LE CHATEAU DES CŒURS
Reading edition
Cette féerie n’a jamais été représentée.
Gustave Flaubert, qui depuis longtemps en avait arrêté le plan de concert avec ses amis, Louis Bouilhet et Charles d’Osmoy, l’a refondue et récrite entièrement quelques années plus tard. Il ne s’est décidé à la publier que peu de mois avant sa mort, dans une Revue, la Vie moderne, où elle parut, avec les noms des trois collaborateurs, sous la forme que nous reproduisons ici, après revision du texte sur le manuscrit.
Gustave Flaubert a encore pris part, en y faisant de notables remaniements, à un autre ouvrage dramatique, le Sexe faible, de Louis Bouilhet, dont il avait trouvé la préparation dans les papiers de l’auteur.
PREMIER TABLEAU
Une clairière dans les bois. Il fait nuit complète. A la lueur exagérée des vers luisants, on distingue çà et là de grandes masses de verdure et parmi elles des blancheurs qui circulent. Au fond, à droite, un petit lac. Le rideau se lève. Silence. On n’entend qu’un bruit de pas.
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SCÈNE PREMIÈRE.
Du fond et des deux côtés de la scène débouchent des Fées, un doigt sur les lèvres. Elles sont coiffées de fleurs rustiques et de fleurs marines avec des roseaux, des épis de blé et des glaïeuls sur la tête, avec toutes les couleurs et tous les attributs des milieux où elles vivent: fées des bois, des fleuves, des montagnes. Elles se détournent pour regarder derrière elles, comme si elles avaient peur de quelque chose, se cherchent et s’appellent à voix basse dans les ténèbres.
PREMIÈRE FÉE.
Pstt! pstt!
DEUXIÈME FÉE.
Par ici!
TROISIÈME FÉE.
Attendez-moi: mon pied s’est pris dans un rayon de lumière. Un effort! (Elle bondit.) Et me voilà!
QUATRIÈME FÉE.
Sommes-nous toutes réunies?
TOUTES EN CHŒUR.
Oui. Toutes, toutes!
CINQUIÈME FÉE.
Il fait nuit, la terre dort! C’est notre heure! Allons! sautez, papillons!
D’énormes phalènes lumineuses, s’élançant des arbres, se mettent à voleter dans l’air en même temps que les Fées à danser, sur un rythme lent, avec un bourdonnement de flûte.
CHŒUR DES FÉES.
Puisqu’on nous chasse de partout, dans le jour, chez les hommes, prenons nos ébats en liberté, pendant la nuit, dans les bois.
Les hommes sont méchants, mais la nature est bonne. Le pavé des villes est dur, mais l’herbe des prairies est douce.
Ne souillons plus nos pieds dans leur fange, ne brisons plus nos cœurs contre leur poitrine.
Le suc de l’euphorbe est moins perfide que leurs tendresses, la feuille desséchée qui roule au vent d’automne plus constante que leurs serments...
Assez de fatigue! Tant pis pour eux! Débarrassées de tout soin humain, nous n’en serons que plus heureuses.
Nous ne quitterons plus nos régions natales, la liberté de l’air, des eaux et des bois.
Balançons-nous, suspendues aux lianes des arbres avec la rosée des nuits d’été; courons sur la surface des lacs bleus, cramponnées au dos des demoiselles; remontons vers le soleil, dans les rayons poussiéreux qui passent par le soupirail des celliers! Allons! vive la joie! en avant! Pétales des roses, palpitez! Ondes, murmurez! Lune, lève-toi!
La lune peu à peu s’est levée pendant le chœur des Fées. Elle brille maintenant sur le lac, et les Fées se livrent à une joie extravagante, quand tout à coup, au milieu d’elles, et du sein d’une grosse touffe de bruyères sauvages, occupant le milieu de la scène, apparaît la Reine des Fées. Stupeur générale. Toutes s’écrient: «La Reine!» et s’arrêtent.
SCÈNE II.
LA REINE, LES FÉES.
LA REINE, d’un ton courroucé.
Comment! voilà le soin que vous prenez des hommes!
LES FÉES, se récriant.
Eh! nous n’y pouvons rien. Nous avons tout essayé.
LA REINE, avec véhémence.
Mais quelques minutes encore, songez-y! et nous retombons pendant mille ans sous la domination des gnomes, puisque cette nuit est la dernière qui nous reste pour rendre aux hommes leurs cœurs volés.
UNE FÉE.
Ils ne se plaignent pas d’en manquer, ô reine! Personne, jusqu’à présent, n’a redemandé le sien! Au contraire, il y a des parents qui enseignent à leurs petits...
LA REINE.
Qu’importe! Ignorez-vous donc que les gnomes ne peuvent vivre sans les cœurs des hommes, car c’est pour s’en nourrir qu’ils les dérobent en leur mettant à la place, là (elle désigne sa poitrine) je ne sais quel rouage de leur invention, lequel imite parfaitement bien les mouvements de la nature.
UNE FÉE, riant.
En vérité, on s’y trompe!
LA REINE.
Et les pauvres humains se laissent faire sans répugnance. Quelques-uns même y trouvent du plaisir. Petit à petit, et par l’effet d’un accord mutuel, pendant que le cœur sort du dedans, les génies du mal le tirent du dehors; et c’est ainsi que leur race entière, ou presque entière, est vide de bons sentiments et de pensées généreuses.
UNE FÉE.
Et tu veux que nous vainquions les gnomes?
LA REINE.
Oui! recommencez la lutte. Un ordre supérieur a partagé entre eux et vous l’empire du monde. Nous les avons vaincus autrefois; mais, depuis mille ans, ils triomphent. Les hommes, tyrannisés par eux, s’abandonnent aux exigences de la matière. L’esprit des gnomes a passé dans la moelle de leurs os; il les enveloppe, les empêche de nous reconnaître et leur cache comme un brouillard la splendeur de la vérité, le soleil de l’idéal.
LES FÉES.
Eh! tant pis, les gnomes ne peuvent rien contre nous.
LA REINE.
Mais à mesure qu’ils étendent leur pouvoir, le vôtre se rétrécit. On se moque de nos espoirs, on repousse vos consolations, on nie même notre existence, et quand ils auront conquis toute la terre, ils convoiteront des régions plus pures; ils se jetteront sur vous avec mille forces accrues, et vos cœurs, comme ceux des autres, seront dévorés! (Les Fées poussent un cri d’épouvante.) Rassurez-vous, écoutez-moi! (Elles se rassemblent autour d’elle.) Pour sauver le genre humain d’abord, et vous ensuite, il faut attaquer la puissance de vos ennemis dans son repaire, c’est-à-dire dans l’endroit inaccessible où ils tiennent en réserve les cœurs des hommes...
LES FÉES, tumultueusement.
Allons-y!
LA REINE.
Restez! L’entreprise ne peut réussir que par le complet accord de deux amants.
LES FÉES.
Oh! ce n’est pas rare, cela; et sur la quantité...
LA REINE.
Je veux dire deux amants d’une ardeur et d’une pureté plus qu’humaine et dont l’un soit capable de mourir pour l’autre, sans avoir même l’espérance d’une larme sur sa tombe.
LES FÉES, se récriant.
Oh! oh! oh! Et où les trouver?
LA REINE.
Je l’ignore. Ils peuvent être là, tout près, comme à l’autre bout du monde, sous des haillons ou sur un trône. Fouillez partout, dans les villes, les déserts et les bois, et du bord des plages au sommet des monts. Ne négligez rien, allez! (Bruit de pas dans la coulisse.) On vient, cachons-nous. Des yeux mortels ne doivent pas nous voir!
Le soleil peu à peu s’est levé et, à travers le brouillard, il laisse voir à droite une cabane, au fond d’un massif d’arbres. Au bruit des pas qui se rapprochent, les Fées disparaissent, les unes dans les troncs des arbres voisins, d’autres plongent dans le lac, d’autres s’évanouissent dans le brouillard.
SCÈNE III.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, paysans des environs de Paris; DOMINIQUE, LEUR FILS, avec une vieille livrée; M. PAUL, en costume de voyage fané, un crêpe à son chapeau; il a l’air fort accablé.
LE PÈRE THOMAS.
Du courage, mon bon monsieur Paul!
LA MÈRE THOMAS.
Allons, il faut vous mettre en route pour Paris et ne pas négliger vos affaires; quelques lieues de marche, ce n’est pas le diable!
PAUL.
Oui, je serai fort, je vais partir.
LE PÈRE THOMAS.
Oh! rien ne presse.
LA MÈRE THOMAS, à part, désignant son mari.
Imbécile, va!
PAUL.
Merci, mes braves gens; mais quant à user plus longtemps de votre hospitalité...
LE PÈRE THOMAS, à part.
Ah! enfin, il comprend!
DOMINIQUE.
Elle n’était pas digne de vous; c’est vrai! et je m’étonne que Monsieur ait consenti à la subir. Puisque l’ancien régisseur de Monsieur, ce misérable, n’a pas eu le cœur de vous offrir un appartement dans le château, c’était bien la peine de venir ici pour écouter la kyrielle de ses maudits comptes. En vérité, Monsieur n’est pas heureux depuis quelque temps.
PAUL, rêvant.
Oui, ç’a été comme une conjuration... un acharnement du hasard; la mort subite de mon père, des dettes anciennes qui se présentent, une ruine complète enfin, sans qu’on puisse en saisir la cause ni accuser personne.
DOMINIQUE, sanglotant.
Quel guignon! Nous menions une si belle vie à voyager ensemble tous les deux!
PAUL.
Calme-toi, bon Dominique, et ne parle plus du temps récent et déjà loin où nous vagabondions pour mon plaisir à travers les Indes et l’Orient. Plus de regrets! Il va encore falloir se lancer dans le monde, mais pour y chercher fortune. (Il rêve.)
LE PÈRE THOMAS.
Le difficile, c’est de l’attraper.
PAUL.
Bah! avec du courage! (Se tournant vers Dominique.) Et puis, tu ne m’abandonnes pas.
DOMINIQUE.
Oh! non, non! J’ai confiance en Monsieur; je l’ai vu à l’œuvre. N’importe! Ce serait le cas, si Monsieur veut le permettre, d’avoir à notre service quelques-uns de ces génies bienfaisants dont vous étiez si curieux là-bas! En avez-vous consulté de ces magiciens de toutes les couleurs, en robe verte, en robe jaune, en robe bleue, en manteau bariolé, sans compter ceux qui n’avaient pas de chemise! Et on aurait dit vraiment que vous croyiez à toutes leurs fariboles.
PAUL.
Peut-être! pourquoi pas?... Mais je n’ai que trop tardé, adieu!...
SCÈNE IV.
Les Précédents, JEANNE.
LA MÈRE THOMAS.
Qu’est-ce que tu viens faire ici, toi, fainéante?
PAUL, affligé.
Oh! comme vous la traitez!
LA MÈRE THOMAS.
N’allez-vous pas la défendre, monsieur Paul? Après tout, vous avez raison, allez: elle a assez parlé de vous pendant votre voyage.
PAUL.
Comment, ma mignonne, tu ne m’avais pas oublié! Tu pensais à moi?
LA MÈRE THOMAS.
Si elle y pensait, bonté divine! Figurez-vous que depuis cinq ans elle parlait de vous continuellement: «Où est-il? Quand reviendra-t-il?» Elle demandait de vos nouvelles à tous les rouliers qui passaient, et quand le vent soufflait sur le lac, elle avait peur pour votre navire.
LE PÈRE THOMAS, voulant chasser Jeanne qui s’est rapprochée.
Ça ne te regarde pas. A l’ouvrage!
PAUL.
Comme tu as grandi! Te voilà une belle fille, maintenant! Veux-tu que je t’embrasse? (Elle baisse la tête.)
DOMINIQUE.
Avance donc, nigaude!
JEANNE, présentant son front timidement, et d’une voix émue:
Vous allez partir?
PAUL.
Oui, chère petite. Il le faut! (Il l’embrasse.)
JEANNE, s’avançant vers son frère.
Adieu aussi, toi! (Se tournant vers le père et la mère.) Car il suit Monsieur! Il me l’a promis!
LA MÈRE THOMAS, à part, à Dominique.
Tout ruiné qu’il est?
DOMINIQUE, à part.
Nous attendons des héritages!... Et puis... et puis...
LA MÈRE THOMAS, à part.
Défie-toi!
DOMINIQUE, à part.
D’ailleurs, il sera toujours temps de le planter là, s’il ne réussit pas. On parlera de moi comme d’un serviteur modèle. Ça pose...! Et avec une ou deux réclames dans les journaux... de sport... J’ai pour amis des auteurs!
LE PÈRE THOMAS.
Au moins, envoie-nous de temps en temps...
DOMINIQUE.
Impossible! Mes capitaux sont... seront engagés. Nous connaissons des gens de Bourse!
LA MÈRE THOMAS, avec admiration.
Quel gaillard!
DOMINIQUE.
Mais dès que j’aurai une position sérieuse...
LE PÈRE THOMAS, s’épanouissant.
Ah!
DOMINIQUE.
Je vous donnerai de mes nouvelles!
LA MÈRE THOMAS.
Soigne-toi bien, au moins!
DOMINIQUE.
Moi avant tout! C’est un principe!
LE PÈRE THOMAS.
Et ne te ruine pas le tempérament avec tes particulières en falbalas.
DOMINIQUE.
Allons donc! On est revenu de ces folichonneries. Le positif! Je ne sors pas de là!
LA MÈRE THOMAS.
A-t-il de l’esprit!
DOMINIQUE.
Et maintenant, les anciens, bonsoir, bon appétit et bonne santé! (Il embrasse le père.) Et d’une! (Il embrasse la mère.) Et de deux! C’est fini! Embarqué!
PAUL.
Malgré ma détresse, il veut me suivre: vous le voyez!
DOMINIQUE.
Oh! tant qu’il y en aura pour vous, je me contente! Vous ne pouvez pas vivre sans valet de chambre! C’est indécent! Je ferai retourner ma livrée, mettre un galon neuf à mon chapeau, et nous ferons encore belle figure, saperlotte! Monsieur, à vos ordres!
JEANNE, sautant au cou de son frère.
Oh! mon bon frère!
LE PÈRE THOMAS, à Dominique.
Prends garde!
DOMINIQUE.
Oui! oui!
