ACTE V.
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Le théâtre représente l'intérieur de l'enceinte sacrée; Nessir et les Gardes au fond du théâtre; le Prince sur le devant, et assis au commencement du monologue.
SCÈNE PREMIÈRE.
LE PRINCE, seul.
L'excès du désespoir semble calmer mes sens. Quel repos! moi des fers! ô douleur! ô tourmens! Sultane ambitieuse, achève ton ouvrage, Joins pour m'assassiner l'artifice à la rage; A ton lâche visir dicte tous ses forfaits. Le traître! avec quel art, secondant tes projets, De son récit trompeur la perfide industrie Du sultan par degrés réveillait la furie! Combien de ses discours l'adroite fausseté A laissé, malgré lui, percer la vérité! Ce peuple consterné, ce silence, ces larmes Qu'arrache ma disgrâce aux publiques alarmes; Ce deuil, marque du sceau de la religion, C'était donc le signal de la rebellion; Hélas! prier, gémir, est-ce trop de licence? Est-on rebelle enfin pour pleurer l'innocence? Et le sultan le craint! Il croit, dans son erreur, Aller d'un camp rebelle appaiser la fureur! Il verra leurs respects dans leur sombre tristesse; On m'aime en chérissant sa gloire et sa vieillesse. Suspect dans mon exil, nourri, presque opprimé, A révérer son nom je les accoutumai; Son fils à ses vertus se plat à rendre hommage: Que ne m'a-t-il permis de l'aimer davantage! On ne vient point: ô ciel! on me laisse en ces lieux, En ces lieux si souvent teints d'un sang précieux, Où tant de criminels et d'innocens, peut-être, Sont morts sacrifiés aux noirs soupçons d'un maître Que tarde le sultan? s'est-il enfin montré? A-t-il vu ce tumulte, et s'est-il rassuré? Et Zéangir! mon frère, ô vertus! ô tendresse! Mon frère, je le vois, il s'alarme, il s'empresse; De sa cruelle mère il fléchit les fureurs; Il rassure Azémire, il lui donne des pleurs, Lui prodigue des soins, me sert dans ce que j'aime: Une seconde fois il s'immole lui-même. Quelle ardeur enflammait sa générosité, En se chargeant du crime à moi seul imputé! Quels combats! quels transports! il me rendait mon père; C'est un de ses bienfaits, je dois tout à mon frère. Non, le ciel, je le vois, n'ordonne point ma mort; Non, j'ai trop accusé mon déplorable sort; J'ai trop cru mes douleurs, tout mon cœur les condamne. Je sens qu'en ce moment je hais moins Roxelane. Mais quel bruit! ah! du moins... Que vois-je? le visir! Lui, dans un tel moment! lui dans ces lieux!
SCÈNE II.
LE PRINCE, OSMAN.
OSMAN. Nessir, Adorez à genoux l'ordre de votre maître. (Il lui remet un papier.) LE PRINCE, assis et après un moment de silence. Et vous a-t-on permis de le faire connaître? OSMAN. Bientôt vous l'apprendrez. LE PRINCE. Et que fait le sultan? OSMAN. Contre les révoltés il marche en cet instant. LE PRINCE. (A part.) (Haut.) Les révoltés! O ciel! contraignons-nous. J'espère Qu'on peut m'apprendre aussi ce que devient mon frère. OSMAN. Un ordre du sultan l'éloigne de ses yeux. LE PRINCE, à part. Zéangir éloigné! mon appui! justes cieux! (Haut.) Azémire... OSMAN. Azémire à Thamas est rendue; Elle quitte Byzance. LE PRINCE, à part. O rigueur imprévue! (Haut.) Quel présage! Et Nessir... cet ordre... OSMAN. Est rigoureux. Craignez de vos amis le secours dangereux. Qui voudrait vous servir vous trahirait peut-être. Ce séjour est sacré; puisse-t-il toujours l'être! Souhaitez-le et tremblez; vos périls sont accrus: Ce zèle impétueux qu'excitent vos vertus... LE PRINCE. Cessez; je sais le prix qu'il faut que j'en espère; Roxelane avec vous les vantait à mon père. Sortez. OSMAN. Vous avez lu, Nessir, obéissez.
