix ans, ce labeur fou a mangé votre corps. Le corps se venge aujourd'hui et vous immobilise dans votre activité cérébrale. Il vous faut un très long repos et complet, monsieur. Je vous parle comme je ferais à mon fils. Ce que vous m'avez raconté de vos projets ne me dit rien de bon. Que comptez-vous faire? Il faut d'abord quitter Paris. Ne retournez pas à Nice, c'est une ville énervante comme aucune autre, en été, le port est un enfer, le mont Boron également.»
J'ai parlé de mon bateau. Il m'a dit:
«Je le connais. Je le trouve très joli. C'est un charmant joujou, pour un garçon bien portant qui se promène en promenant des amis, mais ce n'est pas une habitation de repos pour un homme fatigué de corps et d'esprit comme vous.
«Par les beaux jours, c'est l'immobilité sous le soleil éclatant sur un pont brûlant, à côté d'une voile éblouissante. Par les autres jours, c'est une inhabitable demeure sous la pluie, dans les petits ports.
«Il serait deux ou trois fois plus grand et confortable comme un logis, je vous dirais allez-y. Ou bien, vous seriez dans un pays presque sans maisons, au bord de la mer et boisé, et seul, je vous dirais: Servez-vous tous les jours de ce bateau, mais ne vivez pas dessus sans autre domicile. Je vous voudrais très isolé, dans un pays très sain, ne pensant à rien, ne faisant rien, et surtout ne prenant aucun médicament d'aucune sorte. Rien que de l'eau froide.»
Voilà!..... Quant à moi, j'hésite tout à fait. Je ne sais plus que faire. J'ai envie pourtant d'essayer de la mer. Si cela ne réussit pas, j'irai dans les Pyrénées qu'on me recommande beaucoup. Nous causerons de ça dans quelques jours. En tous cas je fais faire pour mon bateau une tente très épaisse couvrant tout le pont qui m'assurera dedans un asile, petit, mais frais, quel que soit le soleil dans les ports. En mer, si nous marchons par des jours trop chauds, je resterai dans l'intérieur comme dans un petit salon bleu où je pourrai sommeiller comme chez moi. Dans les petits ports qui me plairaient, je passerais huit jours, en me promenant surtout dans les ports d'Espagne, après un essai assez long sur la côte de Provence pour être tout à fait renseigné.
J'attendrai que le temps soit tout à fait beau pour partir. Je passerai quelques jours à Nice, puis je prendrai la mer, en excursionnant beaucoup à pied sur les côtes.
A bientôt, ma bien chère mère, je t'embrasse de tout mon cœur. J'embrasse Simone, mille amitiés à ma belle-sœur.
Ton fils,
Guy.