LA MÈRE THOMAS.
Écoute donc!
DOMINIQUE, s’éloignant.
N’ayez pas peur.
LE PÈRE THOMAS.
Reviens!
DOMINIQUE.
On se reverra!
LA MÈRE THOMAS.
Mon pauvre fils!
DOMINIQUE.
Je vous écrirai! (Il a disparu.)
PAUL, au père et à la mère.
Je ne puis le retenir. Adieu! adieu! Rassurez-vous. Nous allons faire fortune. (Il sort.)
SCÈNE V.
LE PÈRE THOMAS, LA MÈRE THOMAS, JEANNE.
LE PÈRE THOMAS, rêvant.
Faire fortune! devenir un gros monsieur... avoir de bons morceaux de terre... des prés... des bois... un moulin... et marcher sur le ventre à tout le monde... c’est ça qui est beau!
LA MÈRE THOMAS.
Je crois bien! (A Jeanne.) Aussi, tu entends, toi, tu vas piocher, je t’en réponds, au lieu de passer des heures entières à regarder comme tu fais dans le blanc des nuages.
JEANNE.
Cependant, dès le petit matin...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! tout ça, c’est de la paresse...
LE PÈRE THOMAS.
Écoute, il me vient une idée.
LA MÈRE THOMAS.
Ça rapportera-t-il?
LE PÈRE THOMAS.
Peut-être. Si nous envoyions Jeannette à Paris?
JEANNE.
Aller toute seule... là-bas... dans la grande ville...
LA MÈRE THOMAS.
Dame! il y en a plus d’une qui est partie en sabots de son village... et qu’on a vue revenir... Qui sait! (Regardant Jeanne.) Pas déjà si chiffonnée, la Jeannette!... Eh! pourquoi pas? C’est décidé. A partir de demain...
JEANNE.
Je vous en supplie...
LA MÈRE THOMAS.
Oh! nous n’épargnerons rien. Ton père et moi nous saurons faire des sacrifices. N’est-ce pas, Thomas? Et pour commencer, je te donne ma capeline rouge... avec mes vieilles coiffes nous trouverons bien moyen... Seras-tu assez gentille?... Ah! vois-tu, Jeannette, il faut de la coquetterie... mais de la bonne, de la vraie... de celle qui fait pousser les gros sols... et assure l’existence des parents... des bons parents.
JEANNE.
Que devenir à Paris toute seule?... Je ne saurai seulement pas me retrouver dans les rues...
LA MÈRE THOMAS.
Bah! il y a des gens polis... qui vous enseignent...
JEANNE.
Je n’y connais personne.
LA MÈRE THOMAS.
Eh bien! et Dominique? Il a de si belles connaissances! Des banquiers, des militaires... tout le gouvernement, quoi!
JEANNE.
Non, je n’oserai jamais!
LA MÈRE THOMAS.
Sans compter M. Paul qui se fera un plaisir...
JEANNE.
Lui!... Une pauvre fille comme moi!
LE PÈRE THOMAS.
Mais saperlipopette!...
LA MÈRE THOMAS, au père.
Tais-toi. Tu ne sais pas la prendre. (A Jeanne.) Paris et ma belle agrafe d’or... ou bien la maison et... (Elle fait signe de lui donner des gifles.)
JEANNE, avec résignation.
Eh bien! j’irai.
LA MÈRE THOMAS.
Enfin! Mais d’ici là tu ne vas pas te croiser les bras. A l’ouvrage, et vivement!
JEANNE.
Tout de suite.
LE PÈRE THOMAS.
Par ici.
LA MÈRE THOMAS.
Par là.
JEANNE.
Je ne sais plus....
LA MÈRE THOMAS, lui donnant un soufflet.
Voilà pour t’apprendre.
LE PÈRE THOMAS.
Piaule, sanglote, file! (Ils sortent en poussant Jeanne devant eux.)
SCÈNE VI.
LES FÉES reparaissent.
TOUTES LES FÉES.
Ah! les sales vieux! Heureusement les jeunes sont meilleurs, ce qui nous fait déjà deux cœurs purs.
UNE AUTRE.
Sans doute. Mais, lui, comment pourra-t-il jamais s’éprendre d’une fillette aussi simple, aussi pauvre, aussi sale?
LA REINE.
Ah! il faudra bien que nous fassions naître cet amour, puisque notre succès en dépend. Mais comme nous ne pouvons avertir que l’un des deux, voyons, mes sœurs, décidez-vous, hâtez-vous! Lequel choisir?
LES FÉES, tumultueusement.
—Lui!
—Elle!
—Non! non!
—Elle! lui!
—Lui!
—Elle!
LA REINE.
Allons! c’est le jeune homme, car Jeanne a pour sauvegarde son ignorance et l’humilité de sa condition. Paul, au contraire, est exposé chaque jour à toutes les embûches des gnomes. Donc c’est lui que nous devons avertir quand il en sera temps seulement, et protéger dans les limites permises.
Conseils et exhortations de la Reine aux Fées pour protéger Paul.
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
On entend des voix souterraines répéter:
Ah! ah! ah!
LES FÉES s’arrêtent.
Qu’est-ce donc? L’écho, sans doute.
Elles reprennent le chant:
Allons, mes sœurs, de la prudence Et notre plan réussira.
Les voix souterraines vont crescendo de force et de gaieté, et l’on voit sortir de dessous terre des petits êtres avec des têtes énormes, les gnomes; ils crient plus fort et tournent autour des Fées, qui s’enfuient prises de terreur.
DEUXIÈME TABLEAU
Un cabaret aux environs de Paris. Il fait petit jour.
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SCÈNE PREMIÈRE.
LE CABARETIER, PAUL, DOMINIQUE, couverts de poussière, fatigués et assis devant une table où sont une bouteille de vin, deux verres, un encrier et un paquet de lettres cachetées.
DES MARAICHERS, partant pour la halle.
Adieu, père Michel!
LE CABARETIER.
Bonne chance, les enfants! (A Paul et à Dominique.) Et à présent que vous êtes servis, messieurs, vous excuserez, mais comme il est encore grand matin et que je n’attends plus de monde, je reprends mon somme. (Il monte dans son comptoir, appuie sa tête sur ses deux mains et s’endort.)
PAUL, montrant à Dominique le paquet de lettres.
Ainsi tu comprends: à peine arrivé, tu les distribueras!
DOMINIQUE, prenant les lettres.
Entendu! (Il lit au fur et à mesure.) A monsieur le vicomte Alfred de Cisy!... Bon! en voilà un dont vous avez souvent payé les dettes! Mais son adresse?
PAUL.
Tu la demanderas au Club!
DOMINIQUE, continuant.
A monsieur Onésime Dubois, peintre, rue de l’Abbaye! Lui en avez-vous acheté de ces croûtes, à celui-là! Au professeur Letourneux, membre de plusieurs sociétés religieuses et philanthropiques. Connu! c’est votre père qui l’a présenté partout à Paris!... Au docteur... Colombel.
PAUL.
Le médecin de la famille, tu sais!
DOMINIQUE.
A monsieur Bou... Bou... Bouvignard...
PAUL.
Eh! oui! l’amateur de vieilles faïences!
DOMINIQUE.
Ah! ce petit maigre qui venait toujours à l’heure du déjeuner, suffit!... A monsieur Macaret, en son usine; il a été bien heureux de trouver certains écus, quand il s’est établi! (Il feuillette le paquet en marmottant.) Bien! bien! je connais les rues, je vois ça!... Ah! comme vous en avez de ces amis, des pairs de France, des banquiers, des savants, des artistes, Paris entier!
PAUL, soupirant.
Après cinq ans d’absence, ils m’auront oublié peut-être!... Heureusement qu’il y a des bons!... Aussi!... (Désignant les lettres.) fais-en deux parts. Celles-là d’abord, les autres ensuite!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà, messieurs!
DOMINIQUE.
On ne vous demande rien.
LE CABARETIER.
Ah! (Il bâille et reprend sa position.)
PAUL.
Et tu auras soin de lire les écriteaux des appartements à louer; tu me prendras un cabinet qui ne soit pas cher!
DOMINIQUE.
L’étage est indifférent à Monsieur?
PAUL.
Oui, indifférent!
LE CABARETIER, se réveillant en sursaut.
Voilà!
Paul lui fait un signe de tête négatif.
DOMINIQUE, qui s’est levé d’effroi tout à coup.
Ah! il a le sommeil occupé, décidément. (Il se rassoit.) Ouf! on est bien! J’ai les genoux rompus de fatigue, avec la tête d’un creux...
PAUL, debout.
C’est d’avoir marché toute la nuit! Pauvre garçon! finis la bouteille, va! (Dominique boit.) Et à moi aussi, le cœur défaille! Au moment de me jeter dans une existence nouvelle, je ne sais quel trouble m’envahit; c’est comme le malaise qui nous survient quand on va partir pour les longs voyages! Allons, lève-toi!
SCÈNE II.
PAUL, DOMINIQUE; UN BOURGEOIS, vêtu d’une longue redingote, chapeau à bords retroussés, favoris, canne à lanière de cuir, entre tout doucement, et s’assoit à une des tables, observant Paul et Dominique avec des yeux flamboyants. La pluie se met à tomber au dehors.
DOMINIQUE.
Bon! la pluie! Il nous faut attendre, puisqu’un équipage nous manque pour faire notre entrée à Paris.
PAUL.
Quand nous en sommes sortis, la dernière fois, c’était dans une chaise de poste à quatre chevaux.
DOMINIQUE.
Moi, j’étais sur le siège; je payais les postillons! et, aujourd’hui, nous voilà à guetter l’omnibus.
L’INCONNU, se levant poliment.
Les omnibus de la banlieue, monsieur, ne se mettent en marche qu’à huit heures et demie du matin.
Paul et Dominique se retournent et examinent l’inconnu.
L’INCONNU.
Ces messieurs sont étrangers?... Monsieur voyage pour son plaisir, sans doute? Si Monsieur avait besoin de quelques renseignements dans la capitale, je pourrais... vu mes relations nombreuses... (Paul et Dominique ne répondent pas.) Brounn... brounn... il fait un froid!... Je prendrais volontiers quelque chose de chaud! Hé! garçon, un punch!
Le cabaretier se lève en sursaut et sort par la droite.
Du sucre, un citron, du cognac! vivement!... et si ces messieurs veulent me faire l’honneur... (Une servante, arrivant par la gauche, apporte un bol.)
DOMINIQUE.
Avec plaisir, monsieur; vous êtes trop bon! (La servante n’a eu que le temps de poser le bol sur la table; une flamme paraît dessus.) Mais il n’y avait rien là dedans tout à l’heure... voilà qui est drôle! (A l’inconnu.) Ah çà! dites donc, vous l’aviez dans votre poche, celui-là... vous êtes un physicien, un grec!... Ah! elle est forte! il vient au cabaret avec des punchs biseautés!
L’INCONNU.
Je ne comprends pas un mot, cher monsieur, de ce que vous dites. (A la servante, en lui remettant de l’argent.) Faites-moi le plaisir d’aller me chercher des panatellas dans la boutique de la deuxième rue, à droite, le troisième casier en haut; j’ai ma boîte, on me connaît! (Elle sort.) A nous deux, maintenant!
SCÈNE III.
PAUL, DOMINIQUE, L’INCONNU.
Paul est resté accoudé, rêvant.
L’INCONNU, montrant le punch.
Vraiment, monsieur, est-ce que je n’aurai point l’avantage...
DOMINIQUE, d’un ton engageant.
Voyons, mon pauvre maître... pas de fierté!...
PAUL se lève.
Il n’en faut plus avoir, c’est vrai! (Il s’assoit à la petite table près de l’inconnu et de Dominique.)
L’INCONNU.
Ainsi vous venez chercher fortune dans la grande ville?...
PAUL.
Qui vous l’a dit?
L’INCONNU.
Vous-même!
PAUL.
Comment cela?
L’INCONNU.
Tout à l’heure, quand vous causiez avec votre domestique!...
PAUL.
Il me semblait cependant...
L’INCONNU.
Pardonnez! je sais tout!... et comme mon industrie, monsieur, consiste à tenir un bureau de renseignements universels et à faire un vaste courtage dans les différentes classes de la société, il y va de mon intérêt de vous servir.
DOMINIQUE.
Voilà de la franchise, au moins!
L’INCONNU.
Monsieur se propose de chercher un emploi dans une administration quelconque?...
PAUL, brutalement.
Non!
L’INCONNU.
De prendre les finances, la diplomatie ou les chemins de fer?
PAUL.
Eh! qu’en sais-je moi-même!
L’INCONNU.
Le commerce, peut-être?
DOMINIQUE.
Ah! bien oui! un homme qui en deux heures de temps vous couvre de peinture une toile plus haute que ça!
L’INCONNU, saluant ironiquement.
Ah! monsieur est artiste!... ah! et il compte faire fortune; respectons-le!
PAUL, irrité.
Eh bien! pourquoi pas! Quand je vois tant de barbouilleurs que l’on applaudit, ce serait bien le diable... d’ailleurs j’ai de longues études derrière moi et en employant toutes mes forces, la gloire viendra... peut-être, la richesse ensuite.
L’INCONNU.
Très bien! jeune homme! Mais j’espère que vous allez, pour parvenir, ne rien négliger de tout ce qu’il faut; pillez-moi les anciens, dénigrez les modernes, exaltez les petits génies et conspuez les grands; ça pose, premier pas! Vous peindrez ensuite les boutiquiers en artilleurs et les lorettes en Vénus, avec les chevaux célèbres et les actions vertueuses, sans nul souci du dessin ni de la couleur; on dirait que vous manquez d’idées, prenez garde! Il vous faudra ensuite adopter le grec ou le gothique, le pompadour ou le chinois, l’obscénité ou la vertu, la chose à la mode, peu importe! Mais agenouillez-vous devant le public servilement, et ne lui donnez rien qui dépasse la force de son esprit, les facultés de sa bourse, la largeur de son mur! Alors vos œuvres reproduites à l’infini couvriront l’Europe. Vous entrerez dans la cervelle de votre siècle. Vous serez un maître, une gloire, presque une religion. Le despotisme de votre médiocrité pourra abêtir toute une race; il s’étendra même sur la nature, car vous la ferez haïr, ô grand homme, puisqu’elle rappellera de loin vos barbouillages.