SCÈNE III.
LE PRINCE, seul.
O ciel! que de malheurs à la fois annoncés! Zéangir écarté! le départ d'Azémire! Tout ce qui me confond, tout ce qui me déchire! Craignez de vos amis le secours dangereux!... Je lis avec horreur dans ce mystère affreux. (à Nessir.) Si l'on s'armait pour moi, si l'on forçait l'enceinte... Tu frémis, je t'entends... D'où peut naître leur crainte? Leur crainte! on l'espérait: cet espoir odieux Le visir l'annonçait, le portait dans ses yeux. S'il ne s'en croyait sûr, eût-il osé m'instruire? Viendrait-il insulter l'héritier de l'empire? Comme il me regardait, incertain de mon sort, Mendier chaque mot qui me donnait la mort! Et j'ai dû le souffrir, l'insolent qui me brave! Le fils de Soliman bravé par un esclave! Cet affront, cette horreur manquaient à mon destin; Après ce coup affreux, le trépas... Mais enfin Qui peut les enhardir? quelle est leur espérance? Qu'on attaque l'enceinte? Et sur quelle apparence... Est-ce dans ce sérail que j'ai donc tant d'amis! Parmi ces cœurs rampans, à l'intérêt soumis, Qu'importent mes périls, mon sort, ma renommée? C'est le peuple qui plaint l'innocence opprimée. L'esclave du pouvoir ne tremble point pour moi: A Roxelane ici tout a vendu sa foi... Quel jour vient m'éclairer? Si c'était la sultane... Ce crime est en effet digne de Roxelane. Oui, tout est éclairci. Le trouble renaissant, Le peuple épouvanté, le soldat frémissant, C'est elle qui l'excite: elle effrayait mon père, Pour surprendre à sa main cet ordre sanguinaire. Les meurtriers sont prêts, par sa rage apostés; Des coups sont attendus; les momens sont comptés. Grand Dieu! si le malheur, si faible innocence Ont droit à ton secours non moins qu'à ta vengeance; Toi dont le bras prévient ou punit les forfaits, Au lieu de ton courroux signale tes bienfaits; Je t'en conjure, ô Dieu! par la voix gémissante Qu'élève à tes autels la douleur suppliante, Par mon respect constant pour ce père trompé, Qui périra du coup dont tu m'auras frappé, Par ces vœux qu'en mourant t'offrait pour moi ma mère; Je t'en conjure... au nom des vertus de mon frère. Calmons-nous, espérons: je respire; mes pleurs De mon cœur moins saisi soulagent les douleurs: Le ciel... Qu'ai-je entendu?... (Au bruit qu'on entend, les gardes tirent leurs coutelas. Nessir tire son poignard. Nessir écoute s'il entend un second bruit.) Frappe, ta main chancelle; Frappe. (Le second bruit se fait entendre. Ceux des gardes qui sont à la droite du Prince, passent devant pour aller vers ta porte de la prison, et en passant forment un rideau, qui doit cacher absolument l'action de Nessir aux yeux du public.)
SCÈNE IV.
LE PRINCE, ZÉANGIR.
ZÉANGIR, s'avançant jusque sur le devant du théâtre de l'autre côté. Viens, signalons notre foi, notre zèle; Courons vers le sultan; désarmons les soldats: Qu'il reconnaisse enfin... (En ce moment les gardes qui environnent le prince mourant, se rangent et se développent de manière à laisser voir le Prince à Zéangir et aux spectateurs.) O ciel! que vois-je!... hélas! Mon frère! mon cher frère! ô crime! ô barbarie! (Aux gardes.) Monstres! quel noir projet, quelle aveugle furie!... (Nessir lui montre l'ordre, sur lequel Zéangir jette les yeux.) Qu'ai-je lu? qu'ai-je fait? malheureux! quoi! ma main... O mon frère! et c'est moi qui suis ton assassin! O sort! c'est Zéangir que tu fais parricide! Quel pouvoir formidable à nos destins préside? Ciel! LE PRINCE. De trop d'ennemis j'étais enveloppé; Ton frère à leurs fureurs n'aurait point échappé. Je plains le désespoir où ton âme est en proie. La mienne en ce malheur goûte au moins quelque joie. Je te revois encor: je ne l'espérais pas; Ta présence adoucit l'horreur de mon trépas. ZÉANGIR. Tu meurs! ah! c'en est fait!