PAUL, indigné.
Jamais!
L’INCONNU.
Vous avez raison! une place, des appointements fixes, c’est plus sûr. Je vous recommande avant tout l’exactitude, non pour travailler, mais pour surveiller vos confrères. D’abord une petite médisance çà et là, puis une dénonciation formelle (dans l’intérêt du service); enfin une bonne calomnie, n’ayez pas peur! De l’arrogance envers les humbles, de la bassesse devant les chefs, cravate empesée et souple échine, morbleu! cervelle étroite et conscience large; respectez les abus, promettez beaucoup, tenez rarement, courbez-vous sous l’orage et, dans les circonstances difficiles, faites le mort! Mais tâchez de connaître le vice de votre supérieur; s’il prise, achetez une tabatière, et s’il aime les jolies femmes, mariez-vous!
PAUL.
Horreur!
L’INCONNU.
De l’indépendance!... j’aime ça! On ne la trouve plus, monsieur, que dans une fortune acquise par le commerce. Nous avons le système des faillites honorables, les secrets des faux poids et du bon teint; mais rappelez-vous que le moyen d’avancement le plus rapide, pour un jeune homme, dans une grande maison, c’est de séduire la femme du bourgeois.
PAUL.
Tais-toi donc, misérable!
L’INCONNU.
Oui, la fille vaut mieux, parce qu’il est forcé de vous la donner en mariage!
Paul recule épouvanté.
DOMINIQUE.
Il y a un fond de bonnes idées dans ce qu’il dit.
L’INCONNU, toujours impassible.
Et alors, quoi que vous soyez, les obstacles s’aplaniront, chacun vous sourira; la santé sera bonne, vous dînerez bien, vous aurez la face rose comme une jeune fille. (Sa barbe disparaît; surprise de Paul.) Peu à peu vous deviendrez riche, considéré, heureux, vous ferez craquer sur l’asphalte vos bottes vernies, en roulant dans vos gants blancs le pommeau d’or de votre bambou. (Ce qu’il dit s’exécute; Paul pousse un cri.) On vous craindra, on vous aimera; vous vous repasserez vos caprices, habits neufs tous les jours, bagues à tous les doigts, chaînes de montre, breloques et linge fin. (Il apparaît vêtu, en dandy; Paul et Dominique se rapprochent.) Vous achèterez une maison de campagne, des statues, des hôtels, des amis, et des chevaux de race, ce qui est plus cher. Pour duper les générations futures, vous pourrez même fonder un hôpital, et vous vieillirez tout doucement, servi par un peuple de valets, entouré de famille, lourd d’honneurs, avec une grosse bedaine et l’aspect d’un honnête homme. (Il apparaît en vieux bourgeois cossu, lunettes d’or, gilet de velours, etc.)
PAUL, se passant les mains sur la figure.
Est-ce une illusion? J’ai dans la tête comme des chars qui roulent, et des flammes qui voltigent. (Le punch, qui a continué de brûler, se multiplie sur les autres tables, et des flammes sautillent çà et là dans l’air comme des feux follets.)
DOMINIQUE tourne avec admiration autour de l’inconnu.
Quel particulier! quelle expérience!
PAUL, résolument.
Non! je ne veux pas! arrière! C’est même une faiblesse de t’écouter. Va-t’en!
L’INCONNU.
A votre aise! Faites le vertueux, mon gaillard, et serrez-vous le ventre! Toutes les portes de la fortune, on les refermera sur vous, en vous écrasant la face! D’abord, cela va sans dire, Monsieur gardera les apparences. Vous irez jusqu’à neuf heures du soir avec deux sols de lait et un petit pain rond qu’on mange dans la poche de sa redingote, tout en trottinant sur le pavé! Ah! vous les connaîtrez, les mystères de la toilette, les faux-cols de papier, l’encre que l’on repasse sur les coutures blanchies, les sous-pieds tendus pour retenir les semelles trop vieilles, et l’habit noir boutonné jusqu’au menton, pour cacher l’absence du linge. (Il apparaît dans le costume décrit.) Vous ne faiblirez pas! vous lutterez! Mais personne ne voudra de vous!... On ne va pas chercher ceux qui se cachent! qui donc s’inquiète des pauvres? et comme une première chute est la cause naturelle d’une seconde, peu à peu vous dégringolerez, mon bonhomme; la misère augmentera, elle deviendra irrémédiable et constitutionnelle! «Clic! clac, clac! gare-toi de là, manant!...» et du fond de votre ruisseau, par un temps de verglas, en plein hiver, vous distinguerez à des hauteurs vertigineuses, derrière la mousseline des larges croisées, tournoyer sous des lustres, dans le flamboiement des festins, toutes les convoitises de votre cœur! (Le côté droit de la muraille s’entr’ouvre et laisse voir un bal splendide, puis se referme.) Alors commenceront pour vous, dans Paris, ces longues promenades du pauvre le long des quais et des boulevards. Plus vague et funeste que le Bédouin dans le désert, vous chercherez quelque bonne occasion, un parapluie perdu, une bourse tombée, en marchant jusqu’au milieu de la nuit, où vous irez dormir côte à côte avec des forçats, les pieds dans la paille, assis sur un banc, et les deux bras contre une corde! (Le côté gauche de la muraille s’entr’ouvre et laisse voir l’intérieur abject d’un logeur, rempli de monde, puis se referme.) Et l’habit râpé, depuis longtemps, sera parti. (Son habit disparaît.) A la place du chapeau, une casquette sans visière. (Même jeu.) Plus de gilet, une seule bretelle! et pas même de souliers, des chaussons! (Avec une pose ignoble.) Faut-il un fiacre, mon bourgeois?
PAUL, se tordant les mains.
Horrible! horrible!
DOMINIQUE.
Mais ce n’est pas gai du tout, cet avenir-là!
PAUL, découragé, tombe sur un tabouret le coude sur la table.
Que faire?
A la fin de la tirade de l’inconnu, la servante est rentrée avec un paquet de cigares, qu’elle a déposé sur la table. L’inconnu, qui est près de Paul, debout à droite, fait un pas à reculons avec un geste d’espoir; mais aussitôt, en face de lui et derrière Dominique, la servante, se transmuant en fée, allonge le bras impérativement vers l’inconnu qui se change en gnome.
Dominique, stupéfait, pousse un cri. Paul relève la tête et en pousse un autre, en apercevant la fée, qui disparaît dans la muraille à gauche en même temps que le gnome disparaît à droite.
TROISIÈME TABLEAU
Chez le banquier Kloekher: un boudoir, portes des deux côtés et au fond. Pendant la première scène, des valets traversent le théâtre, portant des jardinières et des meubles, pour les derniers préparatifs d’un bal.
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SCÈNE PREMIÈRE.
ALFRED, PAUL.
PAUL.
Comment, mon cher Alfred, vous m’amenez chez M. Kloekher, le soir même d’un bal?
ALFRED.
Qu’importe! n’êtes-vous pas en tenue? Et puisque (emphatiquement) la fête n’est pas encore commencée, vous aurez bien le temps de dire un mot à notre illustre financier.
PAUL.
C’est là un vrai service que vous me rendez! Merci du fond de l’âme, car sans vous je ne savais que devenir. Partout où je me suis présenté, depuis un mois bientôt, porte close! Ah! les amis! Et que de tentatives, d’efforts! (Il baisse la tête.)
ALFRED.
Allons, bien! vous voilà retombé dans vos idées mélancoliques, romantiques et poétiques! (Lui tapant sur l’épaule.) Ce bon Paul! il n’a pas changé: prompt à s’enflammer toujours pour toutes les femmes et à donner dans toutes les illusions. C’est comme votre histoire du cabaret. (Il rit.) Ah! ah! ah!
PAUL.
Mais quand je vous dis que j’ai vu...
ALFRED.
Bah! vous aurez été la dupe de quelque hallucination ou d’un faiseur de tours! Comme si l’on rencontrait dans les bouges de la banlieue des créatures célestes disparaissant à travers les murailles! Vous avez beau soutenir qu’elle est belle comme une fée, et même qu’elle en portait le costume, les fées, mon cher, ne sortent plus de la Chaussée d’Antin; et je compte tout à l’heure vous en faire voir une, qu’on appelle dans le monde Mme Kloekher... et qui a pour nous quelque indulgence.
PAUL, saluant.
Ah!
ALFRED.
Mais oui! on est posé. Moi, je m’amuse énormément.
PAUL.
Et le mari?
ALFRED.
Un ancien Auvergnat! Il en a porté bien d’autres! Un rustre, d’ailleurs, un avare.
PAUL.
Comment!... Mon père, au contraire, m’avait dit...
ALFRED.
Votre père le connaissait?
PAUL.
Beaucoup! Et il m’avait vanté toujours son désintéressement. Moi, je ne l’ai jamais vu, car...
ALFRED, vivement.
Mais si votre père le connaissait, qu’aviez-vous besoin de moi alors? Vous pouviez vous recommander tout seul.
PAUL, humblement.
Ah! mon ami, on est timide quand on est pauvre!
ALFRED, à part.
Pauvre! pauvre! Moi, je ne savais pas qu’il fût pauvre!... sans cela!...
SCÈNE II.
KLOEKHER, PAUL, ALFRED.
KLOEKHER.
Salut, vicomte!
ALFRED.
Bonjour, grand financier. Permettez que je vous présente un de mes intimes, M. Paul de Damvilliers.
KLOEKHER, à part.
Son fils!
ALFRED.
Il a besoin de je ne sais quoi; il va vous expliquer son histoire. Oh! bon garçon! excellent! Et j’ai une autre grâce à réclamer: puis-je présenter mes respects à Madame, si toutefois...?
KLOEKHER.
Certes; comment donc!
SCÈNE III.
KLOEKHER, PAUL.
KLOEKHER.
J’ai beaucoup connu monsieur votre père, monsieur, et comme je l’estimais infiniment, la soudaineté de sa catastrophe m’a affligé plus qu’un autre. Et vous n’avez pas, jusqu’à présent, trouvé, deviné de quelle manière elle a pu survenir?
PAUL.
Hélas! non, monsieur! J’ai même renoncé à en chercher la cause.
KLOEKHER, après avoir soupiré largement.
C’est plus sage! Ne perdez pas votre temps à cela, croyez-moi! (Avec hauteur.) Et vous demandez...?
PAUL.
Du travail, monsieur! Oh! mes exigences seront modestes!
KLOEKHER.
Quel âge avez-vous, s’il vous plaît?
PAUL.
Vingt-cinq ans.
KLOEKHER.
Euh! euh! un peu jeune! Et, en fait de comptabilité, de banque, que savez-vous?
PAUL.
Peu de choses, c’est vrai; mais j’apprendrai vite!
KLOEKHER.
Ah! vous croyez?... Et qu’avez-vous fait jusqu’à présent?
PAUL.
J’ai voyagé.
KLOEKHER.
Où cela?... Dans quel but?
PAUL.
Dans le nord de l’Afrique, et jusqu’en Chine, pour m’instruire.
KLOEKHER.
Ou vous amuser plus librement, avouez-le! C’est une jolie manière de manger sa fortune; on se donne par là le vernis d’un homme sérieux; et l’on se fait regarder des badauds en rapportant de longues pipes pour les amis et des babouches pour les petites dames. Ah! ces bons jeunes gens! ils sont drôles, parole d’honneur!
PAUL, irrité.
Monsieur!...
KLOEKHER.
Laissez donc! je les connais, vos études! Parions que vous ne sauriez pas seulement me dire le nom des principaux comptoirs de Macao, ni le taux de l’escompte à Calcutta.
PAUL.
Et il y a d’autres choses!
KLOEKHER.
C’est possible! Mais alors que venez-vous faire ici? Que voulez-vous?
PAUL.
Une place, monsieur, une place! Je puis traduire vos correspondances, rédiger vos mémoires! Un homme en vaut un autre, avec de la force et du courage. Je vous prie de considérer la situation... pénible où je me trouve; et j’ose, pour appuyer ma requête, vous faire souvenir que mon père fut votre ami.
KLOEKHER.
Eh! votre père, monsieur, était un fort galant homme; mais, s’il avait suivi mes conseils, il n’aurait pas fini d’une façon désastreuse! Au lieu de singer le grand seigneur et de vouloir éblouir par une libéralité intempestive, il aurait dû surveiller ses capitaux, augmenter sa fortune, se rendre utile enfin. Il (d’un ton de fausse bonhomie) m’a bien assez fait souffrir par l’affection que je lui portais, sans que vous veniez ici, vous, son fils, me donner la peine de vous désobliger! Une place! Est-ce que j’en ai, moi? Tous mes emplois sont pris; ce n’est pas ma faute. Mille excuses! (Paul est remonté au haut de la scène et va pour sortir par le fond. Kloekher se lève.) Eh bien, non!... Revenez!...
PAUL, fièrement.
Pourquoi, je vous prie?
KLOEKHER.
Je peux, je veux vous faire du bien. (Le regardant en face.) Si je sais me connaître en hommes, je crois vous avoir deviné. Or je me fie à votre intelligence pour me comprendre, et, en cas de refus, à votre discrétion, pour vous taire!
PAUL.
Soyez convaincu...
KLOEKHER.
Jusqu’à présent, j’ai fait toutes mes affaires à la Bourse d’une façon officielle; mais, à partir d’aujourd’hui, des circonstances trop longues à vous expliquer, au-dessus de votre compétence, cher monsieur, me forcent à opérer d’une façon détournée... par les mains d’un autre... (Silence.)
PAUL, cherchant à comprendre.
C’est-à-dire...?
KLOEKHER.
Qu’il me faut un homme sûr. (Je le conseillerai; je serai là.) Un garçon solide qui me représente complètement, surveille mes ordres, agisse pour moi!
PAUL.
Bien!
KLOEKHER.
Et qui passe près du public pour n’agir que par lui-même, en son nom.
PAUL.
Cependant... la responsabilité...?
KLOEKHER.
Aucune chance de pertes, rassurez-vous! Peu de choses à faire, et je vous donne dix pour cent sur les bénéfices. Or, comme les bénéfices de ce genre d’opérations doivent s’élever annuellement à un million pour le moins, c’est cent mille francs que vous toucherez par an, cent mille livres de rente, jeune homme!
PAUL.
Cent mille livres de rente! (Il tombe en rêverie. Bas.) Impossible! Il faut qu’il y ait là-dessous...
KLOEKHER, à part.
Il hésite! Est-ce ignorance ou scrupule?
PAUL.
Mais comment êtes-vous sûr d’avance de ne jamais perdre?
KLOEKHER.
Par une série de calculs... des combinaisons infaillibles. Je vous expliquerai...
PAUL.
Et pourquoi alors avez-vous besoin de mon nom!
KLOEKHER.
Pourquoi?... (Silence. Ils se considèrent; puis, brusquement.) Mais ça ne se dit pas! Vous comprenez bien... C’est impatientant!
PAUL.
Assez, monsieur! assez! Je vous épargne, par pudeur, le mot propre dont on appelle, dans le code pénal, vos combinaisons infaillibles. Vous prêter mon nom pour elles serait y participer; et comme je ne veux pas être ni votre complice ni votre victime, je me retire.
KLOEKHER, détournant la tête, à part.
Imbécile, va!
Au moment où Paul est sur le seuil de la porte, au fond, entre M. Letourneux, ils se trouvent face à face.
SCÈNE IV.
PAUL, KLOEKHER, LETOURNEUX.
LETOURNEUX, avec stupéfaction et joie.
Paul! Ah! quel bonheur!
KLOEKHER, à part.
Ils se connaissent!
LETOURNEUX.
Que je l’embrasse, ce cher garçon! Quand j’ai su que vous étiez à Paris, je suis vite accouru du fond de la Guyenne, où j’étais parti pour inspecter un peu l’agriculture et les bonnes mœurs! Ah! voilà une chance! une chance!... (A part, montrant le poing à Kloekher, qui tourne le dos.) Je te tiens, vieux drôle! (Haut.) On vous avait cru mort, savez-vous?... N’est-ce pas, Kloekher, vos ennemis,—car vous en avez, chacun en a,—vos ennemis se flattaient même qu’on ne vous reverrait plus!
PAUL.
Qui donc peut m’en vouloir, à moi? Je ne gêne personne.
LETOURNEUX.
Quel intéressant jeune homme, hein? Tout le portrait de ce bon Damvilliers, que nous chérissions.
PAUL.
Je ne sais comment reconnaître...
LETOURNEUX.
Voilà ce qui s’appelle une bonne journée; d’abord, je retrouve le fils d’un vieil ami; puis, je soulage bien des infortunes, et cela, grâce à vous, Kloekher.
KLOEKHER.
Hein?
LETOURNEUX.
Mais oui, puisque je venais vous remercier des vingt-cinq mille francs que vous m’avez donnés pour les pauvres de ma paroisse.
KLOEKHER.
Ah! par exemple!...
LETOURNEUX.
Allons! il cache ses bienfaits. Quel homme! (Contemplant Paul.) Cela fait plaisir de le revoir, n’est-ce pas?... J’espère que vous me conterez vos voyages. Vous avez dû rencontrer, en courant le monde, des mœurs bizarres, des caractères vraiment particuliers; et comme vos observations, sans doute, ainsi qu’il convient à un esprit sérieux, se sont dirigées sur la morale, que croyez-vous qui soit plus commun de la ruse ou de l’ingratitude, de la scélératesse ou de la sottise?
PAUL.
Ces questions... demanderaient...
LETOURNEUX.
Et vous, Kloekher, votre opinion?
KLOEKHER.
Je ne comprends pas...
LETOURNEUX, se rapprochant de lui et le regardant en face.
Ah! vous ne comprenez pas! Bien sûr?... Nous en recauserons. J’ai oublié de vous dire que je désirerais toucher immédiatement, pour la formation d’une ferme modèle, les cent soixante-douze Méditerranée que je vous ai vendus avant-hier.
KLOEKHER.
Quand donc aurez-vous fini cette plaisanterie?
LETOURNEUX.
Ce n’est pas une plaisanterie, mon cher, pas plus que l’histoire suivante... (A Paul.) Connaissez-vous la Cochinchine?
PAUL.
Un peu.
LETOURNEUX.
Eh bien, il y avait là, une fois,—l’anecdote remonte à cinq ans,—deux amis: un bon Chinois et un mauvais Chinois. Or le bon était si bon, qu’il confia au mauvais...
KLOEKHER, avec emportement.
Oh! je me moque pas mal de vos histoires!...
LETOURNEUX.
Elles sont vraies cependant; j’en peux fournir les preuves. (Silence.)
KLOEKHER, étonné.
Des preuves?
LETOURNEUX, lui saisissant le bras, à l’oreille.
Dans mes mains, d’irrécusables, songez-y?...
KLOEKHER, bas.
Nous nous arrangerons. Taisez-vous! (Il se tourne vers Paul en éclatant de rire.) Eh bien, Letourneux, il y est tombé! Il a cru que je n’avais pas de place pour lui!... Hé! hé! Imaginez-vous une histoire inventée à plaisir! Ah! ah! Une chose un peu légère que je lui proposais! Ah! ah! ce bon garçon!
PAUL.
Comment?
KLOEKHER.
Mais oui, pour vous éprouver, mon cher. Ah! ah! ah!... (D’un ton sérieux.) J’ai voulu voir, par là, le fond de votre nature. Maintenant je suis content de vous, jeune homme! C’est très bien! très bien!... De la délicatesse, des principes.
LETOURNEUX.
Il n’y a que ça, voyez-vous, les principes!... c’est une base! Du moment qu’un homme a des principes, on peut compter dessus! Or je vous réponds de celui-là, moi.
KLOEKHER.
Le fils de notre meilleur ami, je crois bien! (Mme Kloekher entre en toilette de bal.) Ma femme! il faut que je vous présente. Permettez!...
Il remonte la scène vivement jusqu’à elle.
SCÈNE V.
PAUL, LETOURNEUX, M. ET MADAME KLOEKHER.
KLOEKHER, bas à sa femme.
Écoutez bien, il y va de ma fortune, de la vôtre: cet homme peut nous perdre. Soyez adroite! il le faut! (Haut.) Madame Kloekher, M. Paul de Damvilliers.
MADAME KLOEKHER.
Oh! je vous connais de nom, depuis longtemps, monsieur!
PAUL, à part.
Qu’elle est belle!
MADAME KLOEKHER.
Nous avons si souvent causé de votre père ensemble....
LETOURNEUX.
Nous trois.
PAUL, à part.
Quel regard!...
KLOEKHER.
Pauvre garçon! Au retour, après cinq ans d’absence, plus de foyer! Mais j’entends que le mien remplace le vôtre! Ne vous gênez pas! Usez de moi... De la franchise!...
PAUL.
Oh! merci!... Mais comme j’ai peur d’être indiscret... (Il va pour sortir.)
KLOEKHER.
Restez donc, vous êtes des nôtres, parbleu! On arrive à peine, continuez votre visite près de Madame. Allons, Letourneux, un petit tour dans le grand salon; nous penserons ensuite aux choses sérieuses.
SCÈNE VI.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
MADAME KLOEKHER.
Soyez convaincu, monsieur, que les intentions de mon mari n’avaient pas besoin d’être exprimées. Je partage trop tous ses sentiments pour ne pas désirer comme lui vous être agréable, et même, pardon du mot... utile, si nous le pouvons.
PAUL.
Oh! je suis confus, vraiment!...
MADAME KLOEKHER.
Il nous sera bien doux de faire en sorte que vos chagrins soient sinon oubliés... du moins adoucis.
PAUL.
Mais ils le sont déjà, madame, par cette manière inattendue!...
MADAME KLOEKHER.
Comme vous avez dû souffrir, n’est-ce pas?
PAUL.
Oui, oui!
MADAME KLOEKHER.
Pourquoi n’êtes-vous pas venu à nous, d’abord.
PAUL.
Eh! mon Dieu, madame, mon excuse, quoique sincère, est mauvaise, mais...
MADAME KLOEKHER.
Mais quoi?
PAUL.
Pardon! je n’osais...
MADAME KLOEKHER.
Enfant! Allons, vous réparerez cela, je l’exige!... Nous recevons nos intimes tous les mercredis à sept heures, n’oubliez pas! Je vous ferai connaître quelques-unes de mes amies, des femmes intelligentes qui vous plairont. J’espère que vous viendrez de temps à autre bavarder dans ma loge aux Italiens. Si vos après-midi vous pèsent trop, il y a une place en face de moi dans ma voiture pour faire le tour du lac, au Bois. C’est si ennuyeux d’être seule à revoir tous les jours cette éternelle pièce d’eau! Mais où aller? Puisque vous dessinez, il faudra m’apporter la prochaine fois vos albums de voyage. Je vous montrerai les miens; d’avance, je réclame un peu d’indulgence pour mes pauvres aquarelles. Enfin nous lirons, nous causerons. Nous deviendrons de vrais amis. J’y compte, du moins.
PAUL.
Oh! merci. Vous êtes bonne comme un ange. Voilà les premières marques de sympathie que l’on m’adresse. Qu’ai-je donc fait pour en mériter une si gracieuse?... A qui la dois-je?
MADAME KLOEKHER.
Mais à la mémoire de votre père, au désir de mon mari, à votre position, et un peu... à vous-même.
Elle lui tend la main, Paul la saisit et la baise.
MADAME KLOEKHER, la retirant vivement.
Monsieur!...
PAUL.
Pardon! c’est une faute, je conçois! L’élan irréfléchi de ma gratitude vous semble une grossièreté.
MADAME KLOEKHER.
N’en parlons plus. Entrons dans le bal. Sortons.
PAUL.
Sans m’avoir pardonné? Au nom du ciel, ne m’en voulez pas! Excusez-moi! il faut bien avoir un peu d’indulgence pour un homme abandonné de tous, fatigué par les déceptions, aigri par le malheur.
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
C’est une sympathie de plus entre nous deux! (Geste de Paul.) Oui, j’ai mes souffrances, et aussi profondes que les vôtres, peut-être!
PAUL.
Vous! Comment?
MADAME KLOEKHER.
Ah! monsieur de Damvilliers, un homme de votre condition peut-il avoir les préjugés du peuple et s’imagine comme lui que le cœur soit content et qu’on n’ait plus rien à demander au ciel, du moment qu’on est riche! Oh! non! non!
PAUL.
Expliquez-moi...
MADAME KLOEKHER.
Plus tard, mon ami!.... (Les panneaux qui fermaient le boudoir à droite, à gauche et au fond s’enlèvent et laissent voir le bal.) Votre bras, s’il vous plaît?
PAUL, à part.
Son ami... son ami!...
De chaque côté de la scène, il y a des cariatides dorées contre des piliers qui montent jusqu’au plafond; entre les cariatides, des jardinières remplies de fleurs espacées par des candélabres. Au fond, trois arcades ouvertes laissent voir d’autres salons, avec des buffets chargés d’argenteries et de flacons.
SCÈNE VII.
PAUL, MADAME KLOEKHER, ONÉSIME DUBOIS, MACARET, BOUVIGNARD, ALFRED DE CISY, LE DOCTEUR COLOMBEL, INVITÉS, MESSIEURS ET DAMES, DOMESTIQUES.
Mme Kloekher remonte la scène au bras de Paul, en même temps qu’on s’avance vers elle.
LES INVITÉS, saluant.
Une fête superbe, éblouissante, délicieuse!
UNE DAME, à une autre.
Quel est donc ce jeune homme? Il est fort bien.
LA DEUXIÈME DAME.
Je le trouverais même trop bien, si j’étais le vicomte Alfred de Cisy.
UN EMPLOYÉ DE LA MAISON, à son voisin.
Regardez donc comme elle minaude! Que de grimaces! Mais pour nous, pauvres commis, il n’y a pas de danger qu’elle nous honore seulement d’un coup d’œil.
MADAME KLOEKHER, à une jeune femme lui désignant sa robe.
Oh! ravissant! Où donc vous habillez-vous, ma chérie? (A une autre.) Comment, on ne danse pas? (A un vieux monsieur.) Bonjour, général. (Au docteur Colombel.) Ah! c’est fort aimable à vous, docteur Colombel, d’avoir abandonné vos malades.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Ils recouvreraient la santé en vous voyant, belle dame: l’aspect de tant de fraîcheur, de grâces... (Un domestique vient parler bas à Mme Kloekher.)
MADAME KLOEKHER.
J’y vais! (Alfred, depuis le commencement de la scène, s’est rapproché d’elle. Quand elle est arrivée au bas, à droite, elle salue Paul.) Je vous remercie. A tout à l’heure!
ALFRED, à part.
J’ai fait une jolie affaire, moi, en l’introduisant ici. Soyons prudent et vif. (Il sort précipitamment derrière elle.)
SCÈNE VIII.
Les Précédents, moins MADAME KLOEKHER ET ALFRED.
ONÉSIME s’avance vers Paul en lui secouant les deux mains fortement.
Ah! quel plaisir!... on va donc se revoir! où loges-tu? Je ne te quitte pas!
PAUL.
Merci, vieux camarade... Et cette peinture, toujours enthousiaste d’elle, j’espère, et portant haut l’amour du grand art avec la haine du bourgeois?
ONÉSIME.
Sans doute. Cependant je fais à présent de petits tableaux, des sujets domestiques; c’est d’un débit plus facile. Mais reçois mes félicitations, te voilà en joli chemin, diable! (Tous s’empressent autour de Paul.)
MACARET.
Eh! cher monsieur de Damvilliers, j’étais bien sûr de vous rencontrer ici; sans cela...
LE DOCTEUR COLOMBEL, lui coupant la parole.
Grâce à la bêtise inconcevable de mon valet de chambre, vos deux cartes de visite ont été égarées, et hier au soir seulement...
BOUVIGNARD, l’interrompant.
Comment se fait-il, je vous le demande, que tous les matins je veux aller vous voir? Mais on vient chez moi, pour un tas de choses, pour ceci, pour cela; je suis harcelé, tiraillé...
MACARET.
Tout à vos ordres, vous savez!... (Bas.) On a l’oreille du ministre!
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Il faut que vous preniez un jour par semaine pour venir dîner chez moi régulièrement.
BOUVIGNARD.
Dites donc, cher monsieur, de quelle façon je puis vous être utile!
(Tous lui donnent des poignées de main énergiques.)
PAUL.
Ah! mes amis! je suis attendri vraiment... (A part.) Quels cœurs excellents et comme on calomnie les hommes!