SCÈNE V ET DERNIÈRE.
LE PRINCE, ZÉANGIR, SOLIMAN, ROXELANE.
SOLIMAN. Tout me fuit, tout m'évite; Quelle morne terreur dans tous les yeux écrite! Que vois-je? se peut-il?... mon fils mourant, ô cieux! ROXELANE. Il n'est plus. SOLIMAN. Quoi! Nessir, quel bras audacieux?... ZÉANGIR, se relevant de dessus le corps de son frère. Pleurez sur l'attentat, pleurez sur le coupable. C'est Zéangir. SOLIMAN. O crime! ô jour épouvantable! ROXELANE, à part. Jour plus affreux pour moi! SOLIMAN. Cruel! qu'espérais-tu? ZÉANGIR. Prévenir vos dangers vous montrer sa vertu; Des soldats désarmés arrêter la licence. SOLIMAN. Hélas! dans leurs respects j'ai vu son innocence. Détrompé, plein de joie, en les trouvant soumis, Tout mon cœur s'écriait: Vous me rendez mon fils. Et pour des jours si chers quand je suis sans alarmes, Quand j'apporte en ces lieux ma tendresse et mes larmes. ZÉANGIR, hors de lui et s'adressant à Roxelane. C'est vous dont la fureur l'égorge par mon bras, Vous dont l'ambition jouit de son trépas, Qui, sur tant de vertus fermant les yeux d'un père, L'avez fait un moment injuste, sanguinaire..... (à Soliman.) Pardonnez, je vous plains, je vous chéris.... hélas! Je connais votre cœur, vous n'y survivrez pas. C'est la dernière fois que le mien vous offense. (Regardant sa mère.) Mon supplice finit, et le vôtre commence. (Il se tue sur le corps de son frère.) SOLIMAN. O comble des horreurs! ROXELANE. O transports inouïs! SOLIMAN. O père infortuné! ROXELANE. Malheureuse! mon fils, Lui pour qui j'ai tout fait! lui, depuis sa naissance, De mon ambition l'objet, la récompense! Lui qui punit sa mère en se donnant la mort, Par qui mon désespoir me tient lieu de remord! Pour lui j'ai tout séduit, ton visir, ton armée; Je t'effrayais du deuil de Byzance alarmée; De ton fils en secret j'excitais les soldats; Par cet ordre surpris tu signais son trépas; Je forçais sa prison, sa perte était certaine. L'amitié de mon fils a devancé ma haine. Un dieu vengeur par lui prévenant mon dessein.... Le Musulman le pense, et je le crois enfin, Qu'une fatalité terrible, irrévocable, Nous enchaîne à ses lois, de son joug nous accable, Qu'un Dieu, près de l'abîme où nous devons périr, Même en nous le montrant, nous force d'y courir! J'y tombe sans effroi, j'y brave sa colère, Le pouvoir d'un despote et les fureurs d'un père. Ma mort.... (Elle fait un pas vers son fils.) SOLIMAN. Non, tu vivras pour pleurer tes forfaits. Monstre!... De ses transports prévenez les effets; Qu'on l'enchaîne en ces lieux, qu'on veille sur sa vie. Tu vivras dans les fers et dans l'ignominie; Aux plus vils des humains vil objet de mépris, Sons ces lambris affreux teints du sang de ton fils. Que cet horrible aspect te poursuive sans cesse; Que le ciel, prolongeant ton obscure vieillesse, T'abandonne au courroux de ces mânes sanglans; Que mon ombre bientôt redouble tes tourmens, Et puisse en inventer de qui la barbarie Égale mes malheurs, ma haine et ta furie.
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
LA JEUNE INDIENNE,
COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS.
PERSONNAGES.
BETTI.
BELTON.
MOWBRAI.
MYLFORD.
UN NOTAIRE.
JOHN, laquais.
La scène est à Charlestown, colonie anglaise de l'Amérique septentrionale.