SCÈNE IX.
Les Précédents, LETOURNEUX.
LETOURNEUX marche droit à Onésime, qui est le plus près de Paul.
Je ne suis pas content de vous!
ONÉSIME.
Pourquoi?
LETOURNEUX.
Parbleu, entre intimes on ne se gêne pas. Or chacun ici, excepté Paul, connaît votre prochain mariage. C’est moi qui vous procure cette affaire, une famille excellente, pieuse, considérée, riche, et vous vous exposez au scandale d’être rencontré en plein jour, donnant le bras à une créature!
ONÉSIME.
Moi?
LETOURNEUX.
Je vous ai vu, et pourtant vous m’aviez juré que tout était fini!
ONÉSIME.
Ah! monsieur Letourneux, un moment! Si je me trouvais avec cette fillette, c’est que je lui préparais un petit tour.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Voyons, voyons, j’adore ce genre d’anecdotes. (Tous se rapprochent.)
ONÉSIME.
Je lui ai fait écrire de Marseille, son pays, une lettre, à moi adressée, qui l’appelle pour les affaires les plus pressées. Elle est partie; j’ai donc tout le temps de me marier, et ça me débarrasse d’autant mieux, que Clémence a la bourse légère, et que pour revenir...
Hilarité générale et approbation.
LETOURNEUX.
Très bien! voilà ce que j’appelle un acte à la fois d’adresse et de haute moralité.
PAUL.
Comment, Clémence, ta vieille passion, celle que tu avais prise toute jeune à sa famille, et qui, disais-tu toi-même, te faisait travailler d’une façon...?
ONÉSIME.
C’est comme ça! Autre temps, autres femmes! (A Letourneux.) Où donc m’avez-vous rencontré, vous?
LETOURNEUX.
Dans le Luxembourg, comme je le traversais pour aller secourir une famille bien intéressante: trois fils sans ouvrage, le père et la mère presque à l’agonie. Vous devriez même, docteur, faire quelque chose pour eux.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Que j’aille les voir, peut-être!
LETOURNEUX.
Vous êtes assez riche pour vous passer ce luxe!
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Et vous donc, le millionnaire, que faites-vous pour eux?
LETOURNEUX.
Oh! peu de choses, je les console et les moralise, rien que cela! et partout, comme maintenant, je fais de la propagande à leur profit, jusqu’auprès de M. Macaret. (S’adressant à M. Macaret.) Voyons, vous êtes un de nos grands industriels, et trois ouvriers de plus ne vous importent guère.
MACARET.
Impossible! je n’ai pas d’ouvrage à leur donner. Vous n’exigerez pas que je me ruine...
Colombel sourit, Letourneux joint les mains d’un air béat. Mouvement de Paul indigné.
BOUVIGNARD, avec un petit rire aigrelet.
Hé! hé! il a raison. Les discours, les secours et les utopies ne servent à rien. La machine est ainsi réglée. Tant pis pour ceux qu’elle écrase! résignons-nous! il n’y a de sérieux au monde que les choses de l’intelligence, les beaux-arts!
ONÉSIME.
Vous êtes dans le vrai, monsieur Bouvignard.
BOUVIGNARD.
Aussi moi, je ne m’occupe que des vieilles faïences.
LE DOCTEUR COLOMBEL.
Un joli goût! Et toutes nos dames...
BOUVIGNARD.
Entendons-nous! Permettez! je ne prise que les vieux Nevers, et, pour en posséder un authentique, je n’épargne ni temps, ni soins, ni argent.
ONÉSIME, à part.
Il ferait mieux de doter sa fille.
BOUVIGNARD.
Ah! j’économise, je me prive, je me sangle! Et combien d’inquiétudes! Songer qu’une maladresse peut tout réduire en mille morceaux! Aussi ma collection est-elle unique. C’est ma fortune entière et, afin qu’elle demeure éternellement intacte, je la lègue par testament à ma ville natale.
PAUL, à part, mélancoliquement.
Quel triste monde!
SCÈNE X.
Les Précédents, KLOEKHER.
KLOEKHER, à Letourneux.
Venez-vous? Allons, les hommes sérieux, il y a là des tapis verts qui vous réclament! Un whist? (Tous disparaissent par le fond.)
SCÈNE XI.
PAUL, seul.
Dès que Paul est resté seul, du côté droit, entre les cariatides, débouche le roi des gnomes, dans le costume du bourgeois cossu du cabaret. Avec un geste emphatique, il lui montre le bal et toutes les splendeurs qui l’entourent. Mme Kloekher passe au fond, sous l’arcade du milieu; il la désigne de son bras allongé, fait ensuite le geste de quelqu’un qui applaudit des deux mains, remonte la scène, et s’en va lentement.
PAUL, remontant la scène vers lui.
L’homme du cabaret! (La reine des fées débouche par le côté gauche en costume de fée et fixe sur le roi des gnomes un long regard.) L’autre! l’autre! (Tous les deux disparaissent.) Suis-je donc fou?... Ces illusions de l’autre jour qui me reprennent, c’est étrange!... Cela vient sans doute... du trouble, de l’enchantement où elle me plonge, quels yeux!... quel sourire!... Se jouerait-elle de moi? Mais tout à l’heure sa main frémissait sur mon bras, ses regards m’enveloppaient de leurs caresses, son cœur battait. Elle m’aime! (Le candélabre près duquel il se trouve s’est éteint.) Qu’est-ce donc? la nuit? Eh! non, rien que cela! (Il se met à marcher.) Et c’est moi! moi qu’elle a distingué parmi tous ces hommes, entre les illustres, les riches et les beaux! Je suis donc plus fort qu’eux tous, je les domine, et me voilà presque le roi de ce monde où hier encore je luttais, perdu dans la foule des derniers. Ah! quelle félicité! comme ces fleurs embaument! (Il se penche sur une des jardinières, les fleurs se fanent.) Mortes! (Deux candélabres s’éteignent.) Et l’obscurité redouble! (Au lieu d’un bruit de clochette qui accentuait la mesure dans la contredanse, on entend une cloche funèbre.) Ces sons! le glas d’un enterrement. J’ai peur! (Il regarde au fond.) Cependant les flambeaux resplendissent, les danses tourbillonnent. Eh! c’est la clochette qui tinte dans les quadrilles. Qu’avais-je donc? Elle va revenir!... oui!... là! et, fendant pas à pas les flots du bal, j’écouterai d’un air indifférent ses paroles charmantes murmurées à mon oreille. Toutes ces choses qui lui appartiennent ont l’air de sourire, c’est comme si son âme flottait autour de moi. Où est-elle? Je veux la retrouver, la revoir. (Il remonte la scène.)
SCÈNE XII.
PAUL, MADAME KLOEKHER, ALFRED. MADAME KLOEKHER entre par le côté droit au bras d’Alfred.
PAUL, à part.
Encore lui! (Il s’arrête et l’observe.)
MADAME KLOEKHER, à demi-voix.
Est-ce une menace?
ALFRED.
Comme il vous plaira de le comprendre, ma chère!
MADAME KLOEKHER, dédaigneusement.
Faites donc! faites donc!
ALFRED.
Ainsi vous êtes bien décidée!... Tout est rompu. Mais si je me brûlais la cervelle au milieu de votre bal?
MADAME KLOEKHER, éclatant de rire.
Ah! ah!
ALFRED, à part, remettant son chapeau sur sa tête.
Allons, tournons-nous d’un autre côté. (Les danses ont fini, on sert le souper au fond, sur des petites tables rondes.)
SCÈNE XIII.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL.
Cet homme vous aime?
MADAME KLOEKHER.
Lui, jamais!
PAUL.
Cependant!...
MADAME KLOEKHER.
Des reproches, déjà?
PAUL.
Oh! j’ai tort, je le sais, pardonnez-moi! Ce n’est pas ma faute, si...
MADAME KLOEKHER.
Plus bas!... on peut nous entendre!
PAUL, regardant au fond.
Non, jusqu’à la fin du souper, personne ici ne viendra! Nous sommes libres! Écoutez-moi: au nom du ciel, restez!
MADAME KLOEKHER.
Mais je reste! Que voulez-vous?
PAUL.
Ah! je ne me rappelle plus! ma tête s’égare! Je suis si heureux de vous contempler ainsi face à face! Tout à l’heure, quand nous étions avec les autres et que l’on s’empressait autour de vous, je me délectais à saisir ces regards, ces hommages, cette rumeur d’admiration et d’envie; et puis, voilà qu’à présent la même foule me déplaît! je la hais! Vous lui donnez en passant un coup d’œil, des sourires, des paroles, presque une partie de votre personne, de votre cœur. Il me semble que la dorure de ces murailles, les argenteries, les valets, la musique, vos diamants même, sont autant de choses qui vous déguisent, vous reculent plus loin, vous séparent de moi.
MADAME KLOEKHER.
Enfant que vous êtes! Vous savez bien pourtant... (Silence.)
PAUL.
Quoi?... Parlez!... parlez!...
MADAME KLOEKHER.
Mais... que l’on vous préfère!
PAUL, se rapprochant et lui prenant la main.
Est-ce vrai? Dites-le donc, ce mot que j’attends. Ah! je ne suis pas accoutumé au bonheur, moi? Et comment voulez-vous que je croie à celui-là, si je ne le vois moi-même tomber de vos lèvres? Ou plutôt non, ne parlez pas... et pour savoir si vous m’aimez, si les cieux vont s’ouvrir... rien qu’un signe... un regard...
Elle le regarde et lui répond oui par un signe de tête très lent et très doux. Il lui prend la main et la porte à ses lèvres en pliant le genou.
MADAME KLOEKHER.
Prenez garde! on peut nous voir! (A part.) Du feu... de la passion!... (Paul se relève.)
PAUL.
Ah! quel supplice! Vous ne comprenez donc pas que je vous aime éperdument! Je voudrais que tout ce qui nous écarte l’un de l’autre disparût! Qu’est-ce que cela vous coûterait de m’accorder où il vous plaira, quelquefois, pour me faire illusion, pour m’imaginer que nous sommes seuls sur la terre? Est-ce que cela vous chagrine, dites, de me donner...?
MADAME KLOEKHER.
On vient! Retirez-vous!
Paul disparaît à droite entre les deux cariatides.
SCÈNE XIV.
MADAME KLOEKHER, LETOURNEUX.
LETOURNEUX, entrant rapidement.
Ah! votre mari est un fier drôle!
MADAME KLOEKHER.
Qu’y a-t-il?
LETOURNEUX.
Je suis indigné!
MADAME KLOEKHER.
La! la! calmez-vous!
LETOURNEUX.
Mais je me vengerai! Oh!...
MADAME KLOEKHER.
Que vous a-t-il fait?
LETOURNEUX.
Vous le demandez? Elle le demande! Eh bien, nous étions convenus, votre charmant époux et moi, de deux cents Hanovre au dernier courant qu’il devait, lui, me donner et que je devais, moi, palper: est-ce clair? Or, quand j’apporte les papiers convenus, il ne m’en livre que la moitié à grand’peine. Mais ça ne se passera pas comme ça! Où est Paul? Je vais tout lui dire!
MADAME KLOEKHER.
Quoi donc?
LETOURNEUX.
Lui apprendre ce que vous savez aussi bien que moi, parbleu! La manière dont votre mari a volé son héritage! Et un bon procès fera savoir à toute l’Europe...
MADAME KLOEKHER.
Et vous comptez sur Paul, comme si c’était possible!...
LETOURNEUX.
Pourquoi non?
MADAME KLOEKHER.
Vous êtes trop curieux, mon cher. Cependant, pour épargner vos démarches, apprenez que Paul est un simple enfant, et qu’il m’aime!
LETOURNEUX.
Beau motif!
MADAME KLOEKHER.
Excellent, au contraire! C’est nous, c’est moi qu’il croira et non pas vous, l’homme de bien. Allez chercher ailleurs des auxiliaires à vos turpitudes et à vos vengeances! Quant à celui-là, je vous le répète, il m’appartient! C’est ma chose, mon esclave! et je pourrais, sur un signe, le faire se jeter dans un puits qu’il m’en remercierait.
LETOURNEUX, sortant par le fond.
Nous verrons! nous verrons!
SCÈNE XV.
PAUL, MADAME KLOEKHER.
PAUL entre lentement à droite, de derrière une cariatide.
Vous avez raison, madame: je suis un enfant, votre chose et votre esclave.
MADAME KLOEKHER.
Ciel! ne croyez pas!...
PAUL.
J’ai tout entendu, j’étais là derrière cette statue, où je m’étais mis pour épier les confidences d’un autre. Le hasard m’a puni de ma jalousie, en me détrompant amèrement.
MADAME KLOEKHER.
Oh! Paul!... je vous jure...
PAUL.
Pas de serments, ne craignez rien; jamais je ne salirai par le scandale d’un procès la femme, quelle qu’elle soit, que j’ai... honorée de mon amour. Donc soyez tranquille, je me retire!
MADAME KLOEKHER.
Mais vous n’avez pu comprendre, je n’y suis pour rien, c’est une trame odieuse. Je vous expliquerai... Paul! je vous en supplie!... Paul! Paul! je t’aime!
Paul s’en va par la gauche, la tête basse et lentement; arrivé sur le seuil, il s’arrête. Letourneux sort du fond et marche vers lui.
SCÈNE XVI.
MADAME KLOEKHER, PAUL, LETOURNEUX, puis tous les personnages précédents.
LETOURNEUX.
Ah! enfin! je vous trouve! Écoutez-moi! (Paul, absorbé, reste immobile.) Paul! Eh bien? (Il lui tape sur l’épaule.) Mon ami! mon cher ami!
PAUL, tournant la tête lentement.
Que voulez-vous?
LETOURNEUX, élevant la voix.
Je veux vous apprendre, à vous et à tout le monde ici, dans votre intérêt personnel comme dans celui de la moralité publique, et afin qu’il en résulte à la fois une réparation et un châtiment; je veux, dis-je, vous dénoncer une infâme machination dont vous êtes la victime. J’en possède les témoignages authentiques, écrits! Vous avez été indignement spolié par l’homme que voici: le banquier Kloekher!
Murmures. Marques de surprise et d’indignation.
PAUL, arrachant son gant blanc.
Vous mentez impudemment, monsieur!
LETOURNEUX.
Moi?
PAUL.
Oui, vous, misérable! et comme gage de ce que j’affirme, je vous soufflette à la face! (Il lui jette son gant à la face.)
LETOURNEUX.
Ah!
PAUL.
Je suis à vos ordres, monsieur!
LES INVITÉS.
Séparez-les! Ils vont se battre!
LETOURNEUX, dignement.
Un duel, non! Un homme de mon caractère n’obéit pas à de pareils préjugés. La vraie force consiste plutôt à supporter les injures et à s’en venger par les voies légales. J’ai le courage civil, moi! (Il sort fièrement.)
PAUL, à demi-voix.
Infâme coquin!
KLOEKHER, essayant de prendre la main de Paul.
Ah! c’est très bien ce que vous avez fait! Voilà qui est d’un bon ami!... Ma reconnaissance...!
PAUL, fièrement.
Ne me parlez plus, monsieur! (Il sort.)
KLOEKHER.
Qu’est-ce qu’il a donc?
LES INVITÉS.
Quel original!—Avez-vous vu?—Un scandale pareil pour finir une si belle fête!...—Ah! mon Dieu! à quoi se trouve-t-on exposé!...
Quand les invités sont partis, les lustres, les girandoles et les candélabres se mettent à brûler plus fort, donnant une lumière rose, verte et bleue; les bouquets tombés par terre se relèvent d’eux-mêmes et vont se placer dans les jardinières. Les fleurs fanées s’entr’ouvrent, les meubles çà et là se replacent en ordre. Les cariatides des deux côtés de la scène se meuvent et s’avancent. Ce sont les fées elles-mêmes qui se réjouissent de la vertu de Paul.
QUATRIÈME TABLEAU
Une chambre d’aspect misérable. A droite et à gauche une fenêtre en tabatière. Au fond, une cheminée de plâtre, où brûlent quelques charbons à demi éteints. A côté de la cheminée, une porte. Sur la cheminée, une boîte à pistolets. A gauche, au premier plan, une table et deux chaises de paille. A droite une paire de bottes vernies dans leurs embouchoirs. Auprès des bottes, contre le mur, un lit de sangle, et, sur le premier plan, à côté, un placard.—Le jour commence à paraître par les vitres sans rideaux.
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SCÈNE PREMIÈRE.
DOMINIQUE, seul.
Il arrive sur la scène en manches de chemise, en pantalon avec un madras autour de la tête, et il s’avance vers la cheminée en grelottant.
Quel froid, miséricorde! Quand Monsieur va revenir, il est capable de geler. (Riant ironiquement.) Ah! Monsieur!... Eh bien, et moi? Est-ce que je ne gèle pas? Est-ce que je ne souffre pas? Est-ce une existence que de traîner une misère pareille! Qu’il s’en arrange, puisque ça l’amuse; mais moi, un homme fait tout au moins pour l’antichambre des ambassadeurs, quelle humiliation! (Il cherche de droite et de gauche dans l’appartement.) Et pas un cotret dans cette infernale mansarde, où il vous tombe des vents coulis... (Il regarde encore.) Non!...—Et voilà quatre mois que j’attends! et qu’il est à me lanterner avec toutes ses démarches!—D’abord, ç’a été une place dans la diplomatie, puis une mission scientifique, puis un poste d’inspecteur de je ne sais quoi, puis un emploi dans une colonisation, je ne sais où; et ce soir, enfin, il doit revenir de chez le banquier Kloekher les mains pleines, ou l’avenir assuré.—Je commence à n’y plus croire, à notre avenir! J’ai bien envie de séparer le mien du sien et de lui donner mon compte carrément. Monsieur est un brave jeune homme, c’est vrai! Mais (se touchant le front) toqué! toqué!—Saprelotte! j’ai l’onglée! (Ses yeux rencontrent la boîte de pistolets sur la cheminée.) Tiens!... voilà une boîte qui me donne une tentation!... Ah! doucement!... nos moyens ne nous permettent pas une flambée en acajou. Oh! non! (En se reculant, il trébuche contre le paillasson.)—Eh! tu m’embêtes, toi!—Attends un peu... (Il jette le paillasson dans le feu; puis, le regardant brûler.)—En être réduit là! Mais ça ne peut pas durer plus longtemps! c’est trop bête! Et si notre sort ne change pas avant huit jours, bonsoir! (Le feu flambe. Il se chauffe.) Ah! ça fait du bien! C’est une bonne idée que j’ai eue décidément! Comme on a tort de se gêner!—Et pas un bon fauteuil pour se rôtir les tibias en tisonnant. C’est honteux, un aussi piètre escabeau!—Et puisque mon maître est en courses toute la journée, je ne vois pas pourquoi... (Il jette dans le feu la petite chaise.) Allons donc! (Tout en remuant les charbons.) Il faut convenir que je suis un véritable nigaud, avec mon dévouement! On n’a jamais vu un domestique comme moi! Nom d’un chien! quelle gelée! Ça disparaît comme une allumette!—Car, enfin, de toutes ses promesses, qu’ai-je attrapé, moi? Qu’est-ce que je gagne? Il se moque de moi, à la fin! Car, pendant que je suis là, à me morfondre en l’attendant, il fait le joli coco, dans les salons, près les belles dames.—Si je flanquais la table pour soutenir l’attisée?—Non! Ça ne durerait pas! (Il aperçoit une paire de bottes dans leurs embouchoirs.) Ah! les bottes! (Il les retire des embouchoirs.) Pourquoi pas? (Les lançant dans le feu.) Aïe donc!—Et s’il se fâche, tant pis!
SCÈNE II.
DOMINIQUE, PAUL, en habit noir, sans paletot, mouillé, les mains sous les aisselles, avec un peu de neige sur ses vêtements.
PAUL.
Que fais-tu là, toi? Je ne t’avais pas dit de m’attendre! Va te coucher!
DOMINIQUE.
Mais...
PAUL, brutalement.
Va-t’en donc! Va-t’en! Laisse-moi!
DOMINIQUE, à part.
Oh! oh! il est bien fier!—Y aurait-il pas quelque chose de bon, enfin?
SCÈNE III.
PAUL, seul.
(Après être resté longtemps les bras croisés, avec un grand soupir.) Ah!... (Il jette son chapeau sur le lit de sangle.) Quelle nuit!... (Il regarde les murs lentement) et quelle chambre!... (Puis la fenêtre.) Tiens! le jour qui se lève; et la neige, encore!... Mais il ne tombera donc pas du ciel quelque chose pour les écraser tous! (Il pleure.) Ah! comme je suis fatigué! (Il s’assoit près de la cheminée, un bras sur le chambranle.) Sont-ils assez lâches, égoïstes, ingrats, hypocrites et cruels!... Pardessus tout cela, des sourires, des phrases, des étreintes affectueuses, et même, ô sacrilège, des offres d’amour! Et je prétendais trouver dans ce néant quelque chose qui désaltérât mon cœur!—Dans combien de pays n’ai-je pas traîné mes rêves!... Partout, avec des masques et des impudeurs différentes, j’ai rencontré les mêmes ignominies! A présent, voilà qu’elles viennent jusqu’à moi, elles m’attaquent. Assez, assez! je n’en veux plus!—Pourquoi vivre alors, puisque je ne peux pas changer le monde? Ah! si j’avais eu pourtant quelqu’un qui m’eût aimé!... (Il se lève.) Allons, pas de faiblesse! Disparaissons tout de suite, pour prévenir peut-être les défaillances, avant la première rougeur de honte, et dans l’intégrité de mon orgueil, comme ces vieux rois d’Orient qui se faisaient mourir avec toutes leurs richesses!... Il ne faut que la résolution d’une minute. Ce ne doit pas être difficile? D’ailleurs, tout m’y engage, tout m’y pousse... (Apercevant la boîte de pistolets ouverte.) Ah!... et jusqu’au hasard lui-même! (Il retire les pistolets et les manie.) L’armurier qui me les a vendus me faisait valoir, pour ma sécurité personnelle, la longueur de leur portée. A cette distance, je n’ai pas besoin qu’ils soient si merveilleux! C’est une superfluité. Essayons. (Il fait jouer la batterie.) Bien!... Ma poudrière, où est-elle? (Il verse de la poudre dans le fond de sa main, puis dans le pistolet, et jette le reste dans la cheminée. Le feu se ranime et flambe extraordinairement. Paul continue à charger son pistolet.) La balle, une capsule, maintenant; et je n’ai plus qu’un geste, presque un signe à faire pour être libre!... (Six heures sonnent à une horloge voisine.) Six heures!... Au premier coup de la demie, tout sera dit! (Il promène ses yeux tout à l’entour et aperçoit la table où sont des papiers et une cassette pleine de lettres.) Ah! ceci, que j’oubliais! Non! que rien de moi, ni de mon passé, ne subsiste! Au feu, au feu, toutes mes lettres! (Il les jette dans la cheminée. Il se rassoit.) Ah! que cette flamme me réchauffe! Je ne souffre plus. Non, au contraire! Et penser que ces cendres peut-être seront encore tièdes quand mon cadavre sera froid! et puis tout se confondra, dispersé! Ma vie aura passé comme ces formes fugaces, qui se dessinent sur les charbons. Tiens! il me semble voir dans la braise des plages de pourpre s’étalant près d’un lac de feu. On dirait, à présent, de vagues édifices, des aiguilles de cathédrale, un navire. Il s’enfonce et reparaît, comme le mien autrefois. J’entends encore le vent dans les manœuvres, et les bois de ma cabine qui craquent au milieu de la nuit.—Tiens!... c’est étrange, voilà une lettre qui s’obstine à ne pas brûler! Elle blanchit même dans la flamme.—Pourquoi? (Paul la prend.) Elle est froide! Comment se fait-il?... (La cheminée peu à peu s’est haussée et élargie, laissant voir, au milieu des flammes, les choses mêmes que Paul rêvait. Le bord supérieur, montant toujours, a presque disparu dans les frises; et l’on aperçoit un château tout noir, d’une architecture farouche, avec des meurtrières embrasées.) Une forteresse, laquelle donc? Je ne l’ai jamais vue. (Le château disparaît. La lettre qu’il tient devient lumineuse.—Paul lit:) «C’est l’endroit où les gnomes détiennent captifs les cœurs des hommes. Nous comptons sur toi pour les délivrer.—Ta récompense sera un amour au-dessus même de tes rêves. Tu rencontreras souvent celle que nous te destinons; tâche de la reconnaître, ou sinon tu es irrévocablement perdu.—Es-tu prêt?—La Reine des Fées.»—Moi!... Mais comment me guider?
Chœur des fées l’encourageant.
PAUL reste pendant quelques minutes en proie à une anxiété terrible; puis, avec un geste de résolution héroïque:
J’accepte! partons!
Deux coups frappés à la porte, l’un après l’autre.
UNE VOIX, du dehors.
Ouvre, Dominique!
Troisième coup.
PAUL.
Qui est-ce? (Il va ouvrir.)
SCÈNE IV.
PAUL, JEANNETTE, portant à chaque bras un gros panier.
JEANNETTE, toute surprise.
Monsieur Paul!...
PAUL.
Jeannette!... Comment se fait-t-il? (Elle dépose sur la table ses deux paniers, d’un air accablé.) Que viens-tu faire à Paris?
JEANNETTE, après un silence.
Mais... vendre mon lait, monsieur.
PAUL.
Avec ces deux paniers-là!... et chez moi! (Elle baisse la tête sans répondre.) Tu me caches quelque chose, Jeannette.
JEANNETTE, défendant de la main un des paniers près d’elle.
Non, monsieur, je vous jure!...
PAUL, éclairé par le geste de Jeannette.
C’est là dedans alors? Qu’y a-t-il? (Il relève la toile couvrant le panier.) Des foulards, mes chemises, tout mon linge!
Il la regarde d’une façon sévère.
JEANNETTE, vivement.
Oh! ne vous fâchez pas!... Si vous le trouvez trop mal, je recommencerai.
Silence.—Elle baisse la tête.
PAUL.
Ainsi c’est Mlle Jeannette qui était ma blanchisseuse!... Pourquoi ne pas l’avouer?
JEANNETTE, embarrassée.
C’est que...
PAUL.
Eh bien? (Même silence.—A part.) Comment?... Quand Dominique m’avait dit... Voyons l’autre...
JEANNETTE, l’arrêtant par le bras.
Prenez garde de les casser!
PAUL.
Quoi donc?
JEANNETTE.
Les œufs!
PAUL, examinant l’intérieur du panier.
Des fruits... une galette... jusqu’à des petits pots de crème! Et c’était... (il l’interroge du regard; elle lui répond par un signe de tête affirmatif) pour moi! Jusqu’à présent, en effet, je n’ai rien payé de ces choses!—Ah! je devine!... l’amitié de mon domestique me réduit aux charités d’une paysanne! (Brutalement.) Remporte tout cela, Jeannette! Je n’en veux plus! Va-t’en!
JEANNETTE, pleurant.
Si j’avais su vous fâcher, je ne l’aurais pas fait!
PAUL, à part.
Elle pleure!... Et, dans ma vanité imbécile, je la repousse!... Combien donc y en a-t-il d’un dévouement pareil? (Haut.) Non, reste! Pardonne-moi! C’est que je suis malade quelquefois!... Et il y a longtemps que tu viens ainsi tous les jours?
JEANNETTE.
Depuis un mois bientôt!
PAUL.
Et tu ne t’en vantes pas, toi!... Tu faisais le bien naïvement, dans la candeur de ton âme. (Il lui prend les mains.) Mais comme ta poitrine bat vite! Tu as de beaux yeux, ma Jeannette! (A part.) Je ne l’avais pas seulement regardée, sot que j’étais! Et ces pauvres petites mains, sais-tu qu’enfermées dans des gants de peau fine, plus d’une belle dame les envierait!
JEANNETTE.
Vous êtes bien bon, monsieur.
PAUL, s’écartant d’elle.—A part.
Il faut pourtant que je trouve quelque chose à lui donner. (La contemplant de loin.) Mais elle est charmante!... Il y a sous ces vêtements simples une distinction, je ne sais quoi de pur, de fin... que je n’ai jamais vu!... Et cette douceur des attitudes, ce rayonnement dans le regard! Serait-ce! Pourquoi pas?... Jeannette?
JEANNETTE.
Monsieur?
PAUL.
Tu dois être lasse de ta condition? N’arrive-t-il jamais dans ton esprit des pensées qui te surprennent? Ne sens-tu pas au fond de toi-même comme une sollicitation vers des destinées plus hautes? une envie de t’enfuir... quelque part... bien loin?
JEANNETTE.
M’enfuir!... Et où ça?... Je ne connais pas les routes.
PAUL, avec un geste de dépit.—A part.
Eh! c’est mon langage qu’elle n’entend pas! (Haut.) Dis-moi, quand tu es toute seule, dans les champs, à quoi penses-tu?
JEANNETTE.
Dame! à rien.
PAUL.
Cherche un peu.
JEANNETTE.
Ah! si... Je pense aux vaches!... à la noire surtout, qui me suit comme un caniche. Et puis je regarde si les avoines poussent, et combien il y aura de boisseaux de pommes aux arbres.
PAUL.
Mais... la nuit... dans tes rêves?...
JEANNETTE, riant.
Mes rêves?... Ah! bien oui. Je dors trop fort!
PAUL.
Quels livres as-tu donc lus jusqu’à présent?
JEANNETTE.
Je ne sais pas lire!... est-ce que j’ai eu le temps d’apprendre!... ni écrire non plus. Et je le regrette, allez! Ça me serait si utile pour tenir les comptes!
PAUL, à part.
Voilà tout!... c’est le fond. Certes, il ne manque pas de gentillesse; mais ce serait si long à cultiver, que j’y renonce. (Riant amèrement.) Moi, qui avais cru un instant...
Il reste perdu dans des réflexions.
JEANNETTE.
Qu’avez-vous donc, monsieur Paul, que vous ne dites plus rien? Tout à l’heure, vous parliez comme une musique. Je ne comprenais pas; mais c’est égal, ça me plaisait, ça me plaisait...
PAUL, brusquement.
Bien, bien! (Appelant.) Dominique!... Je te remercie, Jeannette... Plus tard, dès que je le pourrai, je reconnaîtrai tes bons offices... et quand tu te marieras...
SCÈNE V.
Les Précédents, DOMINIQUE.
DOMINIQUE.
Que désire monsieur?
PAUL, montrant Jeanne.
Fais-lui tes adieux, nous partons.
DOMINIQUE.
En voyage encore?
PAUL.
Oui, pour un long voyage.
DOMINIQUE.
Mais monsieur, sans doute, n’a pas réfléchi que notre garde-robe...
PAUL, tournant autour de lui des yeux inquiets.
En effet! (Il aperçoit sur le lit une superbe pelisse de fourrure.) Ah! mais non! Tu vois bien! le ciel s’en mêle. C’est un avertissement, un ordre!
DOMINIQUE.
La belle fourrure! (Il lève la fourrure d’un bras et l’examine.) Vous ne m’en aviez pas parlé. Avec ça sur le dos, on doit se moquer joliment du thermomètre! Si j’en avais une pareille! (Il la remet sur le lit et en voit une seconde à côté.) Une autre!...
PAUL.
C’est pour toi, alors!... Prends-la.
DOMINIQUE endosse vivement sa pelisse, en relève le collet et croise ses mains sous les manches.—A part.
Je serai un peu calé là dedans! Hein! on aura l’air d’un ambassadeur russe!
PAUL, frappant du pied.
Allons, hâte-toi! Je veux m’élancer par le monde, courir au but, l’atteindre. Viens! viens!
DOMINIQUE.
Oh! nos paquets ne sont pas longs à faire. Me voilà!... Adieu, petite sœur!
JEANNETTE, d’une voix entrecoupée par un sanglot.
Adieu!
PAUL, qui a mis son chapeau sur sa tête et sa pelisse sur son bras, s’arrête sur le seuil, au bruit d’un grand sanglot de Jeannette.
Ah! de la sensibilité, plus que je ne croyais. Eh! c’est pour son frère.
Ils sortent.
SCÈNE VI.
JEANNETTE, seule.
Partis!... et je ne sais plus où, cette fois!... Très loin!... Il me semble pourtant que, pendant un moment, il m’a offert d’aller avec lui là-bas! Mais non, puisqu’il m’abandonne, qu’il me dédaigne!... Ah! c’est parce que je ne suis pas une belle dame de la ville!... parce que je n’ai pas de robes à volants... de la dentelle, des cachemires et des bijoux!... parce que je suis une bête de paysanne! parce que je ne sais rien de ce qui lui plairait: la danse, les bonnes manières, la parure et le piano! Oh! si j’avais tout cela!... (Elle se rapproche de la cheminée et se met à rêver, tout debout, le coude appuyé sur le chambranle.) Voilà ce qu’il lui faut, sans doute! Alors il m’aimerait. Mais comment faire pour avoir une belle toilette... une belle toilette!...
Le roi des gnomes sort du placard resté entr’ouvert.
LE ROI.
Très bien!... elle débute par un souhait des plus stupides. Tant mieux!... Il nous est impossible de l’arrêter; mais nous allons nous arranger si bien, que jamais il ne la reconnaîtra.—Commençons...
Changement de décor à vue.
CINQUIÈME TABLEAU L’ILE DE LA TOILETTE
Les collines du fond, figurant des carrés de culture différentes, sont couvertes par de longues bandes d’étoffes. A droite, au bord d’un ruisseau de lait d’amandes, poussent, comme des roseaux, des bâtons de cosmétique. Un peu plus en avant, une fontaine d’eau de Cologne sort d’un gros rocher de fard rouge. Au milieu, sur le gazon, des paillettes brillent; les buissons, çà et là, se trouvent représentés par des brosses de chiendent, et les cailloux par des savons de toutes couleurs. A gauche, un arbre semblable à un tamaris porte des marabouts, et un autre, pareil à un palmier, offre des éventails. Il y a un champ de rasoirs; plus loin, l’arbre à miroirs, l’arbre à perruques, l’arbre à houppes, l’arbre à peignes, et des costumes bariolés pendent à de grands champignons. Des mouches, voltigeant dans l’air, iront se coller d’elles-mêmes sur le visage des femmes: la mouche assassine, la capricieuse, la provocante, etc.
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SCÈNE PREMIÈRE.
JEANNE, seule.
(Dans la même attitude qu’elle avait à la fin du tableau précédent: la tête baissée et le coude gauche appuyé contre le rocher de fard, au bord de la fontaine. Après un instant de silence, elle lève les yeux et regarde autour d’elle avec ébahissement.) Comme c’est joli!... et comme ça sent bon! Mais on dirait l’odeur de l’eau de Cologne?... D’où vient-elle?... De cette fontaine!... Ah! si je me lavais les mains. (Elle y plonge ses bras jusqu’au coude.) On n’a pas peur d’en perdre!... Je puis bien m’en mettre dans les cheveux! (Elle s’en jette sur la tête quelques gouttes, qui deviennent aussitôt des diamants, sans qu’elle s’en aperçoive. Puis elle se lave le visage avec les mains; et, pendant qu’elle est ainsi penchée sur la fontaine, une branche de l’arbre à peignes, derrière elle s’abaisse tout doucement pour démêler ses cheveux au chignon. Elle se retourne, surprise, en tendant la joue droite.) Qui donc me prend là, par derrière?... Continuez!... vous ne me faites pas mal. (L’arbre à houppes abaisse un de ses rameaux et la caresse de sa poudre de riz.) Oh! comme c’est doux!... comme c’est doux!... (Elle tend la joue gauche. Même jeu de l’arbre à houppes.) Encore!... Mais ça me chatouille! Assez! j’ai envie de rire!... Ah! ah! ah! (L’arbre s’arrête.) C’est fini!... Je vous remercie bien!... (Elle se lève.) Comment!... Personne!... (Elle considère tous les objets autour d’elle, en marchant lentement.) La drôle de campagne!... Des peignes qui tiennent aux arbres! En voilà un où poussent des perruques, et tous ces vêtements par terre, comme des feuilles mortes! Ah! la belle herbe, avec ces grosses gouttes de rosée. Mais non, ce sont des paillettes d’argent. (S’apercevant dans une des glaces de l’arbre à miroirs.) Et cela?... C’est moi!... en diamants!... J’ai l’air d’un soleil!... (Sa robe arrachée disparaît dans l’air.) Le vent!... Ah!... (Elle pousse un cri de terreur en s’apercevant en chemise et en jupon, et croise ses bras sur sa poitrine.) Que devenir!... J’ai honte!... (Aussitôt, une des bandes d’étoffes, posées sur les collines du fond, arrive en ondoyant comme une rivière, et, se drapant autour d’elle, lui fait une sorte de tunique.) Eh bien! eh bien!... me voilà tout habillée maintenant. (Un arbre à bracelets d’or l’accroche par le bras.) Qu’est-ce qui me retient? Pourquoi? Laissez-moi!... (Elle tire à elle, le bracelet vient.) Ah! cela fait bien sur ma peau. (D’une espèce de sorbier tombe un collier de corail autour de son cou.) Qu’est-ce?... Un collier!... Ah! comme je suis belle!... Quel bonheur!... Je m’aime! Je voudrais m’embrasser. Mais je rêve sans doute?... Ce n’est pas possible! Je vais me réveiller tout à l’heure.—Où suis-je donc?... Dans quel pays?
CHŒUR, dans la coulisse.
C’est le pays de la toilette, C’est l’empire des affiquets, Des paquets! Des caquets! Chez nous la beauté se complète, La laideur prend des airs coquets.
JEANNETTE.
Je ne comprends pas!...
CHŒUR.
C’est le pays de la toilette, C’est le triomphe sans un pli Du poli, Du joli, Nos fleurs sont à la violette, Et nos soupirs au patchouli. Rasoirs, il faut en découdre! Allons! peignes nouveau-nés, Cascade aux flots safranés, Tombe ici comme la foudre! Poudre les airs, arbre à poudre. Savonnette, savonnez!
Un grand bruit de tambours, de flûtes et de chapeau chinois.
JEANNETTE remonte la scène.
Quelle quantité de monde!...
CHŒUR.
Silence! silence! silence! C’est le monarque qui s’avance! Pareil aux astres éclatants, C’est Couturin, roi de la mode, Le seul qui sache, avec méthode, Diriger nos goûts inconstants.
JEANNETTE.
Mais ils viennent par ici!... J’ai peur. Où me cacher?... Ah!...
Elle s’enfonce sous l’arbre à miroirs.—Toute la cour de Couturin, en arrivant, chante:
Mortels, que sa faveur inonde De l’un à l’autre bout du monde, Marchez où sa main vous conduit! Tous ses ordres sont chose grave; On est perdu quand on les brave. On est sauvé dès qu’on les suit.
SCÈNE II.
LE ROI COUTURIN, LA REINE COUTURINE, avec toute la cour (hommes et femmes); GRAISSE-D’OURS, premier ministre.
Couturin et Couturine sont habillés à la dernière mode du jour, exagérée. Graisse-d’Ours, en veste, toute la barbe hérissée, l’air farouche, un tablier.—Tous les personnages de la cour représentent les divers métiers relatifs à la toilette.—Le roi arrive au milieu d’une estrade portée à bras, et assis dans une sorte de fauteuil ayant des compartiments sur les côtés, deux plumes d’autruche au haut des montants et un miroir dans le dossier. A droite et sur un siège plus bas, la reine; à sa gauche, sur un autre, siège le premier ministre.—Les porteurs abaissent le trône-estrade, tout doucement, jusqu’à terre.
LE ROI COUTURIN.
C’est bien! Arrêtez-vous! Et puisque nous voilà installés dans l’endroit trois fois coquet des séances royales, ayant à notre droite notre chère épouse, la sémillante Couturine...
COUTURINE, avec un regard langoureux, lui prend la main et la baise.
Toujours tendre, Couturin!
LE ROI COUTURIN.
A notre gauche, notre premier ministre, l’indispensable Graisse-d’Ours.
GRAISSE-D’OURS.
Vous êtes trop bon, Majesté!
COUTURIN.
Autour de nous, les hauts dignitaires de notre bonnet: l’architailleur, l’archibottier, le prince du Cold-Cream, le duc du Caoutchouc, et autres...
LES GRANDS DIGNITAIRES, s’inclinant.
Pour vous servir, ô souverain!
COUTURIN.
Avec les dames de notre cour (il salue), lesquelles en font l’ornement.
LES DAMES.
Ah! délicieux!
COUTURIN.
Et derrière nous, le peuple imbécile!
LA FOULE.
Vive le roi!
COUTURIN.
Il nous faut, suivant l’usage, établir les modes de la saison.
TOUS, avec vivacité et se démenant.
Voyons! quelles couleurs? combien de mètres?
COUTURIN.
Un instant! Il est d’abord indispensable de rappeler les principes.
GRAISSE-D’OURS.
Rappelez.
COUTURIN.
Or c’est une vérité reconnue, mes colombes, que vous êtes naturellement hideuses!
LES DAMES, scandalisées.
Ah! ah! l’abomination!
COUTURIN.
Oui, fort laides! Silence! Vous ne mettrez pas en doute, j’imagine, la supériorité du factice sur le réel? C’est l’art seul, déesses, qui vous fournit tous vos charmes.—Ne craignez rien, je suis discret.—Mais vous conviendrez que l’on est amoureux de la robe et non de la femme, de la bottine et non du pied; et si vous ne possédiez pas la soie, la dentelle et le velours, le patchouli et le chevreau, des pierres qui brillent et des couleurs pour vous peindre, les sauvages mêmes ne voudraient pas de vous, puisqu’ils ont des épouses tatouées! (Il se rassoit.)
LES DAMES.
C’est un peu dur! un peu vif!
GRAISSE-D’OURS se lève.
D’ailleurs, le vêtement, étant le signe manifeste de la chasteté, fait partie de la vertu et est une vertu lui-même. (Il se rassoit.)
COUTURIN se lève.
Donc, plus le costume sera costumant, c’est-à-dire antinaturel, incommode et laid, plus il sera beau! (Il se rassoit.)
GRAISSE-D’OURS se lève.
Et distingué surtout! (Il se rassoit.)
TOUS.
Ah! distingué! le distingué, c’est le principal.
COUTURIN se lève.
Eh bien! travaillez maintenant. (Il se rassoit.)
TOUS.
Voyons! cherchons!
Un moment-de silence, puis on entend tout à coup un grand fracas de miroirs cassés.
COUTURIN.
Qu’est-ce? (Il fait à un officier signe de sortir, après avoir regardé à droite.) Ah! l’arbre aux miroirs cassé! Ils étaient trop mûrs sans doute, et quelque maraudeur en l’ébranlant...
L’OFFICIER, rentrant.
Nous avons trouvé dessous un monstre!
COUTURIN.
Un monstre?
L’OFFICIER.
Oui, ô souverain, un être vert et démodé.
COUTURIN.
Qu’on l’amène!
TOUS.
Quelle bravoure!
SCÈNE III.
Les Précédents, JEANNE.
Elle entre avec des gants verts Empire qui lui montent jusqu’aux coudes, et faisant beaucoup de plis sur les bras; une coiffure à la girafe, un châle jaune par-dessus sa tunique et un ridicule à la main. A son aspect, Couturine pousse un cri aigu et tombe à la renverse. Graisse-d’Ours se lève indigné. Couturin, avec un petit mouvement d’effroi, se recule sur son trône; les dames arrachent vivement les feuilles de l’arbre à éventails et se cachent le visage dessous. Brouhaha général.
LES HOMMES s’écrient:
—Arrière!
—Va-t’en!
—Cache-toi!
LES DAMES.
—C’est une horreur!
—Une turpitude!
—Une antiquité...!
COUTURIN, pour commander le silence, étend son sceptre, un fer à papillotes.
Du calme, têtes exaltées par la frisure! Approche, jeune fille,—car tu as l’air d’en être une, à tes attributs naturels, bien que tu n’en possèdes point les grâces. Explique-nous, justifie ton accoutrement!
JEANNE.
Je l’ai pris là, par terre, au hasard... croyant qu’il le fallait; et, en me relevant, tous les miroirs...
COUTURIN.
Assez! Ce n’est pas d’eux qu’il s’agit. (Rapidement.) Mais pour avoir désobéi aux lois de notre empire, pour avoir méprisé le culte de la chaussure, les délicatesses de la lingerie et l’élégance du cheveu; pour t’être affublée d’une aussi infâme défroque, qui fait remonter l’imagination jusqu’au temps de Corinne et du cirage à l’œuf, tu mériterais les supplices...
TOUS.
Oui, oui, les plus terribles!
COUTURIN.
D’être condamnée à des bottines trop étroites, à des peignes trop durs, à des corsets indélaçables!
TOUS.
Bravo!
COUTURIN.
A porter un cabas!
JEANNE.
Grâce!
COUTURIN.
Et un turban... avec panaches!
JEANNE.
Mais je ne connaissais pas la mode! Je n’ai pu la suivre. Est-ce un crime?
COUTURIN.
Il n’y en pas de plus grand, être femelle! car la mode, sais-tu bien, c’est la loi, la fantaisie, la tradition et le progrès; il n’est rien qu’elle ne gouverne, ne produise et ne renverse. Colosse folâtre établi sur le monde, elle drape la couche des nouveau-nés, tandis qu’elle ornemente des tombeaux, levant sa tête au ciel vers les philosophies et pénétrant ainsi, du bout de son pied mignon, jusque dans l’éternité. Retire tes gants verts!
JEANNE, humblement.
Je ne demande pas mieux, moi. Je ferai ce qu’il vous plaira.
COUTURINE.
Ah! pitié pour elle, grand roi!
COUTURIN.
Soit, je te pardonne, en considération de ton ignorance. (Aux grands officiers.) Et vous autres, occupez-vous de la façonner congrûment, de la vêtir dans le dernier genre.
JEANNE, sautant de joie.
Oh! merci. Quel bonheur! Je serai donc jolie, bien habillée!
COUTURIN.
Espérons-le!
BALLET.
Sur un signe que fait Couturin, les officiers de sa cour se précipitent de droite et de gauche: les uns vers les champignons qui portent des costumes, les autres vers les étoffes du fond, ceux-ci vers les marabouts, ceux-là vers l’arbre à peignes, etc.; et ils s’empressent d’habiller Jeanne et de la maquiller. Cependant le fond et les deux côtés du théâtre changent et représentent du haut en bas les rayons d’un gigantesque magasin de nouveautés, plein de garçons servant des dames.
Couturin est placé au premier plan à droite, étalé, seul, sur une petite causeuse dans une pose méditative et en train de prendre des notes.
Les garçons de magasin habillent des dames du monde.
Quelques-unes viennent s’adresser à Couturin, qui leur répond par trois fois:
Laissez-moi! je compose!
Couturine leur sert du thé, sur un petit guéridon, placé près de Couturin.
A de certains moments, le mouvement s’arrête et il se fait un grand silence. Alors Couturin, un lorgnon dans l’œil, passe toutes les femmes en revue et les rajuste, abaisse ou rehausse leur décolletage d’un geste brusque, puis lève les épaules et crie:
Non, pas ça, c’est vieux; autre chose! vivement!
Jeanne doit toujours former le centre du groupe principal. A la fin, toutes les dames, y compris la reine, qui ont suivi progressivement les mêmes changements, se trouvent habillées comme elle d’une façon riche et extravagante.
COUTURIN.
Restons-y au moins une demi-heure! c’est très beau!
Satisfaction générale exprimée par des soupirs; mais tout à coup Couturin considère Jeanne, et défaisant avec rapidité sa toilette:
Oui! décidément, ceci me déplaît, et cela aussi! Autre chose. Allons! vite!
Jeanne se trouve dans un costume d’un goût simple et exquis.
Maintenant, seigneurs et seigneuresses, parfumeurs et brodeuses, chemisiers et couturières, retirez-vous dans vos cabinets artistiques, nous souhaitons être seuls. Demeurez, Couturine!
SCÈNE IV.
COUTURIN, COUTURINE, JEANNE.
COUTURIN.
Eh bien! jeune fille, ce luxe de la toilette que tu désirais si fort, le voilà!
JEANNE.
C’est donc vrai! Je ne rêve pas.
COUTURIN.
Non, les génies supérieurs te protègent.
JEANNE.
Moi!
COUTURIN.
N’en doute plus! Aucune, grâce à nous, ne sera aussi séduisante.
JEANNE.
Oh! merci. Il va donc m’aimer.
COUTURIN.
Peut-être? Pour atteindre à la moderne dignité de femme,—tâche de comprendre,—pour devenir tout à fait cet être charmant, inextricable et funeste commencé par Dieu et achevé par les poètes et les coiffeurs, si bien qu’il a fallu soixante siècles au monde avant de produire la Parisienne; il te manque encore, ô petite fille, bien des choses.
JEANNE.
Lesquelles?
COUTURIN.
Eh! tu ne sais pas saluer, sourire, pincer la bouche, cligner des yeux, ni débiter des mélancolies en prenant sur un sopha des poses de fleur battue par la brise. Comment ferais-tu, voyons, en l’entendant soupirer? et quelle serait ta réponse s’il te demandait: «M’aimes-tu?»
JEANNE.
Eh bien, je répondrais: «Oui.»
COUTURINE, impérieusement.
Ça ne se dit pas, jeune fille! C’est un mot indécent, naturel et populaire!
JEANNE.
Mais comment parler? Enseigne-moi!
COUTURIN.
Holà! les deux types du bon goût! Arrivez!
SCÈNE V.
Les Précédents, DEUX MANNEQUINS, monsieur et dame que l’on apporte. La dame est vêtue à la dernière mode. Le monsieur a une raie derrière la tête, qui se continue, par les poils de son paletot systématiquement divisés, jusqu’au bas des reins; elle se reproduit sur chaque jambe du pantalon; lorgnon dans l’œil, chic anglais, etc.
COUTURIN.
Considère ces deux honnêtes mannequins qui ressemblent à des humains: tâche de reproduire leurs mouvements, si tu veux avoir de belles manières. Rappelle-toi leurs discours, et en quelque lieu que tu te trouves, à la campagne, en visite, en soirée, dans un dîner ou au spectacle, tu pourras jacasser hardiment sur la nature, la littérature, les enfants aux têtes blondes, l’idéal, le turf et autres choses. La clef, Couturine? (Il remonte les deux automates à la poitrine.) Commençons. En appuyant ici, on obtient ce qu’il faut dire devant un beau paysage. (En prenant le monsieur sous les aisselles, il le penche de droite et de gauche, comme on fait à une pendule dont le balancier est arrêté. Couturine fait de même à la dame.) Partez!
LE MONSIEUR, avec de petits gestes rapides de la main droite et l’air guilleret.
Bonjour, chère!
LA DAME, même jeu.
Bonjour, bonjour, mon bon!
Ils se rapprochent ainsi des deux côtés de la scène, en roulant sur leurs roulettes et quand ils sont arrivés face à face, ils se secouent les mains pendant une minute avec violence, en ricanant.
LE MONSIEUR, regardant autour de lui, avec des mouvements de tête saccadés.
Tiens! tiens! tiens! où sommes-nous donc?
LA DAME, minaudant et en détachant ses phrases.
Ah! la délicieuse campagne!... un site pittoresque!... et des petites fleurs!—si poétiques! et inutiles!... poétiques parce qu’elles sont inutiles,—inutiles parce qu’elles sont poétiques!
LE MONSIEUR, d’un ton bourru.
Moi... je la trouve bête comme chou... votre campagne!—Du sentiment, allons donc!—de l’élégie, ha! ha! ha!—la poésie, ha! ha! ha!—Je suis revenu de tout ça... ha! ha! ha!
LA DAME, avec beaucoup de gestes.
Mais cependant, permettez, si l’on taillait ces arbres... si l’on reculait ces massifs, en faisant avancer le vieux chêne, avec quelques ruines, des paysans bien habillés et un chemin de fer pour être à proximité, on aurait là, avouez-le, un beau sujet artistique, de quoi faire une jolie mine de plomb.
LE MONSIEUR, gaillardement.
En fait de mine, je préfère la vôtre.
LA DAME.
Où donc prenez-vous ce ton-là? Chez vos petites dames? Je voudrais bien, sans qu’on le sache, y aller un peu... pour voir leur mobilier.
LE MONSIEUR.
A vos ordres! (A part.) Une imagination!... elle pétille! (Haut.) Mais, permettez, un conseil: pour vos placements, je m’en chargerais.
LA DAME, vite.
Et des reports aussi?
LE MONSIEUR, vite.
Ça va! J’ai mon carnet.
LA DAME, vite.
Nous disons donc...?
COUTURINE, arrêtant le ressort.
Assez! assez! ils ne s’arrêteraient plus.
JEANNE.
J’aurai bien du mal à retenir...
COUTURIN.
Ah bah! avec de la bonne volonté! Écoute-les plutôt sur les nouvelles du jour. (Il touche un ressort des mannequins à une autre place.)
LA DAME, lentement et d’un air affligé.
Eh bien,—à ce qu’il paraît,—on a encore massacré là-bas douze mille de ces pauvres diables.
LE MONSIEUR, chantonnant.
Broum! broum! broum! Qu’est-ce que ça nous fait? Je ne donne plus là dedans! La vie est courte, turlurette! Amusons-nous!
LA DAME, d’un ton gai.
Vous avez le genre Régence, tout à fait talon rouge.
LE MONSIEUR, gravement, la main dans son gilet.
Oui, avec des idées libérales. Un mélange de l’ancienne aristocratie française et de l’industrialisme américain. Qu’est-ce que ça?
LA DAME, vite, et d’un ton suppliant, en lui offrant une liasse de petits papiers.
Des billets de loterie pour mes pauvres!
LE MONSIEUR, avec un grand salut.
Trop heureux, madame! (A part.) Pincé! (Légèrement.) Et le nouveau livre de chose, l’avez-vous lu?
LA DAME, admirativement.
Oh! très beau! Vrai! c’est un grand homme!
LE MONSIEUR, naturellement.
Eh! non, un crétin. Du moins on le dit.
LA DAME.
On le dit. Ah! alors ça se peut. Je vous crois.
LE MONSIEUR, avec un regard amoureux et soupirant.
Si vous pouviez croire tout ce que je vous... (Il s’arrête brusquement.)
COUTURIN.
Ah! j’ai oublié deux demi-tours!
JEANNE.
Mais ils ne s’aiment pas du tout, ceux-là!
COUTURIN, en remontant les mannequins.
C’est ainsi que cela commence; et quand il lui aura dit, en face, assez d’impertinences pour la faire pleurer, ce sera une union si intime et tellement reconnue, que l’on ne manquera pas dans les meilleures maisons de les inviter ensemble. (Les deux mannequins, pendant qu’il les remontait, ont échangé des gestes tendres qui deviennent de plus en plus expressifs.) Non! non! à la valse! à la valse! (Ils se mettent à valser et, pendant qu’ils valsent, Jeanne répète du mieux qu’elle peut tous leurs mouvements.) C’est cela! lui, menton levé et coude en l’air;—elle droite comme un I et nez baissé; tous deux piquant leurs angles dans l’espace, une vraie figure de géométrie en belle humeur. Assez! qu’on les remmène! Et vous, Couturine, veillez bien à ce qu’on les remette dans leurs boîtes.
On les emporte.
SCÈNE VI.
COUTURIN, JEANNE.
COUTURIN.
Voilà! Tu en sais suffisamment pour te produire dans le monde.
JEANNE.
Eh! ce n’est pas le monde qui m’inquiète, mais lui; où est-il? Je veux le voir.
COUTURIN, lentement.
Il me serait possible de satisfaire ton désir.
JEANNE, ravie.
Oh!...
COUTURIN.
A une condition cependant.
JEANNE.
Dis-la! et quelle qu’elle soit, d’avance... Réponds donc...
COUTURIN.
C’est que jamais tu ne te feras reconnaître, ni à lui ni à son compagnon.
JEANNE.
Pourquoi?
COUTURIN.
Parce qu’il t’a déjà repoussée quand tu étais une paysanne: l’oublies-tu? Et surtout écoute bien, tu ne doutes pas de mon pouvoir: n’est-ce pas moi qui t’ai donné plus de robes que tu ne possédais d’épingles et plus de perles fines qu’il n’y avait de grains de son dans l’auge de tes pourceaux? Eh bien, je te jure par cette même puissance que si tu viens à lui dire ton nom, à l’instant même, et comme d’un coup de foudre, tu mourras.